‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 19 sur 50 · RAP TH · texte numérisé non relu

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Bientôt Marthe resta seule sur la rive désolée. Elle jeta à la mer ses plus suppliants appels, elle cria dans la nuit le nom du bien-aimé, mais l’écho ironique seul répondit. Elle pleura, la voix hurlante de la mer couvrait ses sanglots ; affaissée, meurtrie, Marthe répétait: non, non, mon Dieu, pas cela... non... non... Louison! Et sa tête frappait la roche, moins barbare que la mer engloutisseuse de tant de rêves.

Soudain, près de la fiancée, on marcha. Marthe eut un grand cri: Louison!

C'était la mère, la pauvre vieille, enveloppée dans son châle de veuve, qui venait sur la rive demander son fils à la Mauvaise. Son fils, son seul amour! Mais la Marâtre ‘vécoute pas plus la prière des mères que la supplication des fiancées.. .

Enlacées, les deux désolées confondirent leur douleurs.

La nouvelle de la disparition du beau Louison courut le village ; on descendit à la grève, on consola les deux femmes.

—Espérez donc, dit un gâs solide, je vais aller vous le qu’ri, moé, vot’ Louison. Ca ty du bon sens de voir des créatures pleurer de même...

Et le bon garçon s’embarqua avec deux camarades aussi braves que lui. Longtemps on les attendit sur la grève où tous les gens du village étaient rassemblés. Les jeunes filles qui avaient, hier encore, jalousé Marthe, pleuraient maintenant avec elle.

On entendit enfin, vers la minuit, un battement de rames; les hommes élevèrent leurs lanternes, et l’on vit distinctement la petite barque se débattant contre le flot enragé. Ils abordent enfin, tristes et pâles, les trois généreux pé-

cheurs. Ahf la pêche a été terrible! Une vague moins in-

sensible

que les autres leur a rendu le corps du beau Louison.,

—ÂAvertissez la mère et Marthe, du malheur, — souffle lun des marins à Foreille de l’homme qui aidait à l’abordage.

Mais un grand cri fit trembler toute l'assistance :

—Louison, Louison!

C’est la pauvre petite amoureuse qui a tout compris. —Donnez-le moi, donnez-le moi, sanglota-t-elle. Lorsqu'on coucha le mort sur la grève, elle dit à Ja mère:

—Prenez sa tête sur vos genoux !

La pauvre vieille, comme autrefois la Vi Sur son sein le fils, dernière tendresse. Elle ne dit rien, affolée par cette douleur qui broie tout ce qu’elle avait d’amour, mais doucement elle caresse la tête restée belle de lenfant chéri,

Marthe, autour du bras de l’aimé r soigneusement enroulé, Le dernier adi

erge, reçoit

econnaît le drapeau eu du pauvre parti!

“Et je n’aurai pas d’autre linceul !” répète Marthe qui se souvient de la prophétie des fiançailles.

Alors sa douleur éclate si horrible que tous pleurent autour d'elle. On l’arrache du Cadavre, par pitié pour la Pauvre mère qui souffre tant. Et lorsque le corps de Loui-

son s’en va, Marthe prend sa place sur les genoux de la mère, et montrant l’eau :

—Allons, nous aussi, trouver Ja Mauvaise, puisqu'il ne nous reste plus rien!

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—ÎTl nous reste Dieu, ma fille, prononce gravement l’humble femme, en regardant le Ciel

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Louison dort à jamais dans le tricolore.

Soeur Louise était adorée au pensionnat. Lorsqu’elle rentrait à l'étude, toutes les élèves guettaient son sourire, puis lorsque le regard de la belle religieuse avait passé sur toutes, chacune se remettait à louvrage, contente d'étudier. Les plus paresseuses ne résistaient pas à ce stimulant-là. A la récréation, sa présence était une fête. On s’amusait mieux quand soeur Louise, du haut de sa grande chaise, dirigeait les jeux. Pourtant elle n’était pas gaie cette femme, sa bouche avait le pli mélancolique des grandes souffrances, et il planait toujours une ombre douloureuse dans les yeux gris de la chère sainte,

Les grandes élèves s'étonnaient toujours de voir cette belle figure sous la cornette, et plus d’une fois on avait dit:

—Comment se fait-il, mère, que vous soyiez religieuse ? —Mais parce que le bon Dieu Va voulu, répondait-

elle simplement.

—C'est égal, protestait-on, vous n’étiez pas faite pour faire une soeur!

Alors soeur Louise ne Souriait plus. La crainte de la chagriner nous faisait taire. Mais toutes nous pensions que 1 douce religieuse avait eu une grosse peine de coeur. C’est étonnant comme les fillettes ont la prescience de l’a- MOur. Avant d’aimer, elle donnent leur tendresse à celles qui ont aimé, qui ont souffert d'amour.

C'était cette mystérieuse attirance qui donnait à cette maîtresse un charme particulier qui opérait merveilleusement sur les petites pensionnaires de mon couvent.

À côté du pensionnat, dans une aile de la bâtisse, il y avait un hospice où nombre de vieilles femmes étaient réunies. Parmi celles-là, soeur Louise avait une amie, une chère invalide dont l'esprit s’assombrissait depuis quelque temps. Quelques curieuses, à deux ou trois reprises, ayant suivi soeur Louise à l’hospice, avaient entendu la vieille lui demander :

—Dites donc, Marthe, pourquoi avez-vous enseveli Louison dans ce grand drapeau à trois couleurs?

Pour toute réponse, la belle religieuse tendait sa croix à baiser à la pauvre infirme qui se mettait alors à sourire.

Plus tard, une élève venue de là-bas nous raconta toute la triste histoire.

Ce souvenir me revient toutes les fois que je regarde les trois couleurs que j'ai aimées d’abord par le coeur de soeur Louise; voilà pourquoi je les aime si bien!

Ma petite religieuse est morte, encore toute jeune et belle. Dans son cercueil de bois brut, elle souriait vraiment, le pli triste était effacé: Soeur Louise ne souffrait plus.

Le Dieu d'amour a dû réunir Marthe et Louison au paradis!

ion. dufffe HU. à

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