‹ Le long des ruesChapitre 17 sur 62 · VUE DU JARDIN DE MONSIEUR REGNARD AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

VUE DU JARDIN DE MONSIEUR REGNARD AUX TUILERIES

la Concorde). Regnard fit de ce « désert » contigu au chenil royal (lequel s'élevait sur notre place de la Concorde), un lieu de délices, « couvert de fleurs et de plantes rares » où il fut longtemps de bon tonde venir copieusement festoyer, rire et boire.

C'était le rendez-vous des seigneurs et de « tout ce qu'il y avait de galant » ; les grands de la Cour s'y « encanail-

laient » volontiers ; le « divertissement » s'achevait généralement sous la table, où des « anges gardiens » ramassaient les intempérants convives... Le scandale fut tel que Louis XIV acquiesça à la demande de Le Nôtre, — le célèbre ingénieur, — et le jardin Regnard fut englobé dans le remaniement général qu'il fit, en 1664, du parc des Tuileries.

Le Nôtre, modifiant totalement l'ancien décor, supprime la rue des Tuileries (rétablie aujourd'hui), séparant le palais des jardins, détruit la volière, la garenne, le labyrinthe, convertit en terrasse la fortification de Charles IX, et, du pont-levis, fait le « Pont tournant », face à l'avenue des Champs-Elysées. Un vaste parterre, — assez large pour donner le recul nécessaire à la mise en valeur du château, — se couvre de massifs de gazon, de broderies, d'arabesques de fleurs ; puis vient le « couvert »,bien boisé, fourni d'arbres rares, de quinconces, de charmilles... enfin le beau parc, — qu'entourent des terrasses, — est semé de statues, de vases, de motifs décoratifs... C'est une merveille! Mais Louis XIV délaisse Paris pour Versailles ; de longues années se passèrent sans que les Tuileries, abandonnées, redevinssent château royal... Quelques Parisiens y venaient toutefois respirer « l'air des champs ». De charmants dessins de Gab. de Saint- Aubin nous montrent, vers 1761, d'élégants cavaliers fort occupés à marivauder avec d'aimables filles sur les bancs de bois épars dans les contre-allées ombreuses... Un industriel avisé, Bontemps, gouverneur

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du château, y installe des « chaises payantes », dont la ferme rapporte 13.000 livres annuelles à Mlle Allard, Égérie du sieur Bontemps... (*).

Des aides-jardiniers promènent, — à bras, — un tonneau d'arrosage, dont les jets horizontaux permettent aux promeneuses précitées de montrer les plus jolies jambes du monde, en grimpant sur les chaises de paille de Bontemps. On vient au jardin pour respirer les fleurs, discuter les gazettes, regarder le soleil se coucher derrière les hauteurs du mont Valérien ; pour y faire reproduire, en quelques minutes, ses traits par le Polonais, — découpeur de silhouettes en papier noir, — qui prend « 20 sols pour le portrait d'une dame ». Les enfants jouent dans le sable, les « beautés » minaudent,

(1) « En ce temps-là, le beau jardin des Thuilleries était le rendezvous de tout ce qu'il y avait de grand et d'élégant dans la ville; on n'avait pour se reposer que quelques bancs de bois épars dans les contre-allées ; ils étaient toujours occupés et encore plus désirés ; si quelque homme y était assis, il était sûr d'être bientôt accueilli par la révérence de quelques belles dames, ce qui voulait dire : « cédez-moi votre place »; la politesse française se refusait rarement à cette honnêteté. En 1760, le gouverneur du château, Bontemps, fit placer dans la grande allée quelques milliers de chaises dont il donna la ferme à sa maîtresse Allard ; l'affluencedu monde augmenta attirée par cette commodité : cela rendit de 13 à 14 mille livres par année, les bancs furent abandonnés, il parut même ignoble de s'en servir. Le grand concours de monde occasionnant beaucoup de poussière, les loueurs de chaises firent faire un tonneau roulant assez ingénieux pour arroser la promenade. »

Les Saint-Aubin (p. 48 et 89). — Les Artistes célèbres. Adrien Moureau. — Document cité.

les coquettes échangent d'audacieux « clins d'yeux »,les filous font ample moisson de bourses et de tabatières. Soudain, éclatent des bagarres, des disputes... ce sont deux rivaux qui se gourment ou un vieux maniaque, chevalier de Saint-Louis, — trop connu pour les libertés qu'il prend avec les femmes, — qu'on expulse à coups de canne... De temps en temps, des fêtes y rassemblent les Parisiens, et, en décembre 1783, les aéronautes Charles et Robert y tentent, — avec quel succès ! — des ascensions en « ballons perdus ».

