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LE JARDIN DE L HOTEL FERSEN

Richard et Bourdon, phot.

voiture part à fond de train sur la route de Châlons, Les premières lueurs du jour commençaient à poindre.

En moins d'une demi-heure, l'énorme berline, chargée d'une montagne de malles et de paquets, atteignit le relais de Bondy. Fersen prit alors congé de ceux qu'il croyait avoir sauvés... Il comptait gagner parla traverse la route de la Belgique et dans deux jours retrouver les fugitifs à Montmédy. On sait le reste : les imprudences, les maladresses, les retards s'ajoutant aux retards, les sottises accumulées, la trahison, l'arrestation finale...

Et je songe à tout ce drame en parcourant le charmant hôtel où Fersen, avec tant de dévouement, prépara l'évasion qui devait si lamentablement avorter.

Je me le figure rentrant des Tuileries, assurant luimême les volets intérieurs, s'enfermant sous triples verrous et vidant ses poches pleines de papiers, d'argent, de cartes, de « sceaux » et aussi de ce linge de femme que Marie-Antoinette lui confiait secrètement en vue du voyage. Comme il dut ranger avec amour — après les avoir longuement respires — ces tissus de batiste, de linon et de soie tout embaumés de l'odeur de la femme aimée... Je le vois encore, le beau Suédois, penché sur cette table, interrogeant les cartes routières, pointant les relais, notant les arrêts, chronométrant les distances, arpentant fiévreusement cette étroite allée de plus de soixante mètres de longueur, méditant son projet, songeant que de sa décision, de son dévouement dépendait le sort d'une femme... d'une Reine... pour laquelle tremblait sa bravoure inquiète !

Dans celte glace encadrée de boiseries, il m'apparaît,

l'hôtel de m. de fersen 19

mince et svelte dans son élégant uniforme, s'apprêtant à partir pour quelque intime soirée de Trianon ou des Tuileries. Il est splendidement beau, il a, dans le regard, la flamme orgueilleuse de ceux qui se savent attendus... Puis ma pensée s'envole, là-bas, très loin, dans une petite rue sombre de Stockholm, où un soir d'émeute, dix-neuf ans plus tard — le 20 juin 1810 — le comte de Fersen, assailli parla populace furieuse, est entraîné... assommé... Et lorsque son cadavre fut enfin ramassé dans la boue, Ton s'aperçut avec effroi qu'un doigt manquait à sa longue main exsangue, ce doigt où brillait un anneau d'or que Marie-Antoinette avait porté.

LES EAUX DE PASSY

D'ici quelques semaines tout Parisien qui se respecte prendra son vol vers la mer, la montagne ou les eaux. Vichy, la Bourboule, le Mont-Dore, Plombières, Bagnères-de-Luchon vont recevoir leur annuel contingent de clients, et les stations à la buvette, à la douche, à l'inhalation, alterneront avec les stations à la salle de baccara et aux petits chevaux.

Il n'en allait pas de même autrefois. Nos bons aïeux trouvaient aux portes de Paris les sources régénératrices qui remettaient d'aplomb leur santé chancelante. Or, l'implacable décret de la Providence qui condamne — hélas! — nos grands parcs à disparaître chaque jour vient, sous forme de mise en vente, de frapper à mort une station d'eau célèbre au xvme siècle — 32, quai de Passy. Les médecins de jadis n'avaient pas encore inventé la villégiature forcée; c'était toute une affaire que d'aller « prendre les eaux » et nous n'avons qu'à ouvrir les lettres de Mme de Sévigné pour être édifiés

sur l'appareil compliqué qu'entraînait une saison thermale.

En mai 1676, la marquise adresse à Mme de Grignan cette lettre encore actuelle : « J'ai donc pris les eaux ce matin, ma très chère : Ah! qu'elles sont mauvaises!... On va à six heures à la fontaine : tout le monde s'y trouve, on boit et Ton fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on tend la main, on rend ses eaux, on parle confidemment de la manière dont on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi ».

Tout ce charmant papotage pouvait s'appliquer à la station thermale de Passy, signalée dès 1657 en une thèse soutenue à Paris par Pierre Gressé (j), et consacrée officiellement en 1720 par une délégation de la Faculté de médecine : « Aujourd'hui samedi 3 février, à

(1) Pierre Cressé y déclare que ces eaux peuvent remplacer celles de Forges.

Moulin de Marguery, médecin de la Faculté de Paris, écrit en 1723 dans un Traité des eaux minérales nouvellement découvertes au village de Passy : « La colline de Passy a produit en différents temps deux eaux minérales qu'on peut appeler les deux sœurs.

« Dans les premières années, la première source n'était qu'un puits ; elle ne servait qu'à faire de la tuile. Ensuite elle eut quelque réputation. Puis un voisin creusa un puits dans son jardin en 1719 et on y découvrit une nouvelle source bien plus riche que la première. »

Dr Paul Raymond. Les origines de Passy et d'Auteuil, dans le Bulletin de la Société historique d'Auteuil et de Passy, t. I, p. 52.

LES EAUX DE PASSY

dix heures du matin, après la messe, les hommes très distingués qui avaient été délégués par la Faculté pour examiner les eaux de Passy ont rapporté que ces eaux sont vraiment minérales, qu'elles proviennentde trois sources, dont l'une contient du fer, l'autre du vitriol et la troisième du soufre ». — Ces eaux occupaient une partie du coteau reliant à la Seine le village de Passy — à quelques mètres de l'endroit où de nos jours s'élève le pont de Passy.

L'une des sources coulait dans le jardin même de l'abbé Le Ragois, ex-aumônier de Mme de Maintenon, précepteur du duc du Maine. La source de l'abbé Le Ragois eut une vogue énorme. Le Tout-Paris du xvme siècle éprouvait le besoin de venir se fortifier à ses ondes bienfaisantes, et l'abbé Le Ragois, fort habile homme, ne manqua pas

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