RUE S1MON-LE-FRANC
P. Vouillemont, phol.
fabricant de registres, veut bien nous autoriser à jeter un coup d'oeil dans ses ateliers, deux anciens salons du
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xvne siècle encore ornés d'importantes et précieuses moulures, blanchies à la chaux comme les murs et les plafonds; et M. Crommens nous apprend que sous les couches de blanc se trouvent des peintures importantes, mais détériorées. Il y a deux ans à peine — avant le dernier badigeon — on pouvait encore apercevoir les plafonds... M. Crommens ne se souvient plus de ce que représentaient toutes ces peintures; il a cependant gardé le souvenir folâtre d'un bien joli bras de femme... « Tenez, monsieur, il est par ici; un peu plus à droite... à l'endroit où passe le tuyau de gaz... Pour un joli bras, c'était un joli bras... »
Puissions-nous un jour contempler ce bras charmant!
Rue Aubry-le-Boucher (*). — Redescendons du côté de Saint-Merri : voici la rue Aubry-le-Boucher. Lors des tragiques émeutes de 1832, au lendemain de l'enterrement du général Lamarque, ce fut à l'angle de la rue Saint-Martin et de cette rue Aubry-le-Boucher que s'élevait la fameuse barricade défendue par cent dix insurgés environ. Ici la lutte fut effroyable : rémeute
(1) La rue Aubry-le-Boucher est nommée dans de vieux terriers Vicus Albericus Carnificis, sans qu'on sache si Albericus était le nom de baptême de celui qui a donné le nom à cette rue ou son surnom. Quoi qu'il en soit, le peuple qui abrège tant qu'il peut et qui estropie presque toujours les noms la nomme la rue Briboucher. L'église paroissiale de Saint- Josse est dans cette rue, bâtie dans le même lieu où saint Josse avait logé autrefois en passant à Paris.
Piganiol de la Force. Description historique de la ville de Paris, t. II, p. 122.
occupait non seulement la rue, mais encore les maisons auxquelles s'épaulait la barricade. Les émeutiers armés de fusils, embusqués à l'angle des croisées, tiraient de loin sur la troupe; d'autres attendaient, prêts à faire rouler des moellons et des pavés sur la tête des malheureux soldats et gardes nationaux de l'ordre. Quelquesuns fondaient des balles avec les gouttières en plomb extirpées aux toits... des enfants chargeaient les armes, se servant en guise de bourre des affiches arrachées des murs; « plus tard, quand cette ressource vint à manquer, les insurgés, pour bourrer leurs fusils, déchirèrent leurs chemises ». Ces irréductibles combattants de Juin avaient juré de mourir à leur poste de combat ; aux premières lueurs du jour naissant, ils s'étaient dit l'adieu final. Cette poignée d'enragés résista pendant des heures et des heures à une partie de la garnison de Paris qui l'entourait de toutes parts.
Sous les brûlants rayons du soleil de juin, le sang séchait rapidement, et de rouge, le pavé devenait noir; la rue semblait un charnier... Jamais place d'armes ne fut plus héroïquement défendue; l'acharnement était égal de part et d'autre. Un combattant, se plaignant de la faim, demanda des vivres... « Des vivres, répliqua le papetier Jeanne, chef de la révolte, à quoi bon ! Il est trois heures, à quatre heures nous serons morts... » Attaquée vers six heures du matin, la barricade, foudroyée de trois côtés, ne put être prise qu'à six heures du soir, et lorsque d'une ruée furieuse les soldats escaladèrent les pavés gras
de sang, ils se heurtèrent à des monceaux de morts...
L'angle de rues qu'occupaient les insurgés de 1832 est, ce matin, encombré par un embarras de voitures. Un camionneur et deux tireurs de chariots à bras y invectivent copieusement un infortuné taxi en panne au milieu de la chaussée; les passants s'arrêtent, s'amusent et rient... Des femmes en peignoirs flottants recouverts de palatines râpées, portant dans un filet les provisions de la journée, quelques ouvrières avec des filoches de soie multicolore dans les cheveux, trois badauds et l'éternel petit pâtissier qu'on est sûr de rencontrer, bouche bée et sa tourtière sur sa tête, devant chaque spectacle de la rue.
Ce coin de Paris, si joyeux ce matin, fut il y a un an le théâtre d'une effroyable tuerie. Au n° 12, dans un débit de vin, un apache, nommé Liabeuf, était vers sept heures du soir en train de siroter une absinthe en joyeuse compagnie. Par-dessus ses vêtements, il portait une pèlerine soigneusement ramenée sur ses bras... Tout d'un coup, il s'écrie : « Je veux dégringoler deux flics », et sort dans la rue. A ce moment, deux agents se précipitent pour se saisir du dangereux malfaiteur. Mais les infortunés poussent aussitôt des cris de douleur et retirent leurs mains pleines de sang. Le bandit s'était enveloppé les avant-bras et les biceps de brassards en cuir hérissés de pointes, semblables à ces colliers de force que l'on met au cou des chiens de garde.
Profitant de leur mouvement de recul, Liabeuf sort de sa poche un tranchet long de 17 centimètres et,
avant que les malheureux eussent le temps de se garer,