LA TRISTESSE D'UN PETIT HOMME
Tous ces petits bonshommes de cinq à huit ans sont rangés en bataille, et, graves et silencieux, ils attendent le jugement qui sera prononcé tout à l’heure. Quelques-uns ont une attitude absolument désintéressée, l'air déjà de ceux qui ne comptent plus sur un bonheur ; a côté, les autres, les confiants, ont une flamme d’espoir dans leurs yeux candides.
La maîtresse rigide surveille son petit troupeau, sans qu’un sourire monte à ses lèvres devant tant de naïve grâce. Longue, sèche, elle semble inspirer à ces jeunes êtres une médiocre sympathie, sympathie dont elle n’a cure sans doute. Et pourtant qui sait le besoin d’être aimé qui sommeille au fond d’un coeur raccorni..…
Pas un chuchotement, seulement, comme l'événement attendu est lent à venir, les petits corps se fatiguent, une oscillation se produit de droite à gauche, et le bataillon se balance doucement, gracieusement dans un remous de têtes blondes et brunes.
—Voilà M. le Président de la Saint-Jean-Baptiste!
Un frisson parcourt le groupe des petits, des cous curieux se tendent, on entend un long murmure vite réprimé par un “chut” impératif de la sèche Mademoiselle. | Dans un silence impressionnant, M. le Président s’a-
vance. Îl a l'air tout à fait bon homme, ce personnage gras ec rose, sous ses cheveux blancs ; il sourit à toute cette marmaille qui volontiers se jetterait dans les bras du vieux monsieur si aimable. Mais la classe des petits a de la tenue, et elle sait déjà réprimer ses enthousiasmes, Pas un ne bouge,
Lt
mais M. le Président est mangé tout rond par les yeux francs de tous ces chéris.
—Oh! les beaux enfants, les beaux enfants... marmotte-t-il, gêné par tout ce silence, tandis que Mademoiselle plisse ses minces lèvres. Evidemment cela ne rentre pas dans son programme de flatter ainsi les marmots sur leur belle mine.
Le débonnaire président continue: 5
—Tous ces bambins-là feraient un bien joli petit Saint- Jean-Baptiste. Quel dommage de ne pouvoir en choisir qu’un seul... Voyons, Mademoiselle, regardons bien.
Et Monsieur le Président inspecte le petit régiment solide au poste, puis il avise dans le rang un blondin frisé, beau de santé et de candeur, qui lui sourit comme pour dire: “Voyez, Monsieur, comme je ferais un joli petit Saint-Jean, avec mes cheveux dorés... et j’aurais si bien soin du petit mouton |”
M. le Président fut conquis du coup. “Voilà!” fit-il simplement en tirant l'oreille du petit homme.
. —Oh! M. le Président, fit Mademoiselle suffoquée, vous n’y pensez pas!... Tenez, voici le petit Emile, le fils du docteur Lefrançois. Ne croyez-vous pas qu’il vous ferait un charmant Saint-Jean ?
—Hu-u-um, fit le vieux monsieur, en se resaississant. I! regarde le bambin désigné... Certes il n’a pas la beauté de l’autre, mais cela conviendra mieux sans doute... le joli blond ne doit pas être un enfant de bonne famille, et il vaut mieux ne pas offusquer l’aristocratie de la petite ville:
© —Oui, vous avez raison, approuve-t-il, en passant sa large main sur la tête d'Emile, voilà notre Saint-Jean- Baptiste!
SR den
Puis il se retourna brusquement, mais pas assez vite néanmoins, et il vit de grosses larmes dans les yeux bleus du petit rejeté, et comme M. le Président avait bon coeur, cela lui fit mal vraiment. Il alla, de nouveau, vers le mignon, et affectueusement il glissa une piécette blanche dans le poing fermé du pauvret:
—Tiens pour t'acheter des bonbons... et surtout ne pleure pas!
En s’en allant il questionna Mademoiselle de plus en plus offusquée :
—Quel est ce bel enfant ?
—Le fils d’une pauvre femme qui vient faire le lavage de mes classes... Vous concevez, M. le Président, que je ne pouvais guère vous laisser choisir ce petit... cela aurait créé des mécontentements..…
—Sans doute, sans doute, appuyait le digne homme, mais c’est tout de même honteux ce que nous avons fait là, car enfin ça lui appartenait à ce bébé... Le jour de la Saint-Jean-Baptiste il ne devrait pas y avoir de ces sottes distinctions. …
—Mais les critiques, M. le Président, fit obséquieusement Mademoiselle.
