‹ Le long des ruesChapitre 21 sur 62 · G. ROSSINI VERS · texte numérisé non relu

G. ROSSINI VERS

tume de « demi-soirée », l'habit vert myrte, « œil de corbeau» ou bleu céleste, très ouvert sur un gilet de soie de nuances diverses et à dessins brochés ; le pantalon

de Casimir blanc; une sorte de manteau vénitien posant sur les épaules.

Tout ce monde, qui semblait sortir de l'Opéra et qui en sortait effectivement, se frayait avec peine un passage dans la foule grossissant de minute en minute. Les voitures de maître, les carrosses de gala, les coupés, les cabriolets de place avaient envahi la chaussée : de belles dames décolletées occupaient sur le siège la place de leurs cochers pour mieux voir; les « tigres », debout, tenaient en rênes courtes les chevaux secouant leurs mors d'acier. Ceux qui n'étaient pas dans le secret s'interrogeaient anxieusement. Les yeux écarquillés, les badauds s'abordaient, — et Dieu sait si de tout temps les badauds furent nombreux à Paris ! — Que se passet-il?Qu'y a-t-il?...

Bientôt, la curiosité redoubla, car on vit déboucher de la rue Drouot — qui s'appelait encore rue Grange- Batelière — une troupe d'hommes bien mis, chargés de paquets aux formes bizarres, dissimulés sous des serges vertes et des boîtes noires. Ces nouveaux venus se groupèrent devant le numéro 10, déroulèrent leurs serges, ouvrirent leurs boîtes et en sortirent des instruments de musique : violoncelles, trombones, pistons, harpes et violons... Tant bien que mal, plutôt mal que bien, ils s'installèrent sur la chaussée et sur le trottoir et accordèrent leurs instruments au diapason « la... la... la... ». Le chef d'orchestre, Habeneck, apparut. La foule applaudit, elle avait compris. L'Opéra fêtait l'illustre

maestro Giacomo Rossmi, auteur de Guillaume Tell dont la première représentation avait été acclamée, cinq jours auparavant, sur la scène de l'Académie royale de musique. Rossini logeait au deuxième étage de ce fameux « numéro 10 » ; l'orchestre, les artistes et le public de l'Opéra venaient lui donner une aubade. L'idée était nouvelle et charmante, la nuit douce et étoilée; Paris joyeux et reconnaissant s'apprêtait à célébrer la gloire du « Cygne de Pesaro ».

Au signal d'Habeneck — gigantesque ombre chinoise se détachant sur les boutiques éclairées — l'orchestre attaque l'ouverture de Guillaume Tell] on applaudit à faire trembler les vitres, et ce fut de la frénésie lorsque Dabadie, Nourrit et Levasseur, les trois illustres créateurs de l'ouvrage, entonnèrent le fameux trio du « Serment ». Puis vint le tour d'une cantate de circonstance — et quelle cantate! — composée par « un amateur » en l'honneur du maestro qui le lendemain devait quitter la France !

Le ciel natal, hélas !

T'envie à nos climats {bis) ; Tu nous quittes, mais ton génie Ne nous quittera pas (bis).

Etc., etc.

Toutes les fenêtres s'étaient garnies de spectateurs ; chacun acclamait, hurlait. Seul, un appartement restait obstinément dans l'ombre : celui du héros de la fête. Rossini n'allait-il donc pas assister à son apothéose. On

eut vite l'explication : elle était du plus haut comique. La police avait dû organiser en hâte un service d'ordre et fermer les voies d'accès pour empêcher la foule d'envahir

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