JEAN-JACQUES ROUSSEAU
D'après une sépia du Musée Carnavalet.
Jacques Rousseau écrit qu'il fut un des clients de la station thermale : « Pour me tirer de l'urbaine cohue, je me
(1) Mme de Tencin, l'amie de d'AIembert, arrêtée le 10 août 1726 et mise à la Bastille à la suite du suicide de La Fresnaye, qui avait eu lieu chez elle, aussitôt sa sortie de prison, se rendit aux eaux
rendis à la fin, et fus passera Passy huit ou dix jours (d). » Enfin, de 1777 à 1785, on vit souvent passer dans les
alléesombreuses le bonhomme Franklin, la tête couverte d'un bonnet de fourrure, un bâton blanc à la main, qui venait absorber son verre d'eau ferrugineuse.
Délaissées durant la Révo-
de Passy. Mathieu Marais, dans ses Mémoires, à la date du 12 juillet 1726, dit d'elle :
« Lachanoinesse est à Passy où elle prend des eaux et est assez mal. La voilà innocente et elle va mourir! »
Elle ne mourut pas, grâce sans doute aux eaux de Passy et vécut encore vingt-trois ans.
Léopold Mars. Les amusements des eaux de Passy.
(1) Le matin, en me promenant et prenant les eaux, je fis
quelques manières de vers très à la hâte, et j'y adaptai des
chants qui me vinrent. Je barbouillai le tout dans une espèce de
salon voûté qui était au haut du jardin... Les trois morceaux que
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lution, les eaux de Passy eurent un regain de vogue sous le Directoire et le Consulat ; cela dura jusqu'en 1803.
De nouveaux propriétaires succèdent alors aux exploiteurs des sources de jadis (i).
M. Delessert établit sur ces vastes terrains une
LE PERRON DU PARC. P. Vouillemont, phot.
j'avais esquissés étaient le premier monologue : J'ai perdu mon serviteur; l'air du Devin; l'Amour croit s'il s'inquiète; et le dernier duo: A jamais Colin, je t'engage... (Le Devin du Village.)
Jean-Jacques Rousseau. Confessions, livre VIII.
(1) L'abbé Le Ragois avait acquis en 1719 la maison des eaux minérales de M. de Lauzun, « très haut et très puissant seigneur,
importante raffinerie où, pour la première fois, fut distillé le sucre de betterave. Le 2 janvier 1812, M. Delessert reçoit — par exprès — ce billet du grand chancelier : « Pressé, très pressé. L'Empereur se rend à votre fabrique; je l'y précède, venez-y de suite. Chaptal. » Et Napoléon, émerveillé de cette découverte qui secondait son projet de blocus continental, détachait sa croix de la Légion d'honneur et en nouait lui-même le ruban à la boutonnière de M. Delessert, créé baron de l'Empire.
Toute la famille Delessert s'établit alors à Passy ; les trois frères y ont chacun une maison, l'immense parc leur est commun.
C'est ce parc admirable, et aussi les amusantes épaves de la station thermale du xvme siècle, que nous venions visiter ce matin. Un aimable Parisien, descen-
Monseigneur Antonin Nompars de Caumont, duc de Lauzun », le 6 septembre 1695.
Après l'abbé Le Ragois, sa nièce, demoiselle Gigot de Pouilly, devint propriétaire des eaux, comme légataire de son oncle, 1731.
En 1740, un M. Bellami hérita comme légataire particulier de M,le Gigot de Pouilly des sources, après répudiation par les administrateurs de l'Hôtel-Dieu de Paris du legs desdites sources fait par la défunte à cet hôpital.'
En 1752, M. Léveillard hérita de son père M. Bellami et le 9 thermidor an XI (1803; vendit l'immeuble à Mme Gautier et aux Delessert frères ; or, Mme Gautier était la « Madelon » des Lettres sur la Botanique, de Jean-Jacques Rousseau. Ces lettres et l'herbier qu'il avait fait à cette jeune fille sont encore en la possession des descendants de la famille Delessert.
(Renseignements fournis par les descendants de la famille Delessert.)
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dant des Delessert, voulait bien nous faire les honneurs de cette propriété familiale qu'une récente ouverture de succession condamne, hélas! au morcellement.
