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ENTREE DE LA RUE DE VENISE

P. Vouillemont, phot.

plonge à huit reprises son arme dans la poitrine de Deray, l'un des agents, puis, se retournant contre

Fournès, son compagnon, il le frappe à son tour de deux coups de tranchet à la gorge. Deux gardiens de la paix accourent, s'efforcent en vain de maîtriser cette brute que ses brassards rendent presque invulnérable. Liabeuf, cependant, réussit à pénétrer dans l'étroit couloir d'un meublé voisin, « l'hôtel du Rocher », situé au n° 4. Là, adossé contre une porte de cave, le bandit, abandonnant son tranchet rouge de sang, saisit un revolver à balles blindées... Un mouvement de retraite se produisit... Bravement, un agent, sans souci du danger, se jetant sur la brute traquée, réussit à saisir le malfaiteur au collet, trop tard, hélas ! pour empêcher Liabeuf de tirer deux coups de revolver sur ses assaillants. Le malheureux Deray tombe dans les bras de ses camarades en murmurant : « Cette fois, j'ai mon compte ». Les deux balles avaient porté, Deray expirait le lendemain à l'hôpital. Appréhendé par les gardiens de la paix, à moitié lynché par la foule, Liabeuf, ruisselant de sang, fut traîné au poste. Quelques semaines plus tard, il était guillotiné.

Aujourd'hui, le bar du n° 12 où Liabeuf combina son forfait est rempli de consommateurs. La porte de l'hôtel du Rocher précédant l'étroit corridor où le drame se déroula, ouverte à tout venant, n'attend que les clients au mois, à la semaine ou à l'heure... et tout à côté, à l'angle de la rue Saint-Martin, au n° 103, une pittoresque maison du xvme siècle dresse dans le ciel son délicieux fronton sculpté où le soleil couchant pose des taches d'or.

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Malgré son nom guerrier, l'Arsenal est essentiellement pacifique. Ce n'est plus, depuis de longues années, qu'une bibliothèque admirable où les lettrés, les érudits, les curieux sont assurés du meilleur accueil. Tl n'en allait pas de même autrefois : l'Arsenal méritait alors son titre; on y fondait des canons, les bâtiments adjacents étaient occupés militairement; on y rencontrait même une tour, la tour Billy, bâtie en 1380 sur les berges de la Seine, armée de canons d'une « efficacité éprouvée » (i). Cet arsenal dit « des Gélestins » était pro-

(1) A la tour de Billy, bâtie en 1380, sur la berge même de la Seine, armée de canons « d'une efficacité éprouvée » attenaient des dépendances, où étaient entassées des munitions de guerre et où il était fait « moult grande quantité de poudre à canons et à serpentines ». Dans la partie qui touchait la Seine avaient lieu les exercices « des capitaines maistres et gouverneurs de la confrérie des Cent arquebusiers », dit la Chronique scandaleuse.

Jehan de la Cité (Fr. Lavergne). L'Arsenal et la Bastille.

priété de la Ville de Paris; les rois de France tentèrent, à plusieurs reprises, de se l'approprier. En 1557 seulement, Henri II put en obtenir l'échange contre « une parcelle de terrain, rue Culture-Sainte-Calherine et une cour située rue Payenne ». Il fait édifier des casernes, sept moulins à poudre, etc.. Plus tard, des jardins fleuris, un mail planté le long de la Seine, un palais où vint loger Sully, créé, par son roi, grand maître de l'artillerie de France, une salle de spectacle en rendaient le séjour charmant (*). Henri IV s'y plaisait si fort qu'il avait projeté de s'y faire préparer un logement (a); il multipliait les visites à son ministre. C'est à

(1) Les Parisiens prirent ombrage des agrandissements de l'Arsenal, prétendant que Sully voulait relier l'Arsenal à la Bastille « par des chemins couverts et des ouvrages extérieurs » et y concentrer « tout ce que les arsenaux de province pouvaient fournir d'armes et d'artillerie ».

En avril 1601, ils se plaignirent au Roi qui leur répondit en goguenardant que le dessein de Sully était « de se faire un séjour de plaisir à l'Arsenal, où il voulait bâtir son pavillon pour se reposer au sortir du bain avant de monter dans un bateau qui le reconduirait au Louvre ».

Jehan de la Cité (Fr. Lavergne). L'Arsenal et la Bastille.

