V. Adam, del
Baucher (*) « qui sait dompter le plus terrible des chevaux venus d'Anglelerre. le forçant à exécuter des quadrilles et des pas dont M. Vestris lui-même serait
(1) M. Baucher, professeur d'équitation, écrivait dans l'exposé de sa méthode : « A ceux donc qui prétendent que je ravale mon titre d'écuyer en me mettant en scène, je réponds que Molière et Shakespeare avaient aussi la bassesse de jouer leurs pièces en public. »
Extrait du Musée Philippon (1842).
jaloux )>. Dès sept heures du soir, il est impossible de trouver une seule place. Trois mille personnes se pressent pour applaudir « la Poste royale » dans laquelle M. Lalanne, en costume écossais, « monte cinq chevaux, aux sons du pibroch... » Son rival, M. Lejars, « en habit de Mercure », exécute la grande voltige sur un cheval libre. Auriol (*), le grand équilibriste, le clown merveilleux, stupéfie les spectateurs par son adresse et ses drôleries; enfin Adolphe Franconi lui-même, le représentant de cette illustre dynastie, présente en liberté des chevaux extraordinaires, désignant du bout du sabot la personne la plus amoureuse de la société, rapportant un drapeau, une fleur, un mouchoir, une chaise... et beaucoup d'argent au directeur... (2)
(1) Auriol, s'entichant du double saut périlleux, l'avait, pendant trois mois, répété en secret sous un hangar de sa propriété de la rue Lauriston. 11 entrait en scène avant son rival Leclerc. Le soir où celui-ci allait paraître dans le nouveau et prodigieux spectacle annoncé, comme en se jouant, et sans y prendre garde, Auriol bondit, pivote en l'air deux fois sur lui-même... Jamais cela ne s'était vu.
Tandis qu'un frémissement secouait les gradins, dans les coulisses quel tapage ! — Il m'a tué mon effet, gémissait Leclerc atterré. Séance tenante, il réclamait une résiliation d'engagement. Dalsème. Le Cirque à pied et à cheval, p. 185.
(2) Le goût de la composition se concilie avec les occupations en apparence les moins musicales.
11 nous serait aisé de citer un grand nombre de compositeurs qui, avant d'écrire des partitions ou après en avoir écrit, ont rempli des fonctions qui n'avaient rien d'artistique.
Un seul cependant, croyons-nous, a préludé à la composition
LE CIHQLE DES CHAMPS-ELYSÉES 353
Les écuyères de grand style s'appellent Caroline Loyau (*), Mme Lejars, et plus tard Bradbury, Loisset, Elvira Guerra, Adèle Drouin... Un public idolâtre emplit chaque soir l'immense salle. Les premières coûtent 2 francs, les secondes 1 franc, les troisièmes 50 centimes... Franconi connaît les joies du maximum!
Bien entendu, le Cirque d'Été comptait « un jour chic ». Chaque samedi, le cercle compact des écuyers, vêtus d'un habit à la française bleu barbeau, des sportsmen, des clowns, des palefreniers en bottes à revers, des « artistes » attendant leur numéro — massés à l'entrée du passage des écuries, sous la surveillance de
par des exercices équestres et cet artiste, unique en son genre, est Paul Cuzent, l'auteur de la musique de YHabit de Noce. Sa hardiesse et son habileté lui avaient valu de grands succès au Cirque Olympique. Il se consacra ensuite à la composition ; mais YHabit de Noce n'obtint que 16 représentations. L'auteur ne renouvela pas ou ne put renouveler sa tentative et dut reconnaître, en fin de compte, qu'il est plus difficile encore de se maintenir sur l'affiche d'un théâtre que sur la selle d'un cheval.
Albert Soubies. Lettre à M. Georges Cain.
(1) « Rutler est rétif, de mauvaise fumeur. Rutler se disait, en pur sang anglais : Au fait, nous avons gagné la bataille de Waterloo, et chantait dans ses dents la ballade : « Non, ils n'auront pas le Rhin allemand. » Et cette ballade exaspérait Rutler.
