LE JARDIN
Richard et Bourdon, pliot.
ces marches qui forment comme des ponts, encore et toujours des caches, des recoins... regardez en l'air : ce plafond, fait de pièces et de morceaux, recèle des placards, des resserres, et, entre deux cloisons, cet espace ingénieusement ménagé devait certainement jouer son rôle.
« Maintenant, visitons la cave; cette cave, qui est, sans conteste, la partie la plus machinée et la plus énigmatique de cette énigmatique demeure. Constatez combien les moindres recoins en ont été soigneusement utilisés: essayez d'ébranler ces énormes tenons de fer qui, çà et là, dressent leurs crocs rouilles et jugez de quel bois solide devaient être construites les portes qui y furent accrochées.
« Étudiez ce trou, ménagé dans la voussure, encore toute noire de suie et de fumée, et surtout remarquez ici, là, plus loin encore, les restes de cet énorme capiton, de ce feutrage épais qui non seulement étouffait les bruits, mais masquait les lumières et les feux.
« Dans la cave voisine passait le fameux puits qui devait jadis d'autant plus « parler » que fatalement les bruits des marteaux, des voix, devaient y avoir leur répercussion, leur écho par la cavité formant cheminée d'appel sur la rue; et vous jugerez alors comme moi que cette cave truquée peut donner l'impression — je dis l'impression, car je n'ai aucune certitude — d'avoir abrité un atelier de faux monnayeurs. »
C'est l'opinion de M. le docteur Baudoin, c'est aussi la mienne.
La fausse monnaie était, on le sait, fort pratiquée au xvne et au xviue siècle, et cette maison, jusqu'à preuve nouvelle, semble merveilleusement aménagée pour abriter ce productif mais coupable commerce. L'idée même de faire sortir du puits des voix, des gémisse-
LA RUE DU PUITS-gri-1'ARLE
ments, des bruits variés, de le vouer, pour ainsi dire aux loups-garous, aux revenants, à tout l'ingénu et mystique appareil de terreur, si fort à la mode jadis, en
LA MAISON ET LE JARDIN. Richard et Bourdon, phot.
éloignant naturellement les fâcheux, les curieux, surtout les curieuses, par conséquent les bavardes, et la bien nommée « rue du Puits-qui-Parle », passant pour hantée, devait terroriser les commères du quartier. Bonne précaution pour des criminels!
C'est vainement que nous avons tenté de reconstituer par pièces authentiques le mystérieux passé de cette maison. Nous n'avons rien trouvé . ou presque. Aux Archives de la Seine, un bail passé en 1542 par Dreux-Ledoyen (4). marchand bourgeois de Paris, d'un logis « ayant issue en trois rues, gagnant le puits qui se nomme communément le « Puits qui Parle » .. moyennant la somme de 35 livres tournois par an . . . Ledit bail décrit le jardin avec treilles et berceaux... « auquel jardin il y a plusieurs arbres fruitiers ; que si durant
(1) Bail pour sept ans par Dreux-Ledoyen, bourgeois de Paris, à Pierre Sirou, grande rue Saint-Jacques, d'une maison, cour, étable, galerie, four, cave et grand jardin, le tout contenant un quartier, sis aux faubourgs entre les portes Saint-Jacques et Saint- Marcel, au clos Sainte-Geneviève, rue des Postes, contigu à la maison à l'enseigne de la Tête Noire, ayant issue en trois rues joignant le puys qui se nomme communément le «Puys qui parle » moyennant un an 35 livres tournois...
S'il advenait que durant le dit temps MM. les abbés et couvent de Mme Sainte-Genefviève du-Mont de Paris voulussent contraindre le dit bailleur à faire démolir la fermeture et closture de muraille qui tient joignant le puys, pour ce que, le temps passé, on tournait à l'entour du dit puys, en ce cas le preneur sera subjet lé souffrir desmolir...
Et oultre, si le dit preneur faisait scandalle ou y eust mauvais train au dit lieu baillé, le dit bailleur pourra mectre dehors...
Après Pâques, l'an mil cinq cens quarante-deux.
F. Coyecque. Histoire générale de Paris. Recueil d'actes notariés, u. 439, § 2iCo.
Lilh. de Champin, d'après Régnier.