Le 6 octobre 1789, la Cour de France réintègre les Tuileries, — ramenée brutalement de Versailles par les bandes révolutionnaires qui sont allées y chercher, la pique en main, « le Boulanger, la Boulangère et le petit mitron » ! En quelques heures, il faut « mettre en état» le château, abandonné depuis cinquante-sept ans, pour y recevoir le Roi, la famille royale et leur interminable suite... Comme tout manque: lits, tables, chaises... on doit se contenter de couches de sangle et de grabats, réquisitionnés dans les chambrettes des pauvres diables hébergés depuis des années, par charité, dans le vieux palais des Médicis...

Dès l'arrivée du Roi, les jardins sont envahis par des foules qui l'interpellent, tantôt pour l'acclamer, tantôt pour le menacer et pour « voir s'il est là »!... On respire enfin; les enfants royaux peuvent installer une volière sur l'emplacement du jardin Regnard et assister, char-

mes, aux évolutions de leurs canards mandarins...^). Ces heures calmes furent brèves. Le 21 juin 1791, dès la pointe du jour, une rumeur grossissant de minute en minute emplit Paris. « Ils sont partis!... » Ils... c'étaient le Roi, la Reine, le Dauphin et Madame Royale... La domesticité du château ayant trouvé les appartements déserts avait donné l'alarme... les clubs se déclaraient en permanence, l'Assemblée se réunissait à la hâte ; on acclamait les piques du 14 Juillet ; la municipalité, par trois coups de canon d'alarme, annonçait officiellement la fuite du monarque... Dans les Tuileries envahies, la foule des Parisiens, consternée à huit heures, s'en félicitait à neuf heures, pour applaudir, — le surlendemain,

25 décembre 1790.

(1) A quatre heures, nous sommes allés à la Cour pourvoir le Roi et la Reine se rendre à la messe. Nous étions debout dans le salon où les Cent-Suisses montent la garde. Ce sont de grands et beaux hommes qui portent le costume du temps de Henri IV et ont pour armement de longues hallebardes.

Les portes s'ouvrirent à deux battants. Le Roi passa devant moi en se dandinant ; son aspect semblait dire : « Quelle corvée on me fait faire là î » La Reine ressemblait plutôt à un navire qui fend l'eau qu'à une femme qui marche, car elle portait, ainsi que ses dames d'honneur, de vastes paniers qui les auraient fait prendre de loin pour des montgolfières. Le cortège venait de la salle à manger et se rendait à la messe pour aller ensuite au jeu, puis retourner à table et enfin au lit. Quelle triste vie !

Le roi des Français a maintenant l'existence la plus tranquille et la plus opulente de toute l'Europe. Sa liste civile est de 25 millions de francs et il n'a qu'à dire amen chaque fois qu'on lui présente un décret à signer. — Paris en 1790 (Souvenirs de voyage), par Kotzebue. Nouvelle revue rétrospective, t. I, p. 395.

— à la nouvelle de l'arrestation à Varennesde la berline emportant les fugitifs... Le 25 juin, — jour où les <( fuyards » durent « affronter Paris », — fut pour ces malheureux une journée de supplice... Épaves des antiques monarchies, ils rentraient au château, escortés d'hommes à piques, encadrés de forêts de baïonnettes, avec leurs serviteurs liés sur la voiture, au milieu d'une haie menaçante de spectateurs, la haine aux yeux, muets, immobiles, le chapeau sur la tête.

Depuis lors, séparation complète entre la Royauté et l'Assemblée. Reflétant les passions du jour, le jardin des Tuileries est scindé en deux parties absolument distinctes : la terrasse des Feuillants et les entours de l'Assemblée, — siégeant dans la salle du manège (sur remplacement de la rue de Rivoli, près de la grille d'entrée que décorent, à droite et à gauche, deux grands groupes de bronze vert, œuvres de notre très cher père), — s'appelleront « la Nation » et un infranchissable ruban tricolore l'isolera des « terres de Coblenz » affectées aux rares promenades de la famille royale prisonnière...

Le 10 août 1792, le soleil se leva pourpre, dans un ciel de feu. Il était quatre heures et demie du matin, on n'avait pas dormi dans le château angoissé, où, de toutes parts, affluaient les mauvaises nouvelles. « Ma sœur, venez donc voir le lever de l'aurore! » dit Madame Elisabeth à Marie-Antoinette... C'était l'aurore de leur agonie! L'invasion du château allait commencer.

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