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LES ACCESSOIRES DU SACRE DE CHARLES X

C'était, je vous l'affirme, un tableau rare que présentait cette salle très simple, aux murs blanchis à la chaux insuffisamment décorés de quelques méchantes gravures, et qui nous paraissait comme illuminée par tous ces reflets glorieux de notre histoire de France.

A l'angle de la rue Boissy-d'Anglas et de la place de la Concorde, une aristocratique terrasse précédant une charmante demeure du xvme siècle, jadis hôtel des Grimod de la Reynière, aujourd'hui Cercle de l'Union Artistique, doté de cet aimable surnom « l'Épatant ». Devant le porche, sans interruption, s'arrêtent des coupés, des autos. Gantés de blanc, empressés et corrects, des grooms se précipitent, ouvrent les portières... Tout d'abord apparaît un petit pied mince et cambré, chaussé d'un soulier verni, puis un bas de soie mauve, noir ou gris, brodé au coin de quelques fleurettes... une jupe, une pelisse de fourrure ou de velours, un gros manchon, enfin, sous un immense chapeau aux plumes frissonnantes, la frimousse d'une jolie Parisienne, élégante, gracieuse et délicieusement

emmitouflée... On inaugure l'exposition annuelle du Cercle!

La première de « l'Epatant » constitue pour la vie mondaine une importante solennité. C'est, si j'ose dire, un des trois coups frappés par l'avertisseur mystérieux annonçant « notre bon camarade le Printemps dans son nouveau répertoire ». Aussi, la théorie gracieuse des femmes se presse-t-elle dans les salons du Cercle un peu pour voir, beaucoup pour être vue, et surtout pour se renseigner sur « ce qu'on portera cette année », au moment où toute femme vraiment élégante n'a, comme chacun sait, « plus rien à se mettre ».

Jadis ces expositions se tenaient dans la grande salle servant également aux représentations dramatiques, mais le jour était, paraît-il, défectueux, la salle un peu exiguë : ce fut le prétexte officiel. Au vrai, les joueurs de baccara ne se voyaient pas sans dépit dépossédés chaque année de leur local familier. Les tableaux, si séduisants fussent-ils, les empêchaient de solutionner heureusement cet éternel et angoissant problème : doitou ne doit-on pas tirer à cinq? Aussi, il y a quelque dix ans, une salle d'exposition fut-elle édifiée dans la cour de l'ancien hôtel.

Cette adjonction nouvelle offrait un inconvénient, elle modifiait totalement un vieux nid de Parisiens originaux qui valait d'être respecté. Edifié en 1769 sur des terrains appartenant aux Echevins de la Ville par M. de la Reynière, opulent fermier général, fils d'Antoine

Grimod, « directeur général des Fermes unies de France et de la Douane de Lyon », cet hôtel devint bientôt une sorte de temple moitié sacré, moitié profane, temple de l'art et temple de la gourmandise. On y fêtait la littérature, la peinture, les belles-lettres, la philosophie, toute la philosophie, celle de Platon comme celle d'Épicure, et aussi la bonne chère, le souci du « bien manger ». Les Muses y avaient leur autel, la Muse Gastronomique voisinait avec ses cousines du Parnasse. On y discutait avec une égale ferveur le dernier « trait » de Voltaire et le dernier coulis de Vatel.

La gourmandise des la Reynière, l'opulence de leur table, l'excellence de leurs réceptions étaient notoires. Cette famille de goinfres fut une dynastie dans les fastes de la bombance. L'ancêtre, Antoine Grimod, mourut en 1754, « la serviette au cou », d'une indigestion de pâté de foie gras. C'était l'époque bénie où le culte de la table ne comptait pas un athée. Les plus grands seigneurs ne dédaignaient pas d'attacher leur nom à des trouvailles culinaires : cailles à la Mirepoix, filets de bœuf à la Pompadour, poulardes farcies de cerises à la Montmorency, filets de lapereau à la Berry, carré de veau à la Guéménée, telles étaient les appellations héroïques qui constellaient les menus d'alors. Le vainqueur de Mahon, le maréchal de Richelieu, n'avait-il pas prêché d'exemple en inventant la sauce Mahonnaise, que nos ignorances actuelles dénomment vulgairement sauce mayonnaise...