L'ancien hôtel Delessert s'ouvre au numéro 21 de la
LE CHALET SUISSE. Cliché de V Illustration.
rue Raynouard. A droite, une porte sous un toit à l'italienne, telle est la bizarre entrée de la maison. Derrière la porte se creuse l'escalier, car :
Dans ce charmant logis on entre par en haut. Juste comme le vin entre dans les bouteilles.
Nous descendons deux étages; voici les salons de réception : devant ces salons une terrasse, des vallons verdoyants, des gazons pleins de pâquerettes, de grands arbres pleins d'oiseaux et, tout au bas, la Seine, scintillante sous le soleil... A l'horizon, les fonds mauves de Grenelle et du Gros-Caillou; à gauche d'immenses immeubles tout neufs envahissant déjà le vieux parc; de larges rues amorcées... l'invasion moderne qui s'avance... Plus loin, le pont de Passy où gronde en passant le Métro; à droite, les arbres du parc Delessert rejoignant les arbres de l'ancien parc de Mme de Lamballe.
Nous descendons les escaliers et nous parcourons ce jardin de rêve.., Que nous sommes loin du tumultueux Paris et combien notre promenade amène de rencontres imprévues ! Ce chalet alpestre tout décoré d'inscriptions, de peintures et de devises a été rapporté en 1825, pièce par pièce, « d'un frais vallon de l'Helvélie ». Rien n'y manque, ni les moulures, ni les balcons, ni les vitraux ; on y distingue même une fausse fenêtre, derrière laquelle une fausse Suissesse soulève un faux rideau... Un des Delessert s'amusa à enclaver dans sa propriété cette illustration des Voyages en zigzag, du bon Topfîer, et, pour compléter l'illusion, en même temps que le chalet, il avait ramené des vaches suisses et une vraie laitière en costume du pays!
Plus loin, voici le labyrinthe, voici la glacière, la roseraie, les vergers, les serres... Cette maisonnette évoque la chapelle de Guillaume Tell qui se reflète,
LES EAUX DE PASSY
dans les eaux bleues du lac des Quatre-Cantons, et sur le flanc d'une des terrasses, voici des vignes... les dernières vignes parisiennes !
Mais déjà le sol plus mou nous apprend que nous
SUR le PARC. P. Vouillemont, phot.
approchons des sources... Cette longue allée, ces escaliers de pierres ouatées de mousses, encadrés d'arbres centenaires, mènent à l'entrée des caves où coulaient les eaux minérales. Nous descendons quelques douzaines de marches, voici le ruisseau rouge qui, si longtemps,
reconstitua les estomacs fatigués. Que de fantômes charmants, que de fines Parisiennes en fichus de mousseline, en claires toilettes de batiste ou de taffetas rayé, en souliers à hauts talons, évoque le doux murmure de la source qui coule toujours dans ce paysage à la Hubert Robert; cyprès en quenouille, escaliers verdâtres, murs de briques roses!... et nous rêvons à ce que furent les « eaux de Passy » vers 1787, alors que tout un petit monde joyeux, turbulent et pimpant jouissait de cette « douceur de vivre » si passionnément prônée par ceux qui nous ont conté les prodromes delà grande tourmente révolutionnaire !
Vers 1868 fut définitivement fermé l'établissement thermal. Depuis lors les accueillants propriétaires permettaient aux malades de venir y suivre un traitement, d'ailleurs gratuit ; l'argent que l'on donnait bénévolement était attribué aux pauvres de Mme Delessert. Le hasard veut qu'un de nos compagnons de promenade fut, tout enfant, amené par sa mère à la station de Passy; ceci se passait en 1867... A lui l'honneur d'absorber la première rasade, il puise dans le ruisselet et retire son verre rempli d'un liquide jaunâtre... 11 boit... fait la grimace... « Le goût n'a pas changé, l'eau sent toujours l'encre » ; et nous buvons à notre tour (*)...
