LA PLACE DE LA CONCORDE VERS
aujourd'hui la place de la Concorde n'est qu'un vaste chantier de démolition... Au loin des cloches sonnent, en bas le fracas des voitures, le ronflement des autos, des coups de corne, des appels de trompe... Sur la terrasse, semée de caisses de géraniums, les hirondelles
SUR LA TERRASSE DE l'aUTOMOBILE-CLUB 363
nous frôlenl en criant; dans le bassin bordé d'héliotropes et d'iris un jet d'eau coule mélancoliquement... Bercés dans nos rocking-chairs, nous contemplons longuement ce spectacle féerique : Paris s'éveillant à la nuit.
Les valets de pied apportent les fleurs, dressent les couverts, disposent l'argenterie, les seaux à glace. L'électricité brille; de longues lignes de feu dessinent les trottoirs, les avenues, les terrasses, les ponts; des foyers de lumière verte trouent les masses sombres des arbres des Champs-Elysées; les cafés-concerts voisins commencent leur sabbat et, par bouffées, le vent nous apporte les échos de refrains canailles où le trombone fait le chant.
Joyeusement commencée, la conversation se modifie bien vite et prend une forme grave. L'impressionnante vision qui nous entoure, ce paysage de rêve évoquent tant de fantômes, remuent tant de souvenirs!... Cette place de la Concorde, qui demeure sans conteste la plus belle place du monde, est si intimement liée non seulement à l'histoire de Paris, mais encore à l'histoire de France !
Des monarchies y moururent, des révolutions y naquirent; toutes nos victoires, comme aussi tous nos désastres, eurent ici leurs contre-coups. Nos armées victorieuses y défilèrent après de triomphantes campagnes, et c'est d'une des fenêtres de l'hôtel voisin de celui où nous dînons que la marquise de Coislin
assista — le 10 avril 1814 — au Te Deum chanté par ordre de l'empereur Alexandre pour célébrer la défaite de Napoléon le Grand par les armées alliées (<).
Cette marquise de Goislin, dont Chateaubriand fut le locataire (il habita au printemps de 1805 l'attique de l'hôtel Coislin, à l'angle de la rue Royale, vis-à-vis le ministère de la marine), était une personne d'infiniment d'esprit et du plus grand air. Elle se défendait, en
(1) (10 avril 1814)... Je fus placée dans l'hôtel de M™* de Rémusat, à côté de l'hôtel de Grillon et de ce qu'on appelait l'hôtel de Courlande... Il faisait extrêmement beau et le temps était même chaud pour la saison : nous étions alors au 10 avril...
L'empereur de Russie et le roi de Prusse, ainsi que le prince de Schwartzemberg furent se placer à l'entrée de la rue Royale ; le roi de Prusse était à la droite de l'empereur et le prince de Schwartzemberg à sa gauche...
11 y eut une longue parade pendant laquelle les instruments russes et prussiens, ainsi qu'autrichiens, semblaient s'être défiés à qui jouerait le plus terrible air de : Vive Henri IV... La cavalerie défila, puis ensuite s'en fut dans les Champs-Elysées... mais l'infanterie alla se ranger autour d'un autel élevé au milieu de la place et exhaussé sur une estrade de douze à quinze marches... Alors l'empereur de Russie descendit de cheval et, suivi du roi de Prusse et du grand-duc Constantin, de lord Catheart, du prince Schwartzemberg, se dirigea vers l'autel. Avant leur arrivée, sept prêtres grecs étaient agenouillés et en prières... Aussitôt que l'empereur arriva près de l'autel, le Te Deum commença. Au moment de la bénédiction, les princes s'agenouillèrent ainsi que les 25.000 hommes de troupes qui couvraient la place. En se relevant, le grand-duc Constantin éleva son chapeau et aussitôt des salves d'artillerie se firent entendre. Le prêtre grec qui officiait présenta ensuite la croix à baiser à l'empereur de Russie et à tous ceux qui l'accompagnaient... — Mémoires de la duchesse d'Abrantès, t. XI, chap. X, p. 185.
SCR LA TERRASSE DE L AUTOMORILE-CLUE
1806, d'avoir été du dernier bien avec le roi Louis XV, avouant toutefois qu'« il avait des yeux charmants et un regard séducteur » (*). Son appartement tendu de satin verdàtre s'ouvrait sous la colonnade; Mme de Coislin y restait couchée jusqu'à deux heures de l'après-midi, « dans un grand lit à rideaux de soie verte, assise et
LE PONT TOURNANT VERS 1750 (GRAVURE DU XVIIIe SIÈCLE).
(1) Mms de Coislin, avait à demander la radiation de sa sœur, Mme d'Avaray. Elle obtint une audience du ministre de la police (Fouché, duc d'Otrante). Il n'en donnait guère sans s'informer d'avance à qui il avait affaire et l'on peut croire qu'il mit quelque malice à éprouver la patience de sa solliciteuse, qu'il reçut fort cavalièrement en la saluant à peine. Elle prit un siège voyant qu'on ne lui en offrait pas et fit son exposé, que le ministre eut l'air de ne pas beaucoup écouter. Enfin il lui répondit qu'il voyait beaucoup de difficultés au retour de Mme d'Avaray, que sos opinions étaient bien connues et qu'elle les exprimait beaucoup trop librement, et comme Mme de Coislin insistait, il éleva la voix et répéta plusieurs fois : « Je vous dis que votre sœur est
soutenue par des oreillers. Une espèce de coiffe de nuit laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montés à l'ancienne façon descendaient sur les épaulettes de son manteau de lit, semé de tabac comme au temps des élégantes de la Fronde... De temps en temps une petite chienne, appelée Lili, mettait le nez hors de ses draps, venait aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait en grognant dans le chenil de sa maîtresse... Ainsi le temps avait arrangé les jeunes amours de Louis XV ({) ».
Après avoir évoqué cette étrange silhouette d'une des plus célèbres habitantes (2), nous contons l'histoire de la place elle-même. En 1763, lorsque l'architecte Gabriel commença son œuvre, il eut tout d'abord à dessécher péniblement un marais coupé de chaussées aboutissant
fort imprudente et qu'elle tient sans cesse des propos contre le gouvernement. — Ma sœur imprudente, répliqua alors Mme de Goislin ; oh ! monsieur, je vois bien que vous ne la connaissez pas. Qui donc a pu vous la peindre ainsi ? Mais elle est poltronne au point que, si elle était à ma place, reçue par vous comme je le suis en ce moment, elle n'oserait seulement pas vous dire que vous êtes un impertinent... »
Elle obtint tout ce qu'elle désirait. — Derniers souvenirs du comte Joseph d'Estournel, p. 193.
(1) Chateaubriand. Mémoires d'outre-tombe.
(2) Cette bonne dame (Mme de Coislin) était très aimable, mais très difficile à vivre; son avarice surtout était insupportable... Du reste elle avait assez d'esprit pour rire la première de son avarice ; elle convenait que, ne donnant pas ce qui était nécessaire à ses gens, ils étaient obligés de le prendre. — Les Cahiers de Mm« de Chateaubriand. (Le Cahier rouge y p. 11.)
à des guinguettes ou au « Pont-Tournant » par lequel on accédait au jardin des Tuileries. La place (qui succes-