Le premier des la Reynière mort, « sa charge et son appétit » passèrent à son fils qui, respectueux des traditions familiales, continua de tenir table ouverte, et de protéger les arts. C'est en vain qu'un parasite ingrat proclamait : « On mange chez Grimod, mais on ne le digère pas »; les convives se disputaient l'honneur de garnir l'opulente salle à manger de ce beau dîneur. Un brillant mariage avec MUe de Jarente, la naissance d'un enfant, mirent le comble à sa félicité. Les choses, toutefois, n'allèrent point sans quelques poinls noirs : Mlle de Jarente ne pouvait se consoler d'être la femme d'un financier et l'enfant vint au monde affligé d'une tare physique effroyable... il était palmipède... d'horribles moignons, d'informes pattes d'oie lui tenaient lieu de mains ! Ce détail n'empêcha pas l'heureux père d'attribuer à son héritier bien-aimé le glorieux prénom de Balthazar, évocateur, comme chacun sait, d'un festin notoire.

Ce qui eût fait la fortune d'une famille de bateleurs empoisonna l'existence de ce fils et petit-fils de richissimes fermiers généraux.

Le pauvre garçon avait douze ans lorsque son père fit construire par l'architecte Barré le magnifique hôtel qu'occupe aujourd'hui notre Cercle. En 1769, la place de la Concorde s'appelait place Louis-XV et la rue Boissy-d'Anglas vue de la Bonne-Morue... une alléchante adresse pour un gourmet.

De l'aveu unanime, Ihôtel offrait un séjour délicieux ; Thierry ne manquait pas de le citer avec éloges

dans le Guide des Etrangers voyageurs à Paris : « La maison de M. de la Reynière... à l'entrée des Champs- Elysées, dans laquelle vous remarquerez un salon de

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forme quarrée, décoré sur les dessins de M. Clérisseau, peintre du Roi et premier architecte de l'Impératrice de Russie. Ce salon, dans le style arabesque, est orné de beaucoup de sculptures et de dorures. Les peintures d'histoire ont été exécutées par M. de la Vallée, sur-

nommé le chevalier Poussin. Vous trouverez aussi... une galerie contenant une belle collection de tableaux de l'école française et nommément de Lemoyne, une suite de dessins de différents maîtres et un choix d'estampes classées par école de tous les graveurs depuis l'origine de cet art. » Et Grimm écrivait : « ... Cette maison est l'auberge la plus distinguée des hommes de qualité ». La meilleure société se pressait, en effet, à la table de la Reynière « reçu à l'Académie en qualité d'honoraire ».

On complimentait l'amphitryon sur la profondeur de ses vues artistiques et l'excellence de ses « suprêmes », la sûreté de son jugement et l'onctueux de ses sauces. . . C'était à peine si les convives plaisantaient leur hôte sur les indicibles terreurs qui le poussaient à se réfugier au plus profond de ses caves dès qu'un orage éclatait.

Lorsque son père devint vieux, Balthazar décida de recevoir à son tour, et de traiter ses amis à sa façon. II occupait une aile de l'hôtel paternel. C'est là qu'il fonda ses fameux déjeuners philosophiques dont le souvenir est venu jusqu'à nous. Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, la foule des originaux parisiens y était conviée : « Dès votre arrivée un introducteur s'emparait de votre épée, de votre canne, de votre chapeau, de votre croix de Saint-Louis, puis il levait une énorme barre de fer qui scellait la porte de la salle à manger. Cette barre de fer était ensuite soigneusement remise, ce qui annonçait qu'on ne serait plus libre de sortir à son gré... » Ces repas bizarres se composaient de café

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au lait et de tartines beurrées... Il fallait absorber, au préalable, 22 tasses de café au maximum ou 18 au minimum... Ensuite on apportait un gigantesque aloyau, auquel on faisait faire solennellement trois fois le tour de la table « et le repas s'achevait à fond avec ce mets substantiel, mais unique ».