(2) « Tout le monde s'étant rassemblé autour du Roi, il parla publiquement du dessein qu'il avait de venir passer dorénavant deux ou trois jours tous les mois à l'Arsenal de la môme manière. Il me commanda d'y faire accommoder pour lui une salle, une chambre, une garde-robe et un cabinet sans cependant rien prendre sur mon logement. 11 me dit que toutes les fois que cela arriverait, il ne se ferait ni servir par ses officiers ni rien apporter de sa cuisine; mais qu'il voulait que je le traitasse comme je venais de le faire; ajoutant obligeamment qu'en toutes manières il croyait ne

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l'Arsenal qu'il se rendait, le 14 mai 1610, le jour où il fut assassiné par Ravaillac, rue de la Ferronnerie.

Louis XIII laissa les choses en l'état; la décadence de ce grand établissement commence avec Louis XIV. L'appareil guerrier disparaît, les ateliers servent non plus à fondre des canons, mais la plupart des statues destinées à Versailles.

Quelquefois cependant l'Arsenal reprenait l'allure tragique d'autrefois. En 1676, une Chambre instituée par le Roi pour « connaître des crimes de magie et d'empoisonnement » juge à l'Arsenal la Brinvilliers. Quatre ans plus tard, l'empoisonneuse la Voisin y est à son tour interrogée et c'est ici que se déroule la terrible affaire des poisons. Le surintendant Fouquet comparut à son tour à l'Arsenal et, pendant le procès, qui dura trente-six jours, les plus grandes dames, Mme de Sévigné en tête, venaient guetter, des fenêtres donnant sur les cours intérieures, le passage de ce « pauvre ami ». Le maréchal, duc de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie, habitait alors le Palais. On y donnait des bals, des concerts, on multipliait les fêtes, afin que le son des violons chassât les tristes souvenirs de tant de crimes.

pouvoir être mieux nulle part qu'entre mes mains et que comme il n'était pas juste que cette confiance fût le sujet d'un surcroît de dépense pour moi, celle-cy serait prise sur une gratification de six mille écus par chaque année qu'il m'accordait pour cela seul ; ce qu'il répéta encore pendant le dîner. »

Mémoires de Maximilien de Bélhune, duc de Sully, t. III, p. 68.

Reconstruit en 1718 après un incendie, l'Arsenal fut divisé en deux sections : on fondait les canons au grand Arsenal et le petit servait aux travaux de réparation; un véritable peuple d'ouvriers, de contremaîtres, d'ingénieurs, d'artificiers et d'artilleurs y demeurait et l'importance des bâtiments fut telle que l'Arsenal formait une

véritable petite ville, dont la porte monumentale s'ouvrait sur le quai des Gélestins.

Durant la régence du duc d'Orléans, l'architecte Boffrand édifie le bâtiment où est installée la bibliothèque, « en bordure sur un petit bras de Seine » (le boulevard Morland passe aujourd'hui sur ce bras de Seine comblé en 1841, en même temps que l'île Louviers était réunie à la rive droite de Paris). Cet îlot, si Ton en croit les représentations que nous en ont laissé Abraham Sylvestre, Ghaufournié, Lautara, etc .. servait surtout de chantier pour bois de construction. C'était

aussi, semble-t-il, un endroit béni des pêcheurs à la ligne : il est peu d'estampes qui ne nous montrent l'île Louviers autrement qu'ornée de braves badauds occupés à « mouiller du fil dans l'eau ».

Le duc et la duchesse du Maine habitent alors l'Arsenal, dont le grand renom date surtout de M. le marquis de Paulmy, Tun des quarante de l'Académie française, qui sut y rassembler une admirable bibliothèque. A cette bibliothèque étaient joints une collection d'estampes, un médailler, un cabinet d'histoire naturelle (i).

