EMILE NELLIGAN
Le volume (1) tant attendu vient de m’arriver avec l’image du cher poète qui s’est assoupi parmi toutes les fleurs que, jardinier d'amour, il avait tendrement fait éclore. Elle est fine, douce et gracieuse l'oeuvre d'Emile Nelligan, parfumée des senteurs du pays des roses où son âme s’en allait errer, heureuse de se débarrasser des vaines entraves terrestres pour monter là, où tout, mélancoliquement, sourit. Il en revenait l'esprit plein de merveilles, et c’est alors qu’il écrivait de ces délicates choses pénétrantes, inspirées par ces génies que les poètes vénèrent et que les profanes ignorent. Emile Nelligan avait le feu sacré, il était né poète, et il en est mort. Le souffle le plus ardemment poétique anime toutes les piécettes, où de fines perles sont enchassées dans des ciselures merveilleuses. On pourrait reprocher à notre poète de grandes inégalités, très expliquables d’ailleurs, lorsque l’on sait l’âge de l’auteur qui fêtait ses 18 printemps en se grisant de rimes! Si jeune, il était triste comme s’il avait eu le pressentiment du lourd sommeil qui guettait son talent.
Voyez certains vers du Vaisseau d’or-et de Devant mon berceau, si ce me sont pas les cris d’une âme qui se noie. Pauvre Emile Nelligan! ü n’avait pas encore vingt ans lorsque la vie se ferma pour lui, impitoyable et méchante ; elle lui laissa Pexistence et se sauva après avoir volé le plus clair du bien de ce petit poète confiant dans le succès, etqui ne saura peut-être jamais que des mains pieuses, celles de la mère et des amis, ont ramassé le trésor dont la gerbe s’épanouit maintenant à tous les yeux. Personne ne
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ra l'oeuvre d'Emil. Nelligan sans subir le charme de tous ces chants modulés, semble-t-il, à mi-voix, sous des cieux qui enchantent, dans la poésie des beaux soirs de lune.
Voici comment Louis Dantin, dans la préface de “Emile Nelligan et son oeuvre”, aprés avoir tracé le portrait du poète, esquisse la physionomie - son oeuvre:
“Et d’abord quelle idée l'n “ire et la domine? Quelle “philosophie s’en dégage? Y :-t-il dans ces deux ou trois “mille vers de thèmes et d’allures si variés, un but poursuivi, “une pensée maîtresse, une théorie quelconque sur l’âme, sur “la vie, sur la société, sur l’art? Personne n’eut été plus em- “barrassé de le dire que Nelligan lui-même. En fait, l’art “n'eut jamais pour lui aucun dessous: il fit de la poésie “comme le rossignol fait des trilles, sans y entendre plus de “malice. Et comme la poésie est un peu partout, il y a dans “cette poésie un peu detout. Il y a de la foi et du doute, de “ladoration et du blasphème, de l'amour et de la révolte, de “la pitié et du mépris. C’est une mosaïque d’idées dont la “marqueterie bizarre admet tous les contrastes, un réseau “qui s’emmêle en labyrinthe, un corps chimique dont les ‘“atômes, violemment appariés, se heurtent et s’excluent.
“Bien malin qui tirera de là une doctrine et qui fera un “bloc de cette poussière d'idées. Mais aussi comme l’idée “importe peu quand la fantaisie s’envole avec cette subtilité, “cette grâce et ce rythme en aussi délicates sonorités. Nous “avons ici, c’est clair, de la musique pure: c’est comme la “transcription en notes prosodiques d’une romance sans pa- “roles de Mendelssohn et tout notre poète est là. Cette
“lacune énorme, l'absence d'idées, devient chez lui presque “du génie. L'idée absente laisse toute la place aux effluves “du sentiment et aux richesses de la ciselure. Si l'oeuvre “d’art n’est pas un bas-relief où l’histoire se grave en traits “définis et fermes, c’est un camée où Benvenuto, de la fine “pointe du stylet trace un enroulement de chimères.”
Le préfacier déplore, tout comme nous lé regrettons, qu’Emile Nelligan n’ait pas donné à son oeuvre un cachet canadien, et il écrit les jolies lignes suivantes : “Après tout, “nous ne décrirons pas l'Orient, mieux que Loti; ni l'Inde “mieux que Leconte de Lisle ; mais nous pouvons enchâsser “dans des vers flambant neuf, le frisson de nos glaces, le “calme de nos lacs immenses, la gaieté blanche de nos “foyers ; et l'absence même de prédécesseurs et de modèles, “nous forcera d’être nous-mêmes. Et l’âme canadienne tout “en étant moins compliquée que d’autres, n’a-t-elle pas aussi “ses mystères, ses amours, ses mélancolies, ses désespéran- “ces? Je ne prêche pas ici le patriotisme ; je parle au point “de vie purement littéraire, et je crois qu’en négligeant les “sources d'inspiration nationale, nos auteurs se ferment le “chemin de l'originalité vraie et complète”.