Parfois aussi, la Reynière étonnait Paris par ses folies culinaires!... Un beau jour, le 1er février 1783, l'élite des Parisiens fut conviée par ce billet d'invitation que nous avons sous les yeux et qui mesure 50 centimètres de large sur 40 de long : « Vous êtes prié d'assister au souper-collation de M. Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière, qui se fera en son domicile, rue des Champs-Elysées, paroisse de la Madeleine -de-la- Villel'Évêque, le premier jour du mois de février 1783. On fera son possible pour vous recevoir selon vos mérites ; et sans se flatter encore que vous soyez pleinement satisfait, on ose vous assurer dès aujourd'hui que du côté de l'huile et du cochon vous n'aurez rien à désirer. On s'assemblera à neuf heures et demie pour souper à dix. Vous êtes instamment supplié de n'amener ni chien ni valet, le service devant être fait par des servantes AD HOC. » Les mémoires de Bachaumont nous décrivent cette orgie de carnaval, mélange de faste et de ridicule; il y eut neuf services apprêtés par des marmitons revêtus d'aubes blanches, deux joueurs de flûte marchant en avant des plats... « On s'essuyait les mains aux cheveux dénoués de plusieurs belles filles costu-

mées à la mode romaine. » Les convives, au nombre de vingt-deux, étaient tous hommes de lettres ou avocats; une seule dame... mais habillée en homme; au dessert, le public fut admis à jouir du coup d'œil dans une galerie.

Ce beau temps finit avec l'ancien régime : la Révolution renverse non seulement les trônes, mais encore les marmites ; le citoyen Grimod prend, en rechignant, le parti de jouer les patriotes : « Devenu républicain, je marche sous les piques aux revues; je monte la garde quand mes infirmités me le permettent; je me mets à ma section à côté du manœuvre poudreux et je discute avec lui les intérêts communs... »

Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793), son père, l'exfermier général, mourait au moment même où le noble Malesherbes, son beau-frère, entrait aux Madelonnettes, antichambre de l'échafaud.

Dans la matinée du 2 ventôse, l'hôtel de la rue des Champs-Elysées était envahi par des commissaires (*) et Mme de la Reynière, mère de notre Grimod, conduite à la prison de la rue Neuve-des-Capucines. Le temps

(1) Ils lui signifiaient un arrêté du Comité de Sûreté générale par lequel il leur était enjoint de faire examen des papiers et extraction de ceux qui leur paraissaient suspects, de poser les scellés, et, le procès-verbal dressé, d'arrêter la veuve La Reynière ainsi que la ci-devant comtesse d'Ourches, alors demeurant chez elle... Les deux femmes étaient arrêtées et conduites à la prison de la rue Neuvedes-Capucines. Mme d'Ourches était relaxée le 24 brumaire an III, et fort probablement la captivité de Mme de la Reynière cessa avec celle de sa nièce.

Grimod de la Reynière et son groupe, par Desnoireterre, p. 178.

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n'était plus aux réunions mondaines et aux « déjeuners philosophiques » ! Aux premiers jours de 1796 et avec la dépréciation du papier-monnaie, une botte de navets valait 32 livres, un merlan passable 70 livres, une belle tête de choux-fleurs 80 livres ; il fallait beaucoup d'ordre et d'économie pour ne dépenser que 2.000 livres par semaine tout en faisant une chère modeste. Les plaisirs étaient délaissés et le bas prix des assignats faisait que l'administration de l'Opéra se plaignait de la recette du 6 juin 1795, qui n'avait été que d'un million onze mille trois cent cinquante livres... C'en était trop, Grimod s'expatria... Huit ans plus tard, il se décidait seulement à réintégrer la capitale et à étonner de nouveau Paris f1)... Le 25 décembre 1837, ce « classique de la Table » mourait doucement à Villiers-sur-Orge, rêvant à ce qu'il aurait pu manger le lendemain (2)...

(1) Les beaux esprits disaient de Grimod de la Reynière qu'il allait à l'immortalité par trois routes différentes : par ses livres, par ses actions et par ses soupers.

La France, par Lady Morgan, 1817, t. 2, p. 67.

(2) Le premier volume, in-18, de Y Almanach des gourmands ou calendrier nutritif servant de guide dans les moyens de faire excellente chère ; suivi de l'itinéraire d'un gourmand dans différents quartiers de Paris et de quelques variétés nouvelles, apéritives et alimentaires, anecdotes gourmandes, etc., parut en 1803 et fut réimprimé plusieurs fois. Le monde gastronomique était sous le charme et le Jury dégustateur reçut dix fois plus de provisions que Grimod de la Reynière ne pouvait en consommer. On assure qu'il était obligé d'en revendre une partie. On le sut, on le devina, on le soupçonna, ce qui refroidit singulièrement la générosité des marchands.