Puis M. le comte d'Artois, frère de Louis XVI, en acquit, moyennant 412.000 livres, la propriété tout

(1) Au moment où le marquis de Paulmy vint s'établir à l'Arsenal, l'entrée extrêmement resserrée était située sur la rue du Petit-Musc. Après avoir passé la première porte, le visiteur se trouvait dans la cour des Célestins, ayant à sa gauche l'église des Célestins. Il arrivait ensuite, après avoir traversé le passage de l'Horloge, dans la cour du grand maître, dite aussi cour des Princes, qui occupait l'emplacement de la rue de Sully actuelle. Alors on avait à sa droite l'hôtel du grand maître de l'Artillerie, l'actuelle Bibliothèque. Puis venait une quatrième cour, dite du Secrétariat. De celle-ci partait une allée plantée d'arbres qui, se dirigeant à gauche vers la Bastille, faisait communiquer le grand Arsenal avec le petit Arsenal situé près de la Bastille (en bordure du canal Saint- Martin actuel). Après la cour du Secrétariat, on en trouvait une cinquième, la cour de la Fonderie. Et enfin, tout au fond de cette sorte de long corridor, existait une sixième cour exiguë, la cour du Commissaire des fontes.

A gauche, en revenant sur la Bastille, des jardins, des maisons occupées par divers personnages et enfin le petit Arsenal avec la cour du Salpêtre et la cour de l'Orme.

Henri Martin. Histoire de la Bibliothèque de l'Arsenal.

LE LONfi DES RUES

en conservant l'usufruit à M. de Paulmy. L'Arsenal était en somme une bibliothèque, d'une part, et, de l'autre, une vaste maison occupée par des fondeurs, des ébénistes, des ornemanistes, et aussi par des locataires auxquels la bonté royale y avait concédé des appartements gratuits lorsque éclata la Révolution, qui devait bouleverser l'Arsenal comme le reste.

Le jour même de la prise de la Bastille, les collections furent sauvées du pillage par l'intelligente intervention du bibliothécaire Saugrain. Le peuple déchaîné menaçait l'Arsenal, lorsque Saugrain eut l'ingéniosité de faire troquer, au suisse de service à la porte d'entrée, sa livrée aux couleurs d'Artois, contre une livrée aux armes du Roi. Les couleurs royales étaient encore l'objet du respect public, la bibliothèque fut épargnée; le 17 juillet, le comte d'Artois quittait la France; plus tard, ses propriétés, décrétées biens d'émigrés, étaient, de ce fait même, placées sous la main de la Nation. Les papiers et les dossiers saisis à la Bastille étaient transportés à l'Arsenal, dont le savant Ameilhon devenait administrateur.

La majeure partie des locaux rendus libres par la fuite du comte d'Artois avaient été attribués à une quantité d' « ayants droit » ou soi-disant tels (l). Parmi ceux-ci,

(1) De 1800 à 1814, Mme de Genlis, ancienne institutrice des enfants du duc d'Orléans, occupa cet appartement, qui lui avait été donné par Bonaparte, « assurait-elle », qu'elle occupait sans droit et contre le gré « de tous », affirmait le directeur. Miss Edgeworth

État actuel.

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e quartier de l'Arsenal. — Extrait du plan de Turgol

Mme de Genlis emplissait de son bavardage un petit logement dont avait été dépossédée — à la mort de son mari — la veuve de Saugrain, celui-là même qui avait sauvé la bibliothèque!

L'Arsenal était alors le théâtre de disputes continuelles, de commérages, d'invectives entre locataires, de rixes dans les corridors, de ménages ou « demiménages » se prenant au chignon, les voisins intervenaient, appelaient la garde .. on s'expliquait au poste et le brigadier, Salomon chevronné, s'efforçait de ramener le calme parmi tant de violences !

Cependant, l'administration s'employait à réunir à l'Arsenal tous les livres recueillis dans les dépôts publics, les maisons religieuses, les palais délaissés, un peu d'ordre était apporté parmi tant de désordre; l'Arsenal devenait bibliothèque royale en 1824, et Charles Nodier en était nomme bibliothécaire.

L'arrivée de Nodier à l'Arsenal y amenait la brillante pléiade des artistes et des écrivains de l'école

nous a laissé un pittoresque tableau du désarroi dans lequel se trouvait alors l'ancienne résidence de Sully :

« ... Nous étions arrivés dans une grande cour carrée. Là nous pensions mettre pied à terre ; nullement ! Le cocher traversait une autre voûte profonde... Nous étions dans une nouvelle cour et nous allions toujours de voûte en voûte, de cour en cour dans lesquelles régnait le silence le plus profond. Je pensais ne jamais voir la fin de tout cela, lorsque le cocher s'arrêta et demanda pour la dixième fois où demeurait Mme de Genlis... Nous fûmes conduits vers la maison... Nous étions devant un grand escalier en pierre, délabré et tortueux... »

romantique; mais en revanche — en 1832 — le génie militaire — toujours plein de tact — campé par malheur en un coin du palais, contribuait de son mieux à rendre le séjour agréable en installant au rez-dechaussée une infirmerie pour les chevaux malades, renforcée d'une école de trompettes et de clairons, ce qui ne pouvait manquer de réjouir les travailleurs, amis du silence.