(1) Les eaux ferrugineuses froides se prennent seulement à l'intérieur, à la dose de six verres tous les matins en se promenant ; et cette dose varie nécessairement suivant l'état des malades... ^
Elles ont plus que les autres besoin d'être promenées; c'est l'ex-
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Remontant ensuite dans le beau parc, nous visitons le « salon voûté », vaste galerie éclairée par huit fenêtres où, jadis, la bonne société tenait ses assises. C'est le salon voûté signalé par Jean-Jacques Rousseau. J'ai perdu mon serviteur et A jamais Colin t'engage, deux des airs du Devin de Village, sont venus au monde dans cette longue orangerie où passe encore l'une des sources ferrugineuses, où se retrouvent, empilées contre le mur salpêtre, les jarres de terre qui jadis servaient à décanter l'eau rouge...
Je ne saurais assez dire avec quel serrement de cœur nous admirions — pour la dernière fois peut-être — ce parc antique, égaré dans le Paris moderne; ces beaux arbres dont les pousses vertes pointent déjà hors des branches noires; ces lilas qui demain seront roses de grappes fleuries ; ces vignes plantées en espalier au flanc d'une des terrasses étagées ; ces pelouses, ces quinconces, toute celte végétation magnifique qui va dispa-
pression consacrée pour dire qu'après les avoir bues il faut prendre un exercice modéré- Tan*/" des eaux de Passy en 1831 :
La bouteille d'un litre Fr. 0 25
La bouteille de deux litres . 0 50
La séance à la source 0 60
Par abonnement d'un mois 15 »
L'établissement est ouvert depuis 7 heures du matin jusqu'à la nuit.
Dr Chenu. Essai sur Vaction thérapeutique des eaux ferrugineuses de Passy, p. 35 et 49.
raître sous la cognée stupide d'un barbare... Et les vers du grand Ronsard nous revenaient aux lèvres :
Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras, Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoûte à force Des nymphes qui vivoient dessous la dure escorce?
Et la Maison du Père Duchesne.
Oui le croirait? La Cour des Miracles existe encore! Mais ceux-là se tromperaient fort qui penseraient y retrouver le fourmillant clapier si magnifiquement chanté par Hugo dans Notre-Dame de Paris : « ... ruisseau de vice, de mendicité et de vagabondage toujours débordé dans les rues de la capitale; ruche monstrueuse où rentraient le soir, avec leur butin, tous les frelons de l'ordre social; immense vestiaire où s'habillaient et se déshabillaient tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris... »
Si de tels repaires « mortels aux huissiers » avaient existé au temps de Louis XI, ils s'étaient modifiés depuis; de dangereuses qu'elles furent autrefois, les « cours des Miracles » étaient simplement restées sales et crapuleuses. Leur nombre d'ailleurs avait considérablement décru. Seule, au xvine siècle, survivait la Cour
des Miracles du quartier Bonne-Nouvelle; Sauvai la décrit ainsi : « Un cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, et qui n'est point pavé... Situé dans un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales, les plus reculés de la ville... où hommes et femmes couchaient pêle-mêle dans des logis faits de boue et de terre. » Les malfaiteurs professionnels, les escrocs, les « maupiteux », les vagabonds et les filles y « tenaient sabbat (*) ».
Devant les justes plaintes des habitants du quartier, en 1787, on conçut le projet de supprimer cette honte et de construire sur son emplacement une halle pour la vente en gros du poisson. La Révolution arrêta les travaux; dans les bâtiments inachevés furent installés des ateliers de ferronnerie. Du même coup, l'endroit perdit son nom entaché de fanatisme : la Cour des Miracles devint Cour des Forges.
Aujourd'hui, cette épave de l'ancien Paris a repris son appellation de jadis, mais l'actuelle Cour des Miracles — comprise entre la rue d'Aboukir et la rue Réaumur — n'est plus qu'une place étroite, encombrée de constructions industrielles et presque entièrement occupée par les annexes d'une imprimerie parisienne.
(1) La cour des Miracles est située rue Neuve-Saint-Sauveur, et lui en avait fait donner le nom dans le censier de l'archevêché de 4603. Ce nom est commun à tous les endroits où se retiraient autrefois les gueux; depuis l'établissement des hôpitaux, ces sortes d'asiles ne subsistent plus ou ne sont occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à rougir de leur infortune.
Jalliot. Recherches sur Paris, t. II, p. 90.
