‹ Le long des ruesChapitre 19 sur 62 · LE PEINTRE DAVID VERS · texte numérisé non relu

LE PEINTRE DAVID VERS

ombres de ses amis Robespierre, Le Peletier et Marat, ce fauteuil devait leur tendre des bras fraternels. En un angle obscur de l'atelier, le lit à l'antique — sur lequel le maître a si merveilleusement représenté Mme Récamier — servait de débarras. On y empilait les châssis hors

d'usage, les vieilles études crevées et les mannequins disloqués... Tout cela était rien moins que folâtre ! On devisait de choses graves dans un intérieur à la Lycurgue !

On sait d'ailleurs combien les premières années du dernier siècle furent férocement « antiquisées » sous l'impulsion de David ; on retrouvait partout la férule redoutable de l'ordonnateur officiel des fêtes de la Convention !

Les femmes revêtaient des chlamydes ou se drapaient dans des péplums; les « législateurs », les « élèves de l'École de Mars », les « méditateurs » circulaient vêtus à la romaine, en tuniques laconiennes ornées de broderies figurant « presque toujours des méandres ». Plus de « cadenettes », plus de « retroussis », les cheveux ras « à la Titus ».

Aux greniers les meubles corrupteurs aux panses rebondies, aux sièges capitonnés, les « bonheur du jour » fleuris de marqueterie, les cabarets de porcelaine de Sèvres ; les tapisseries licencieuses, les « statuettes éhontées ►> de l'ancien régime... Par ces temps où la vertu « était à l'ordre du jour », les Watteau, les Pater, les Lancret, les Boucher mis à l'index et frappés d'incivisme, se vendaient pour des sous le long des quais, et le vieux Fragonard, honteux d'avoir peint tant de frivoles déesses, de jolies filles à la gorge rose, d'accortes beautés aux yeux mutins poussant de discrets verrous, se balançant au milieu des fleurs ou prosternées aux pieds du dieu d'amour, se sentait dépaysé, délaissé, menacé !

l'atelier DE DAVID 147

11 avait compris que son art charmeur ne convenait plus à cette génération « de fer et de sang » ; il quémandait des « certificats de civisme », dédiait la Bonne Mère à la Patrie, assistait le 24 ventôse an II, dans la cour du Louvre, à la plantation d'un arbre de la Liberté, s'appliquant à dessiner deux lugubres compositions allégoriques : le Sénat assemblé pour décider la paix ou la guerre et la Fermeture du temple dé Janus.

Houdon l'imitait; il avait métamorphosé sa délicieuse Sainte Scholastique en une austère Philosophie! Mais l'apprentissage avait été rude pour les ci-devant amateurs de l'Escarpolette, réduits à contempler les images de Marat, de Couthon, de Saint-Just, de Ghalier, à se pâmer devant les « Liberté s'ap^uyant sur l'Egalité » ou « le buste de la citoyenne Danton exhumée et moulée sept jours après sa mort par le sourd-muet Desenne ! »

Quel abîme depuis 1793!... et combien regrettaient l'art délaissé des petits maîtres d'autrefois ! Mais il ne faisait pas bon de parler de ces a polissons » devant le rude réformateur David. L'impénitent régicide eût, de son atelier des Horaces, édicté contre eux aussi « la mort » sans phrases ! (*)

1) Nous possédons une lettre autographe de David, ainsi conçue :

« David, le peintre, souhaite le bonjour au bon et probe Biau-

zat, il venait lui demander qu'il voulût bien lui faire l'honneur de

venir dîner chez lui, au Louvre, n° 8, le 6 ou le 7 de cette décade,

à sa volonté

« Amitiés, « David. »

(Collection G. Gain.)

Il faudrait un volume pour conter l'histoire héroïcomique des ateliers du Louvre ouverts par Henri IV et fermés par Napoléon Ier. Les lettres patentes du Béarnais, en date du 22 décembre 1608, prescrivent que « tout ce qu'il y aura de logement au-dessous de la grande galerie sera abandonné aux artistes et ouvriers d'art les plus célèbres pour y loger, y exercer librement leur art et former des apprentis sans être inquiétés par les compagnies des Maîtres de Paris ou autres ». Aussi les premiers occupants furent-ils les peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., employés à la construction du palais... et l'invasion artistique dura jusqu'aux premières années du xixe siècle (*).

Le Louvre était le « rendez-vous des talents et des arts » ; presque tout artiste connu a figuré sur la liste des locataires qui durant deux cents ans habitèrent le palais. La discrète réserve des premiers jours n'avait pas duré, l'abus était devenu monnaie courante... Les paravents mobiles qui tout d'abord entouraient discrètement la couchette improvisée en un coin de l'atelier, étaient bien vite devenus de solides cloisons et le logis hébergeait

(1) Sous le Directoire, en pleine période de « l'agiotage », le Gouvernement disposa d'une des salles de l'appartement de la Reine en faveur de la Bourse des valeurs... — {Journal de France, 1er prairial an 111.)

L ATELIER DE DAVID

toute une famille. Or, il y avait vingt-six logis d'artistes au Louvre... Quelle pétaudière! On se dispute les logements, on cabale, on complote, on se chamaille ; les femmes, plus âpres encore que les hommes, se querellent dans les corridors et dans les escaliers... Jugez du

VUE D'UN PAVILLON DU LOUVRE PRISE DU JARDIN DE L'iNFANTE VERS 1830.

vacarme, des commérages, des médisances, des jalou-

sies

La mort, impatiemment attendue, d'un « occupant du Louvre » déchaîne des tempêtes. Que Caffieri succède à Simon Challes, Roslin à Tocqué, Hubert Robert au sculpteur Lemoyne, les mêmes intrigues vont leur train...