Le second Empire s'occupa fort peu de l'Arsenal et les flammes de la Commune (*) brûlant le Grenier d'Abondance tout proche, épargnèrent le précieux dépôt de nos richesses littéraires.

Après avoir rappelé les noms d'Edouard Fournier, d'Henri de Bornier, administrateurs vigilants, saluons de toute notre admiration la mémoire vénérée du grand poète Heredia qui sut régenter l'Arsenal avec sa science

(1) En août 1867, M. Albert Grand fut chargé par le ministre des Beaux-Arts de restaurer ce qui restait du cabinet de Sully, qui avait été en 1642 la chambre à coucher de Mme de la Meilleraye, née Gossé-Brissac, précédant une deuxième pièce qui formait l'oratoire et le cabinet de toilette de la duchesse.

Le maréchal de la Meilleraye avait jugé à propos de superposer, au milieu des panneaux de Simon Vonet, des empereurs romains et le siège de Hesdin, où il avait reçu le bâton de maréchal des mains de Louis XIII.

Vint à la suite le duc du Maine, qui arrangea à sa manière ce charmant réduit, puis le comte d'Eu, puis le marquis de Paulmy qui fit recouvrir en gris Louis XVI les admirables peintures décoratives.

M. V. Le Monde illustré, 11 avril 1868.

parfaite d'érudit et sa bonne grâce de grand seigneur des lettres.

PORTE DE L ARSENAL DE PHILIBERT DE LORME, XVIe SIECLE.

Musée Carnavalet.

C'est cet historique logis dont ce matin, notre savant ami Gaston Schefer, bibliothécaire au département des estampes, voulait bien nous faire les honneurs. Tous

les travailleurs connaissent l'entrée de la bibliothèque de l'Arsenal où une plaque de marbre noir rappelle à la fois le nom de René d'Argenson, marquis de Paulmy, et la date de l'inauguration : 9 Floréal An V. Au haut de l'escalier d'honneur, la porte du cabinet de Sully... Sully, Paulmy... les deux grands ancêtres de cette noble maison.

Après avoir traversé les salles de travail et de lecture, pénétrons dans les anciens appartements. Parcourons, transformé en bibliothèques, en réserves, en salles de manuscrits, en salle des périodiques, en salle des estampes, le superbe et curieux logis qui vit passer tant et tant de locataires.

Cette vaste pièce contient le trésor des manuscrits et voici enfermé en un solide coffret, un antique missel. Une inscription revêtue de la signature du roi Charles V porte cette indication impressionnante : « C'est le psautier (de) Mgr Saint-Loys lequel fut à sa mère ». Encastré dans le coffret, un fragment de manteau royal, une soie bleue usée par le temps, semée de fleurs de lis d'or, offerte par Charles VI pour envelopper le psautier de son aïeul, placé parmi les reliques de la Sainte- Chapelle, où ce vénérable livre d'heures figurait déjà dans les inventaires dressés cinquante ans après la mort de Louis IX.

Autour de nous, les plus riches manuscrits, les plus somptueuses reliures des poètes de tous les temps, des recueils rarissimes dont le chef-d'œuvre du Maître

aux fleurs, les « Heures d'Isabelle de Lalaing, dame de Boussu » avec leurs bordures de fleurs symboliques dont M. Henri Martin, l'érudit administrateur actuel, nous a donné un si éloquent commentaire.