Jacob, bibliophile. Mystificateurs et Mystifiés, p. 134.

L'hôtel de la Reynière avait changé de locataire... En juin 1816, le duc de Wellington l'habitait et y donnait un bal magnifique pour fêter le mariage du duc de Berry. Les « beautés » de Berlin, de Pétersbourg, de Rome, de Londres, d'Edimbourg et de Dublin s'y confondaient avec les élégantes de Paris ; des généraux de Napoléon valsaient en enlaçant la taille des jolies royalistes et quelques libéraux formaient « la chaîne anglaise » avec d'aimables ultras ! Quant au vainqueur de « l'ogre de Corse », il s'entretenait familièrement dans un coin du salon avec le maréchal Marmont; le chargé d'affaires de Turquie en costume oriental et Pozzo di Borgo chamarré de tous les ordres de la Russie (i).

En 1850, le gouvernement français affecta l'hôtel Grimod à la demeure du ministre plénipotentiaire de Turquie à Paris. Quatre ans plus tard, l'ambassade turque cédait la place au Cercle impérial, et, en 1887, l'Union artistique, émigrant de la place Vendôme fusionnant avec le Cercle impérial, s'installait dans les salons des la Beynière (2).

(1) La Restauration acheta l'hôtel Grimod de la Reynière où s'abrita un moment le général Sérurier, membre du Sénat conservateur, qui alla bientôt se fixer à l'Hôtel des Invalides, dont il devint gouverneur, et où il s'empressa peut-être un peu trop de faire brûler tous les drapeaux suspendus sous la voûte du dôme, pour les soustraire à l'invasion des alliés à Paris...

Jules Lecomte. Courrier de Paris dans le Monde illustré du 30 janvier 1864.

(2) La fusion du Cercle de l'Union Artistique avec le Cercle Impérial, en 1887, fut chansonnée dès la première des fêtes qui

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Voici, semble-t-il, bien des avatars et des mutations. Cependant, si feu Grimod revenait par hasard sur terre, il ne se trouverait pas trop dépaysé en son ex-demeure : même valets de pied en grande tenue au bas de l'escalier; même service discret et de haut style dans les antichambres et les salons... Comme jadis, il pourrait savourer des quatuors d'instruments à cordes et de musique de chambre dans la galerie où il applaudissait jadis Piccini, Sacchini, Richer et Garât « égrenant les trésors de l'harmonie ». D'ailleurs, nos modernes virtuoses ne sauraient déplaire à son dilettantisme; et les annuelles revues du Cercle, spirituelles, pimpantes et jouées par les plus jolies femmes de Paris, ne manqueraient pas de l'émerveiller (*). Que dis-je, cet impénitent amoureux des actrices ne saurait où donner de la tête. Pauvre Grimod!... Comment ne se croirait-il pas chez

eurent lieu dans le nouveau local de la rue Boissy-d'Anglas. « La Fusion » se chantait sur l'air si populaire alors de : En r venant de la Revue :

Gais et contents.

Nous somm' deux mill' cinq cents Dans ce cercle étonnant Fort à notre aise, Sans hésiter, On nous y fait goûter, Une hospitalité Presqu' écossaise.

Barral-Montfekhat. Le Brésil, 28 janvier 1910. (1) Le 27 janvier 1876, Mlle Jeanne Granier jouait le rôle de Bérangère dans Bérangère et Anatole.

Le 2 juin 1883, Mlles Desclauzas, Marguerite Ugalde, Milly Meyer

lui en retrouvant, encore accrochés au mur d'un salon de correspondance, les portraits au pastel de son père et de sa mère... et si même sa fantaisie le poussait à parcourir les caves de ce qui fut son hôtel, il pourrait visiter facilement la crypte souterraine, de six mètres de diamètre, où feu son père venait se réfugier, les mains aux oreilles, pour se défendre d'entendre Dieu tonner! Mais ce serait tout, car, pour le reste, il y eut changement complet de décor.

