LES NOMS BAROQUES
—Madame, je m'appelle Pétronus, que voulez-vous que je fasse avec un nom pareil? articule le pauvre jeune homme d’un ton las infiniment. Et comme je le regardais d’un air sympathique, touchée de sa détresse et ne trouvant pas un mot de consolation à lui offir, il eut confiance et poursuivit:
‘—A quoi mon père et ma mère ont-ils pensé en me baptisant de ce nom ridicule, je n’en sais rien, mais commént' n’ont-ils pas eu l'intuition qu’ils attachaient à toute ma vie ‘un boulet mo::rueux? Et ce boulet, tout enfant, je le traînai. Un tout petit frère qui zézayait m’appela bientôt Nunus, à la grande hilarité de ma famille, puis cela devint Tit Nus et que sais-je encore, sans que mes parents aient conçu le moindre remords de leur acte arbitraire. Arbitraire, j'ai bien dit, car hélas, en m’affublant d’un tel nom, ils empiétaient injustement sur mon avenir.
—À l’école, je devins vite le patira des grands comme des petits et pourtant je n'étais ni plus bête, ni plus laid, n, moins bon que tous ces enfants-là, mais je m’appelais: Pétronus, alias Nunus qui devint bientôt le surnom favori de tout mon entourage. Combien de fois, rageusement, j'ai pleuré, en pleine révolte contre mon destin, et alors j’ai nourri de la colère, puis de la rancune, et peutêtre même de la haine contre ceux qui m’avaient donné ce nom idiot.
—Au collège, où je me croyais tout à fait inconnu, je im'inscrivis bravement sous le nom de Philippe. Mais quand le directeur me présenta aux élèves réunis dans la salle d'étude, un rire fou éclata dans le grand silence, un
rire insolent et cruel, et l'élève sommé d’expliquer cette impertinence, avoua “qu’elle était bien bonne celle-là, que je ne m’appelais pas Philippe, mais Pétronus, Nunus, et toute la salle éclata d’un rire moqueur.
—Silence! tonna le directeur qui se maitrisait pour ne pas éclater, lui aussi. Et se tournant vers moi, il n''admonesta avec sévérité, disant que j’on devait toujours être fier de son nom, que le mien était d’origine romaine. .... Fier de son nom! Ce que je m’en souciais de son origine romaine, et combien j'aurais voulu m'appeler Pierre, François, Louis. Et l’existence de douleur reccmmença, plus terrible encore qu’à l’école, parce que mes tyrans, plus grands, plus robustes connaissaient le secret des supplices raffinés.
—J'essayai de lutter, mais ce fut en vain. 1 valait autant renoncer à me battre, et j’eus à subir les méchancetés de tous ces petits hommes, féroces souvent, dans leurs taquineries. J'espérais que ma patience me vaudrait quelques sympathies : je passai pour un lâche et un imbécile. Et pourtant, j'aurais noirci bien des yeux, rougi bien des joues, piétiné bien des fiertés, si je n’avais eu la conviction que mes camarades avaient presque le droit de maltraiter en moi ce nom sot et prétentieux: Pétronus.
—Je sortis du collège, assez instruit, car je m'étais jeté dans l'étude avec ardeur, trouvant dans mes bouquins une distraction qui me sauva sûtement de la folie, mais j'étais hébété moralement, et si sùr de l’insuccès que je n’osai même pas tenter fortune. Je renonçai à la carrière d'avocat, qui seule, m’attirait, parce que je ne voulais pas traîner jusque-là mon fatal nom, et j’aboutis à cette place de petit employé d’une grande industrie. Et
" j'existe, gardant au coeur la rage froide d’avoir manqué
ma vie à cause de ce prénom odieux.
—Mais cependant, hasardai-je, je connais des hommes aussi mal nommés que vous qui ont atteint les plus beaux succès.
—Ceux-là, madame, étaient des forts, ils ont pu vaincre, et peut-être dans leur orgueil trouvaient-ils beau et bien sonnant ce nom pas banal; mais songez que moi, j'ai eu immédiatement conscience que ce grotesque mot tr’affublait de ridicule pour toute la vie. J'ai tout de suite eu l’horreur de m'appeler Pétronus, et ce sentiment, rien ne pouvait le vaincre, et vraiment j'acceptai les moquiries comme justes, les humiliations comme méritées...
—Et le jour où j’aimei, madame, de toutes les forces et de toutes les sensibilités de mon être, j’eus l’inexprimable honte d'entendre l’adorée, à qui j'allais, dans quelques minutes, offrir ma vie, se moquer, alors qu’elle me croyait loin : “Pétronus, quel norn épouvantable et grotesque —non, on n’a pas le droit de .s’appeler comme ça.” Elle riait, madame, d’un rire ironique qui me brisa le coeur.
—Depuis cette minute néfaste j'ai renoncé à l’amour, au bonheur si doux d’avoir un foyer, une femme, des enfants.
—O ce nom!
Il s’en alla, parce que j'étais émue, et que lui, il avait peur de pleurer.
Je dédie ces confidences aux parents naïfs et inconséquents qui se croient permis d'imposer un nom à leurs enfants, un nom qui leur sera une charge et quelquefois un opprobre. Le faire part des naissances nous apprend
parfois qu’un pauvret, une pauvrette, seront forcés de trainer dans la vie des noms baroques qui sont un outrage au bon sens, des noms qui feront rire les autres, et pleurer les uns.