Rien ne mériterait d'y attirer l'attention, si un tragique souvenir révolutionnaire ne s'y rattachait. Au numéro 9, une maisonnette ancienne, à peine modifiée par des ajoutés modernes, ouvre, au-dessus de deux marches de pierre encadrées de deux bornes usées, sa porte peinte en vert-bouteille, aux battants ornés de deux médaillons de bois entourés d'une grecque de fer ajouré. Une verrière formant atelier a été plantée de vive force sur la terrasse de jadis; c'est aujourd'hui la « clicherie » de l'imprimerie Waltener. Ce fut sous la Terreur la terrasse du « Père Duchesne ». Ici demeurèrent et furent arrêtés Hébert et sa femme, Marie-Marguerite Goupil, ex-religieuse défroquée de l'ordre de la Gonception-Saint-Honoré (j).
(1) A partir du n° 137 du journal, l'auteur du Père Dachesne et son imprimeur Tremblay, rue Basse-Porte-Saint-Denis, n° 11, se brouillèrent.
Du n° 138 au n° 157, la feuille d'Hébert s'imprime rue des Filles- Dieu, n° 8, ci-devant chez Tremblay.
Les autres rubriques typographiques sont les suivantes :
Imprimerie de la rue Sainte-Barbe, près la porte Saint-Denis, n° 5.
Imprimerie de la rue Bourbon-Villeneuve, cour des Miracles, cidevant rue Sainte-Barbe.
Imprimerie de la rue de l'Égalité, ci-devant Bourbon-Villeneuve, cour des Miracles.
Imprimerie de la rue Neuve-de-1'Égalité, caserne de Bonne- Nouvelle.
Imprimerie de la rue Neuve de-1'Égalité, cour des Forges-de- Bonne-Nouvelle.
Maurice Tourneux. Bibliographie de l'Histoire de Paris, t. II, p. 737.
Or, Hébert n'est autre que le terrible « Père Duchesne»,le pamphlétaire révolutionnaire dont — trois fois par semaine — les aboyeurs et camelots parisiens hurlaient à tous les carrefours les « grandes joies » ou les « grandes colères », ces épouvantables « grandes
colères » qui déchaînaient les « b... b de patriotes
contre lesj... f d'aristocrates!, le « Père Duchesne »,
enfin, qui ne cessait de réclamer, avec force jurons, dans son journal de sang, la tête de la « louve autrichienne », appelant le tranchant du rasoir national sur le
cou de ce gros de Capet. » Le « Père Duchesne » avait
ses séides; on le méprisait, mais on le craignait, ses ignominies épouvantaient, ses dénonciations faisaient trembler (*)... Aussi fut-ce une délivrance dans Paris lorsque le bruit courut que les « hirondelles de Fouquier » étaientvenues mettre la main au collet de ce pourvoyeur d'échafaud v inculpé de projets liberticides » !
(1) « Sous le masque brutal et rébarbatif qu'il avait adopté, dit l'historien des Femmes célèbres de la Révolution, M. Tairtullier, il cachait l'extérieur le plus agréable et les manières les plus élégantes. Chez lui se réunissait une société tout épicurienne, à laquelle présidait une des femmes les plus spirituelles du temps, Marie Goupil, ex-religieuse du couvent de la Conception-Saint- Honoré, devenue sa femme. » On ne peut guère se faire une idée de la vogue qu'eut le journal du Père-Duchesne. Non seulement il était lu avec avidité par les classes populaires, mais encore il avait pénétré dans les boudoirs des grandes dames républicaines, et l'on vit plus d'une fois le soucieux Sieyès se dérider en lisant les grandes colères ou les grandes joies du brutal sermonneur.
Léonard Gallois. Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution française, t. I, p. 353.
Voici les faits : le 23 ventôse an II (14 mars 1794), à quatre heures du matin, la cour des Forges (c'était, nous l'avons dit, le nom révolutionnaire de la Cour des Miracles) avait été brusquement envahie par les gendarmes du Tribunal révolutionnaire. Conformément aux ordres de Fouquier, accusateur public, le citoyen Fribourg, lieutenant de gendarmerie, avait mis en arrestation « le nommé Hébert » (*).
Une étroite perquisition bouleversait la maisonnette ; partout les scellés étaient posés, tant sur « le secrétaire en bois de placage » que sur « les deux corps de biblio-
(1) Gendarmerie nationale.
Conformément aux ordres du citoyen Fouquier, accusateur public du Tribunal révolutionnaire, le citoyen Fribourg, lieutenant de
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