A droite, à gauche, deux volumes de « Lettres autographes d'Henri IV », le Terence des ducs, des trésors sans prix, des raretés inestimables... « Regardez, nous dit soudain M. Schefer, regardez et admirez ». Il nous présente alors une grande plaquette reliée de maroquin rouge aux armes du Roi, le Pastel en gravure, inventé et exécuté par Louis Bonnet, 1769 », recueil de huit planches montrant les phases successives par lesquelles a passé l'artiste avant de reproduire par une gravure en couleur une délicieuse tête au pastel dessinée par Boucher. L'épreuve définitive, celle qui nous donne l'illusion parfaite, éclatante de fraîcheur comme le serait une aile de papillon, porte cette date : « 1769 ». Je ne sais rien, pour ma part, de plus merveilleux que cette suite. Des huit épreuves qui nous montrent le travail surprenant de l'artiste, depuis la première planche, « imprimée de vert pour former les reflets, et de bleu pour exprimer la couleur du sang », jusqu'à la dernière où les blancs viennent s'appliquer pour apporter la vie, fondre les tons l'un dans l'autre et parfaire ainsi une œuvre définitive. A côté, une exquise reliure de maroquin aux armes avec cette inscription : « Œuvre de Mme la marquise Pompadour, donnée par elle-même à M. le marquis de Paulmy, en 1756. » C'est

la réunion des gravures exécutées par la belle marquise. Oserons-nous faire remarquer que cette élève avait de bien excellents maîtres, Guay, Boucher, Cochin... dont il nous a semblé retrouver çà et là les habiles retouches.

Voici maintenant la salle des souvenirs : papiers de la Bastille, lettre de cachet encore close et scellée, épîtres de Latude! Une lettre autographe d'Adrienne Lecouvreur demande au lieutenant de police l'incarcération de sa sœur Marguerite au couvent des Dames de Saint-Michel « pour des raisons dont M. Rossignol voudra bien vous instruire », précise le placet... Or, nous savons que M. Rossignol s'occupait de morale publique!

Plus loin, sur une cheminée, le buste de l'abbé Grégoire, le célèbre négrophile. A droite, à gauche, des carcans, des poucettes, des chaînes, des instruments de torture employés par les négriers...

Mais un plus aimable spectacle nous attend : ce salon tout fleuri de sculptures fut celui de Mme la duchesse du Maine. En ce salon, le portrait de Louis XV, des meubles de Crescent, ébéniste du Régent, un régulateur signé Leroy (1763), réunis dans ce cadre merveilleux de boiseries grises, préparées sur des dessous bleu paon, selon le curieux procédé du xvme siècle.

Ces salles que nous traversons, aujourd'hui remplies de livres, furent les ateliers du fameux OEben, le maître

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LE LOGls'uE CHARLES NODIER A L'ARSENAL.

ébéniste, dont la veuve devait épouser son premier commis, Riesener (*)... C'est des ateliers de l'Arsenal que sortirent le fameux bureau de Louis XV, orgueil de notre Louvre, et la pluplartdes meubles portant ces signatures glorieuses : OEben ou Riesener. La forge où se fabriquaient lescuivreriesse trouvait dans la « cour du Grand-Maître », où passe l'actuelle rue de Sully, sur l'emplacement actuel de la caserne des gardes municipaux.. .

Que de choses n'aurions-nous pas encore à dire sur cette noble maison (2) . . En ce « salon de Nodier », à la place même où nous prenons nos notes, sur cette

(1) OEben, ébéniste du Roy, était logé à l'Arsenal ; occupait cinq pièces donnant sur la rue de Sully. En face de ses fenêtres, sur l'emplacement actuel du mur des écuries de la caserne des Célestins était sa forge adossée à un mur qui la séparait du jardin.

OEben mourut en 1766. Il avait pour premier commis Jean-Henri Riesener qui épousa sa veuve Françoise-Marguerite Van der Crusc, en 1772.

OEben avait quatre filles ; l'une, Victoire, épousa Ch. Delacroix t père d'Eugène. (Nouvelles Archives de l'Art français. 1878.)

(2) A la fin de 1823, le baron ïaylor obtint pour Ch. Nodier l'emploi devenu vacant de bibliothécaire à l'Arsenal. La nomination fut signée le 3 avril 1824.

... D'un balcon disparu aujourd'hui, Nodier prit souvent plaisir à regarder le soleil se coucher derrière Notre-Dame. Sur ce balcon s'ouvrait un salon qui séparait deux chambres à coucher; l'une devint celle de Mme Nodier. L'écrivain entassa dans les autres des livres et dressa près de son lit son bureau. Ces trois pièces opposaient pourtant le luxe de leurs parquets au carrelage de la salle à manger où d'ailleurs celte rusticité se rachetait par une hauteur de plafond, des corniches et des panneaux qui avaient assez grand air.