Caroline arrive; elle vous prend l'ami Rutler avec un sansgêne !... — Ah ! nous n'aurons pas le Rhin allemand?... Eh! bien, tiens, voilà pour le Rhin allemand!... Voilà pour Waterloo ! Voilà pour Wellington ! Voilà pour toi ! En attendant, valse, galope, piaffe, tiens-toi debout et si tu résistes encore, je te fais passer une serviette au cou et tu souperas avec M. Auriol !... » •
Jules Janin. Journal des Débats du 9 août 1841.
l'imposant M. Loyal — s'écartaient pour laisser passer les « beaux » du Second Empire, habitués des Tuileries et des grands cercles, qui, sur les 9 h. 1/2, faisaient une sensationnelle apparition. Ces brillants représentants d'une héroïque phalange de noceurs arboraient d'ordinaire un gardénia à leur boutonnière et à leur bras une jolie pécheresse. Il était alors de bon ton de se montrer en société houleuse, avant que d'aller fouler le bitume du jardin Mabille, à l'orchestre endiablé dirigé par M. Pilodo.
Une heure durant, ces aimables compagnons venaient applaudir l'écuyère à la mode, le travail de haute école, le cheval présenté en liberté, les clowns Chadwick, Bibb, les frères Price; plus tard Billy-Hayden et la belle Océana; puis, d'un pied leste, ils gagnaient l'avenue Montaigne où s'élevaient les palmiers en zinc de feu Mabille.
Quelques-uns de ces « fêtards » devaient revoir, aux mauvais jours de 1870, la grande fresque étrusque, peinte par Barrias, déroulant autour de la salle les jeux gymniques de l'antiquité, les chevauchées des amazones brandissant des piques, le velours rouge des banquettes, les bois peints en blanc des dossiers de fauteuils...
La plupart s'étaient enrôlés, durant le siège de Paris, dans les cavaliers de Franchetti ou dans les Éclaireurs de la Seine. Us firent héroïquement leur devoir et les « cocodès » de la veille furent trop souvent ramenés sur une civière, le corps traversé de balles
LE CIRQUE DES CHAMPS-ELYSEES
glorieuses, dans le Cirque d'Été converti en ambulance...
Après la guerre, les théâtres rouvrent leurs portes, le cirque comme les autres ; les écuyères, le sourire aux lèvres, persistent, durant des années, à pirouetter sur les croupes îuisantes de chevaux fastueusement pom-
AU CIBQUE.
Y. Adam. del.
ponnés; les clowns, à l'accent anglais, s'ingénient à leur faire des niches et à parier aux éeuyers dédaigneux « unebotteîle de tchampègne ».
Le dimanche, changement de programme; pendant la saison d'hiver, de 1888 à 1898, l'excellent orchestre de Lamoureux versait des flots d'harmonie sur les fronts pensifs des amateurs de musique sérieuse; tandis que
le cirque, d'octobre à mai, tenait ses assises boulevard des Filles-du-Calvaire. Puis, il y a quelque dix ans, la mode se désintéressa du spectacle des Champs-Elysées... Étrange phénomène, le déclin de ce temple de l'acrobatie coïncida avec l'installation de l'électricité dans les antiques lustres de Franconi. Les vieux habitués des deux sexes se plaignirent : « trop de lumière pour des visages parfois fatigués »!... De là cette boutade d'un homme d'esprit : « Les rossignols ne chantent et ne se placent que dans l'obscurité; c'est l'excuse des éclairages indécis! » En 1900, les démolisseurs jetaient bas le Cirque d'Été; pendant des années l'on s'en disputa le terrain dénudé; aujourd'hui les fleurs poussent là où, jadis, tant de troublantes écuyères, en jupons de gaze et en maillots imbriqués de paillettes d'acier, traversaient avec une culbute les cerceaux que tendaient les clowns enfarinés, crevant du même coup les cercles de papier et les cœurs des « hommes de cheval » !
LE soir tombe, la journée s'achève dans une moiteur d'étuve. Un ascenseur nous hisse rapidement au septième étage, la porte s'ouvre; nous montons quelques marches bordées d'un mur de fleurs : alors surgit brusquement le plus surprenant des paysages parisiens. Nous sommes sur la terrasse de l'Automobile-Club. A nos pieds, énorme, presque déserte, la place de la Concorde; plus loin les flèches de Sainte-Glotilde, le triangle de pierre du fronton de la Chambre des députés, le dôme doré des Invalides, la tour Eiffel; tout le Paris de la rive gauche écrasé sous un ciel immense où roulent des nuages bas. A droite, les cimes mouvantes des arbres des Champs-Elysées; à gauche, les verdures des Tuileries, les clochers des églises, le dôme du Panthéon noyés dans la buée mauve, se confondant presque avec l'horizon. De minute en minute le crépuscule à son déclin estompe davantage les contours qui s'impré-
cisent... Toute menue, s'érigeant sur les fonds bleuâtres, la ligne mince de l'obélisque pique une note rose...
A nos pieds, au premier plan, les lanternes s'allument le long des tranchées encloses de planches, car