—Les critiques, fit en bougonnant le vieillard, — tenez, qu’on me fiche la paix!
Et Mademoiselle scandalisée, horrifiée, le regarda partir en disant de son ton le plus pincé: est-il ridicule et mal élevé ce vieux-là !
Dans la classe des mioches, Bébé Emile exultait, mais en bon prince il avait le triomphe modeste. Puis quand il vit le pauvre petit pleurer tout seul dans son coin, accablé
par les sarcasmes des enfants mauvais, il lui dit gentiment : “Va, ne pleure pas, je dirai à ma Maman de te donner un beau gâteau.”
Mais la promesse de l'enfant riche ne consoia pas l’enfant pauvre.
—Vois-tu, M. le Président ne pouvait te choisir parce que tu n’as pas de beaux habits et de fins souliers.
—Qu'est-ce que ça fait, sanglote le mignon, puisque le petit Saint-Jean y est habillé avec une peau de mouton, ct puis qu’y est nu pieds! :
Le long de la route qui menait au logis maternel le petit blond s’en alla seul, poursuivi par les quolibets cruels de ses camarades :
—Voyez-vous ce petit quéteux qui braille parce qu’on ne la pas choisi pour faire le petit Saint-Jean-Baptiste!
—Tas pas honte de pleurer comme ça! Penses-tu qu’avant de prendre un déguenillé comme toi, on ne m'aurait pas choisi moi!
—Et moi! Et moi! Et moi!
—Méchants ! Méchants! ripostait le mignon en crispant ses frêles poings. Puis il se mit à courir si vite qui! n’entendit bientôt plus les huées de ses camarades.
Sur le pas de la porte, sa mère l’attendait :
—Qu'’est-ce qu’ils t'ont fait? questionna-t-elle en épongeant le front ruisselant du chéri. T1 Sanglota à plein coeur son gros chagrin.
—Dis, Maman, le petit Saint-Jean-Baptiste était-il riche ?
—Dans ces temps-là, explique la mère songeuse, ce n’était pas comme aujourd’hui
L'enfant se serra plus près d’elle, et soudain consolé, dans un grand élan il lui tendit l’argent du vieux monsieur, un modeste 50 sous.
—Tiens Maman, pour t’acheter une belle robe! En voyant le sourire maternel, le petit ne songea plus à ses larmes. La joie de l’aimée remplit toute l’âme du petit homme d’où la tristesse dut s’en aller.
L'ENGLOUTISSEUSE !
La barque de Louison suit doucement le courant ; l'onde est comme un miroir; sur les rives nul bruit, si ce n’est la berceuse des feuilles qui chantent pour endormir les petits oiseaux... Et dans ce silence fait de subtiles douceurs, Louison rêve à sa blonde qui l'attend là-bas, sur leur gros rocher ouaté de belle mousse neuve, écoutant le clapotis de l'eau qui lui dira tantôt: Il revient!
Louison ferme les yeux Pour retenir toute, en son âme, 1 vision blanche de l’aimée qui l'attend sur la rive gaspésienne.
La barque file presque seule, elle connaît sa route, et lorsqu'elle revient au port après une belle pêche, son allure est si triomphante que Marthe, du haut de son fier rocher, crie alors bien vite à Louison :
—Votre barque a fait bonne pêche!
Louison est un des fameux parmi les pêcheurs : il connaît sa mer comme pas un; il navigue comme un vieux loup, et son bâtiment est solide. Les filles du village, alors qu’il pêche tout près de terre, vont souvent voir le fier gâs tirer ses filets. De la côte, elles lui crient maintes amabilités auxquelles il répond gaiement, tout fier d’être ainsi admiré par ces bonnes et belles filles.
Il avait eu déjà plusieurs blondes, c'était un volage reconnu, et les fillettes, tout en l’aimant fort, redoutaient toujours les infidélités de ce bon garçon qui changeait d’amoureuse à chaque lune. Aussi avait-il conté fleurette à toutes ses payses, lorsqu'un jour, arriva dans son village la nouvelle maîtresse d’école,
Ce fut tout un événement dans la place. Tout le monde voulait voir cette petite Marthe que l’on avait bien connue enfant.