Michel Salo.mon. Charles Nodier et le Groupe romantique.

modeste cheminée de marbre blanc, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, Alfred de Vigny se sont appuyés pour dire des vers... « leurs » vers, et devant quel auditoire d'élite! Alfred et Tony Johannot, le grand sculpteur Barye, Louis Boulanger, Eugène Delacroix, Jules Janin, Alexandre Dumas, Bixio, Dauzats, le baron Taylor, Liszt...

Ces grands esprits, dédaigneux du faste, devisaient d'art et se grisaient de mots en buvant des verres de sirop de groseille... Un étranger de marque, tel que le prince Henri de Prusse, venait-il inopinément demander une place à la table familiale autour de laquelle s'asseyait le Cénacle, Nodier, anxieux de la modicité de son menu, priait sa femme, sa fille et les intimes de « ne pas reprendre du poulet . . » et le dîner ne s'en achevait pas moins gaiemept. . .

Quelle débauche d'esprit, quel cliquetis d'idées, quels chants de gloire... Vers neuf heures, la jeunesse organisait une sauterie.. . Soudain, la « chaîne des dames » était coupée par l'apparition d'une servante ornée d'une bassinoire. La bassinoire s'approchait de la cheminée, engloutissait dans sa gueule de cuivre quelques pelletées de cendres chaudes et disparaissait à droite, dans la chambrette à alcôve de Nodier... Nodier suivait la bassinoire... Mmo Nodier « allait coucher » son vieil enfant... Et la contredanse reprenait...

Une série d'expositions aussi diverses qu'imprévues : exposition d'art culinaire, exposition des Indépendants, exposition des cent portraits de femme, exposition florale, exposition de machines agricoles, exposition canine, a terriblement modifié l'aspect légendaire de notre beau jardin des Tuileries. D'horribles bâches de toile grise, des tentures multicolores, des kiosques pseudo-chinois ; des « thés » à musique, des faisceaux de drapeaux célébrant « l'entente cordiale », des réclames bariolées prônant l'excellence des « biscuits pour chiens » et la vertu des « pompes rotatives » ; des affiches affirmant la supériorité des « tôles galvanisées » et des « zincs inoxydables » ; des bureaux de change, des tourniquets, des chalets de propreté ; d'accortes marchandes offrant avec un sourire des graines de cobaea ou des boîtes de poudre à nettoyer l'argenterie ; des débitants de macarons et de « tartines flamandes » ont fait, — de ce qui fut jadis le somptueux jardin des rois

de France, — une succursale poussiéreuse de la foire de Neuilly, où les abois des dogues d'Ulm remplacent les boniments des lutteurs et les orgues à vapeur des « cochons » de bois.

Devant de tels avatars, l'ombre de Louis XIV s'évanouirait définitivement, Le Nôtre, — qui dessina ce beau parc, — ne retrouverait pas son chemin, et si le fantôme gracieux de Marie-Antoinette tentait de refaire quelqu'une de ses promenades d'antan, sa rêverie la conduirait non plus aux « volières et bassins », où le petit Dauphin et sa sœur aimaient venir contempler les évolutions de leurs canards favoris... mais bien chez le marchand de gaufres ou chez un débitant de papier « tuemouches » !

C'est pourquoi nous tenons à conter aux visiteurs étrangers et peut-être aussi aux oublieuses Parisiennes, l'histoire du jardin des Tuileries (j), où les légendes

(1) A l'extrémité de la terrasse qui règne le long de la rivière, était une porte qu'on a démolie en 1730 et qui s'appelait la porte de la Conférence.

Le Jardin des Tuileries était autrefois borné par une garenne et par un mur qui en bornait la vue ; on en abattit une partie pour ménager l'aspect des Champs-Elysées, lorsque ce jardin eut été perfectionné par Le Nôtre, mais il en est séparé par un fossé. En 1716, Frère Nicolas Bourgeois, desAugustins, construisit un pont tournant d'une structure simple et singulière pour en faciliter l'entrée et la sortie.

En face du Jardin des Tuileries étaient anciennement éparses différentes petites maisons irrégulières et isolées accompagnées de jardins, de prés et de terres labourables. — Jaillot. Recherches sur Paris, t. I, p. 17.

semblent sortir de terre comme les fleurs des marronniers et les roses des parterres.

Chacun sait la genèse de ce grand parc créé par la reine-mère Catherine de Médicis, le long du quai de Seine, sur l'emplacement du clos des Tuileries, où s'éle-

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