Puis ce sont d'incessantes difficultés entre voisins, de longues requêtes à l'administration. En 1774, Gaffieri assiège de ses réclamations le comte d'Angivilliers : « On l'a dépossédé du petit réduit qu'il a fait construire près de son atelier pour y faire passer un escalier, ce qui a entraîné pour lui une perte de plus de 4.000 livres... » Il proteste, il demande « le logement aux Galeries vacant par la mort de Desportes » et finalement obtient « celui dont M. Allegrain s'est démis (*) ». Et quelle réunion hétéroclite ! une majorité de peintres : Moitte, Lagrenée, Vien, Vanloo, C. Vernet, Tocqué, Mme Valayer-Coster, Moreau le Jeune, Greuze et ses filles, Regnault, David, sa femme et ses quatre enfants (ils logent au rez-dechaussée, près de l'actuelle « salle d'Auguste », à droite du balcon doré de Charles IX), Fragonard, sa femme et sa jolie belle-sœur MUe Gérard, Mouchy, Pajou, Clodion, sculpteurs; Vaudoyer, architecte; Debucourt, gra-

(1) Lettre de Caffieri: « Monseigneur, j'ose vous demander le logement aux galeries du Louvre vacquant par la mort de M. Desportes (qui était sollicité déjà par Fessard, Pasquier et Briard).

« 2 juin 1774. ». {Id., pp. 215 et 216.)

Le 13 février 1773.- — Six semaines se sont écoulées que la mort du sculpteur Le Moyne, qui jouissait d'une pension du Roi et d'un logement aux galeries du Louvre, fournit à Gaffieri l'occasion d'une nouvelle démarche. Ce fut le peintre Hubert Robert qui obtint le logement. {Id., pp. 262 et 263.)

Le logement de Drevet, graveur, mort le 23 décembre 1781, demandé par J.-N. Tardieu, Wille, J.-P. Le Bas et Daudet, graveur, recommandé par le curé de Saint-Louis, fut accordé à la marquise de Pontchartrain. (J. Guiffrey, les Caffieri, pp. 267 et 268.)

l'atelier DE DAVID 153

veur; Bossut, ex-prêtre, mathématicien; Mentelle, géographe (*) ; Gounod, fourbisseur du Roi(2), etc., etc.

La Révolution trouva tous ces braves gens nichés au Louvre, où « ils se carraient à leur aise ». Les logements n'étaient pas des plus vastes ; « ils prenaient jour par Tune seulement des fenêtres du quai ; en revanche, ils avaient en profondeur une étendue assez considérable, puisqu'ils occupaient toute la largeur du corps de bâtiment ; ils comportaient en élévation un sous-sol, un rezde-chaussée et deux étages de chambres assez basses pratiquées dans la hauteur de l'entresol ». Après l'inva-

(1) Edme Mentelle, historiographe du comte d'Artois, demeurait rue de Seine, Hôtel de Mayenne et y resta jusqu'à ce que Roland, en 1792, lui eût donné un logement au Louvre.

Sa maison était le « rendez-vous des talents et des arts. » On faisait chez lui d'excellente musique. C'est là que Brissot retrouva Mlle Félicité Dupont qu'il épousa plus tard. Mentelle construisit ce globe de trois pieds de diamètre, destiné aux études du Dauphin de France, qui se trouve, depuis 1877, dans une des salles de la Bibliothèque nationale.

Son logement au Louvre était un des vingt-six logements pratiqués dans la grande galerie. Les Mentelle (lui et sa femme) occupaient le n° 11, entre le peintre Hubert Robert et l'orfèvre Ménière, à deux pas de Pierre Pasquier, l'ami du Roland, logé au n° 8.

Son adresse était :

Mentelle, Membre de l'Institut, rue des Orties, au Louvre, n° 19.

C'est l'adresse même de la porte par laquelle on entrait dans les logements de la grande galerie, où Mentelle habita jusqu'en 1806, époque à laquelle l'Empereur fit évacuer les galeries. — Lettres de Afme Roland, édition Cl. Perroud.

(2) Gounod était, — croyons-nous — le père de notre grand musicien Charles Gounod, l'auteur de Faust, Roméo, Mireille, etc., etc.

sion de Versailles, lors des journées des 5 et 6 octobre 1789, le Roi, contraint de s'installer à Paris, dut pourvoir au logement des officiers de la Couronne. Rien n'était préparé pour recevoir la Cour et l'on dut, pour faire place à tant de nouveaux arrivants, chasser des Tuileries et du Louvre de nombreux locataires qui — avec ou sans droit — s'y étaient installés. Ce furent des hurlements, des cris de rage, des scènes terribles ; mais il fallait agir vite, énergiquement, et l'architecte Mique vida en quelques heures une grande partie des palais.

Grande émotion chez les artistes... Ils furent toutefois épargnés, sous réserve « que chacun d'eux devrait fournir une ou deux chambres pour héberger provisoirement un officier de la maison royale » ; ainsi Caffieri dut recueillir en son cher logement un M. Châtelain, « contrôleur ordinaire de la bouche du Roi » (*).

(1) Les logements numérotés de 1 à 26 s'ouvraient sur un corridor unique, long comme la galerie, corridor éclairé par les fenêtres du quai. Fragonard, n° 2 ; Regnault, n° 6; J.-B. Isabey, n° 7 ; Hubert Robert, n° 10; Hue, n° 21.

Page 1