—Seigneur, disait la mère Jacquot, une langue qui se dépensait, sans s'user, depuis 60 ans passés, — c’te Marthe, c'est pas un’ demoiselle. Son père a péri en essayant de sauver un faignant de la ville qui passait l’été par icitte. Y se sont noyés tous les deux. C'était de valeur pour la p'tite femme qui restait tout’ seule avec c'te enfant sur les bras. Elle est morte bien vite aussi de misère, et c’est le curé de Gaspé qu'y a fait éduquer la p'tite Marthe
—Un bon garçon, ce curé-là, — prononça Louison qui écoutait.
La mère Jacquot opina lentement :
—Oui, pas méchant, mais n'empêche pas qu'y avait ses préférences...
—C'était son affaire ça, interrompit le père Jacquot d’un ton sévère.
La vieille qui craignait son mari comme le feu se tut immédiatement.
Dans le groupe, on jasait ferme de la nouvelle venue. Des jeunes filles affirmaient l'avoir vue: elle était laide, mal habillée. Fait étrange, aucun garçon ne l'avait aperçue.
—Faudra la voir pour savoir si elle est aussi laide que vous le dites, avança Louison.
—Tiens, fit la Françoise, une des dernières délaissées du beau gâs, v’là Louison qui pense à faire les yeux doux à la maîtresse d’école. Mais tu vas perdre ton temps, mon p'tit, les filles élevées dans les couvents, c’est pas pour des garçons comme toi...
Et tous les autres de rire pendant que Louison, le vainqueur, sentait que le coeur pourrait bien lui faire mal. in
Jolie, elle l’était bien sûr, la grande Marthe, avec ses beaux yeux gris pleins de poésie et son auréole de grâce blonde. Sa démarche gracieuse et sa taille ondulante faisaient rêver tous les amoureux que son élégance et sa distinction avaient charmés chez ce peuple de rustres. Pour eux, elle était une poupée merveilleuse, infiniment belle, et ils l’adoraient. Aucun n’osait Papprocher, elle était la demoiselle du canton; on la respectait et on l’aimait..… de loin. Maintenant, les filles du village ne pouvaient plus dire du mal de Marthe, les hommes la défendaient trop vivement ; il valait mieux ne pas s’exposer à des rebuffades.
Comment la jeune institutrice vint-elle à aitner Louison? Est-ce que ces choses s'expliquent? La loyauté-et la bonté du jeune pêcheur lui conquirent cette tendresse à laquelle il rêvait le soir, dans sa barque, comme on rêve à des beautés impossibles sous la clarté d’une nuit d'étoiles. Marthe comprit tout ce qu’il y avait de noble sous cette vareuse de pêcheur, elle voulut conquérir le coeur de ce grand garçon qui avait tant d'amour inexprimé dans le regard. Un soir, sur la grève, quand l’embarcation de Louison accosta, Marthe était sur la grosse pierre où il descendit. Il ne la vit pas tout d’abord, mais il sentit bien au tumulte de son coeur que quelque chose d’heureux était tombé pour lui sur la rive... Les yeux gris lui sourirent divinement. Alors, tout doucement, ils se mirent à causer du temps, de la pêche, de l'école, effleurant tous les sujets à la hâte, pressés de dire ce qui leur faisait battre le coeur si fort à tous les deux.
note | an
—J'aime l’eau, disait Marthe, tant et tant que je lui pardonne de m'avoir pris mon père. Cependant, ce deuil plane toujours sur mon âme, et l’onde, pour moi, pleure sans cesse...
Louison l’écoutait, charmé de ce lai. «72 nouveau pour
lui, et se sentant petit, petit, près d'elle «ui s-indissait. : randissait... Toute la poésie latente da: à: ur du jeune homme s’éveillait sous le charme ::: que de la iée, et Marthe était ravie de ce qu’elle décor: * d'intelliccne et de délicatesse chez cet être rude qui était ne poète,
Toutes les stations sur la grève turc: * «x: plc ées à développer chez l'inculte une grande intelligence. Aujourd’hui, grâce à sa douce blonde, Louison peut épouser Marthe; ils s'aiment et sont dignes l’un de l’autre