Au rez-de-chaussée, des salles de correspondance, les salles de lecture, la salle des dépêches ont envahi les vieux salons d'antan. Là, des appareils enregistreurs déroulent lentement les dernières nouvelles : cours de la Bourse, dépêches de lHavas, nouvelles de l'étranger... tout près les affichages : la liste des derniers élus, le tableau du renouvellement du Comité, les registres des inscriptions de théâtres, la liste des dîneurs du jour, le bulletin des offres... « A céder une jolie jument de chasse âgée de trois ans... Un coupé trois-quarts.. . Une auto marque Renault 18-24, à peine

et Juliette Darcourt interprétaient le Mirliton Enchanté, féerie en 3 actes.

Le 14 janvier 1884, Mlle Bartet jouait les Étrennes de Jeanne, saynète en un acte.

Le 24 mai 1885, Mmes Reichenberg, Céline Montaland, Brandès et G. Caron, jouaient YÉducation d'un Prince, d'E. About.

Le 16 juin 1895, Mme Rose Caron se faisait entendre dans Othello, de Rossini.

Extrait du Registre des Programmes du Cercle de VUnion artistique.

usagée.. . A céder le deuxième vendredi du mois une loge de face à l'Opéra; » là également repose le registre des réclamations. On y trouve de tout dans ce registre; depuis la plainte du monsieur qui déplore la mauvaise tenue des grooms, jusqu'aux justes doléances du dîneur qui se plaint de l'apparition trop répétée des gâteaux dits « à l'Égyptienne ». Nous y lisons encore la protestation discrète mais énergique d'un aimable cercleux n'admettant pas qu'on tarde tant à lui faire savoir « qu'une personne » l'a demandé au salon des étrangers (*)...

La salle de billard rassemble les amateurs de carambolages, la salle d'armes attire les friands de la lame, et l'heure du diner réunit tout le monde dans les vastes salons revêtus de boiseries grises où sont placées les petites tables, autour desquelles s'empressent les valets de pied en culotte courte, les maîtres d'hôtel en habit noir. Les pas feutrés du service glissent sur le tapis rouge, et par les larges fenêtres, donnant sur les arbres du jardin, on voit la pluie qui tombe sans interruption, tranformant en un lac de boue l'admirable place de la Concorde. ..

(1) Autres réclamations :

Le cuisinier professe une tendresse malheureuse pour le cabillaud.

... 11 vient un vent très désagréable par l'ouverture de la boîte aux lettres.

... Moins de fécule dans les épinards.

Cercle de l'Union artistique. Registre des réclamations.

Un tour aux salles de jeu... Absorbés dans les âpres combinaisons d'un « sans atout » habilement conduit vers le chelem vainqueur, les joueurs de bridge ne parlent pas : c'est le silence religieux, presque extatique. A peine, de temps en temps, une plainte : « Mais malheureux, mon huit était maître. — C'est du trèfle que je vous demandais. — Et quand je pense que voilà huit jours que je n'ai pas relevé un jeu!... »

A côté, dans la grande salle, les fidèles du baccara se groupent autour des deux tapis verts...

Consultez les estampes anciennes représentant le jeu du Roi à Marly ou à Versailles, vous y retrouverez les mêmes groupements, les mêmes têtes anxieuses, les mêmes regards aigus foudroyant la dame de pique, « celte bûche ». Les rites se sont religieusement conservés. Munis de longues palettes en guise de râteaux, les joueurs continuent de remuer les plaques, blanches ou rouges, qui représentent la forte somme. Toutefois, les paroles sacramentelles usitées pour la blanque, le reversis, le lansquenet, le biribi sont aujourd'hui modifiées : « J'en donne... cartes... sept... baccara... neuf... valet de pied, passez-moi cinq rouges... J'aurais bien dû deviner qu'il claquerait au troisième coup... la main passe... Combien en banque?... 100 louis... 200 louis... banque ouverte... »... et la séance continue. ..

Poussons une porte-fenêtre, entrons dans le beau jardin qui surplombe l'avenue Gabriel... la nuit est

venue. Étincelante de lumières électriques, la place de la Concorde offre un féerique aspect; les bruits s'atténuent, les feux des autos remontent l'avenue des Champs-Elysées. .. de grands nuages déchiquetés passent dans le ciel et, par instants, la lune, éclairant la rive gauche, découpe un grand Paris tout en argent, lumineux dans la nuit sombre...

LE

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