Le coeur vieillit plus vite que l'esprit, et celui d'Emile Nelligan à modulé sa chanson suivant les modes divers reçus des maîtres. Plus tard sa pensée se serait personnalisée. Il aurait regardé au-delà de ses livres, et nul doute que cet artiste eût été séduit par la grandeur de la nature canadienne. Il aurait été remué par nos souvenirs épiques, et ii avait bien la voix qui chante la vraie beauté et qui immortalise les héros ! Mais le silence s’est fait avant que le poète ait eu le temps de sortir de sa chambrette d'étudiant et d’interroger les étendues splendides qui l’auraient inspiré. Il n’a-
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vait pas vu son pays et n’avait pas eu le temps de connaître . les siens, mais le jour où il aurait étudié l’âme même de sa race, Emile Nelligan serait devenu peut-être le barde canadien.
M. Louis Dantin, un écrivain brillant, a admirablement analysé Nelligan et son oeuvre dans sa remarquable étude dont chaque phrase mérite d’être lue, pour la pensée qu’elle exprime et pour le charme qui s’en dégage.
Il consacre au succès de l'oeuvre d'Emile Nelligan tout son talent et toute son amitié, C’est lui, aidé de quelques amis, qui a retracé l'oeuvre éparse du jeune poète, et l’a réunie en un volume qui fixe à jamais la figure de cet artiste dans notre littérature. Charles Gill, que sa haute valeur place au premier rang de la phalange de nos jeunes écrivains, est aussi l’un des fidèles qui ont le plus vaillamment contribué à la reconstitution de l'oeuvre du pauvre amant des vers que la poésie a trop bercé.
Il me fait plaisir de noter en passant la délicatesse de ces amitiés qui sont venues offrir à la mère triste de ressusciter d’inoubliable façon la pensée du pauvre cher absent. Ces dévouements-là sont rares; sachons leur rendre hommage.
L'oeuvre d'Emile Nelligan se divise ainsi: L'âme du boète, Le Jardin de l'Enfance, Amours d’Élite, Les Pieds sur les Chenêts, Virgiliennes, Eaux-fortes funéraires, Petite Chapelle, Pastels et Porcelaines, Vêpres Tragiques, Tristia. Cette dernière partie se termine par La Romance du vin qui est bien l’une des plus belles pièces du petit poète. Les deux derniers vers nous meurent dans la gorge comme le Sanglot qu’il craignait de crier:
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Je suis si gai, si gai dans mon rire sonore, Oh! si gai que j'ai peur d’éclater en sanglots!
Ces deux vers-là résument, à mon sens, toute l’oeuvre, car c’est un lourd sanglot qui gémit toujours, même dans la gaieté folle des rimes. On sent que le poète avait au coeur la peine qui jamais ne se lasse de torturer. De quoi souffrait-il ce tout jeune homme? Il souffrait tout simplement de ses rêves, de sa pensée trop lourde peut-être pour son coeur ; il souffrait de l'idéal non atteint, de l’irréalisation de rêves trop beaux; il souffrait de vivre une vie banale, et certains contacts faisaient frémir en lui toutes les répulsions. Il aimait le beau et le sublime, et il n’aimait que cela ; Le laid et le vulgaire soulevaient en son âme des rancoeurs implacables. Je me rappelle qu’un jour, il disait ses ennuis sur un ton désolé, Il était à l’heure où la vie pratique s’imposait, on lui avait trouvé une place de teneur de livres quelque part, il frémissait rien qu’à cette pensée de passer des jours monotones à aligner des chiffres:
—Là, jamais! je ne pourrais pas, — affirmait-il avec énergie, — jamais, jamais, je vous le dis! Songez donc, Passer toutes mes heures avec ces livres bêtes, j'aimerais mieux mourir tout de suite...
J'essayai de le consoler :
—Que voulez-vous, mon ami, il faut bien £gagner sa vie.
—O© ma vie, je veux bien la £agner, mais pas comme ça!
Tl aurait voulu, le cher poète, vivre de son talent, de son talent seul, il aurait désiré tout le jour, comme le rossignol, chanter. Mais, hélas! sous notre ciel, si la pâture est
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