—— LUCIOLE
—Vous savez, mes bons, toutes ces heautés de village ne sont pas farouches, et nos brillants uniformes feront florès de jolis coeurs!
—Tais-toi donc, Landriol, ne vois-tu pas Ducharme qui fronce les sourcils? ,
—Oh! si, si, je le vois très bien, mais notre Caton perdra de sa sagesse en excursionnant un peu dans les alentours boisés du camp, là, où Jes oiseaux chantent divinement, fit-il en enflant comiquement la voix, où les fleurs se pâment d’aise, là où l’on entend tous les murmures, où vibre enfin toute une humanité heureuse, où... a:
—Tu es insupportable, Landrol, avec ton lyrisme frisant sans cesse le commérage, et je gage que dans cinq secondes tu auras dit du mal d’une femme.
—Tu ne perdras pas ta gageure, car je vais médire incontinent d’une petite frimousse de femme que l’on appelle, de par le bourg, La Luciole, sans doute à cause de ses yeux éclaïirant d’une lumière si intense qu’il semble qu’on ait fondu ces prunelles-là dans des atômes de soleil...
—O poésie! murmura un lieutenant, en s’allongeant sur lherbe tendre.
—Oui, poésie en effet, reprend Landriol lancé, que cette petite créature portant dans son regard un brasier ardent qui consumerait tous nos coeurs réunis...
—Airsi, tu l’aimes? questionna un officier curieux.
—Peut-o1 aimer l’ignoré, le problématique, le mystérieux? La iuciole m'est tout cela; je ne comprends pas la pensée qui se tait au coin de sa minuscule bouche, et je ne
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devine pas le spinx qui se Cérobe avec un sourire, un de ces sourires qui vous brûlent tout l'être.
—Et son :::m?
—Ne ie dis pas, Landriol, invoqua Ducharme chevaleresque.
—Pour qu’on me la vole, merci bien, fit l'officier rieur. Cherchez... et vous ne trouverez pas!
—Et dire que le camp va finir, et que l’on ne saura pas. C’est vexant tout de même, objecte un imberbe qui a la rage de se faire passer pour un Don Juan.
—Tais-toi donc, ami, fit Ducharme, en tapant sur l’épaule du petit soldat, et va-t-en dormir et rêver à la belle qui t'attend...
—Pas au pays breton, pour sûr, souffle le blond soldat.
—Au village canadien.
—J'aime mieux ça!
RER soso. ..
A petits pas, Ducharme s’en va, la cigarette entre les dents, il rêveà d’imprécises choses, trouvant l'air très bon; il est heureux de fouler l'herbe odorante et de respirer la nature par tout son être.
Oh! qu’il fait bon de vivre sous la douceur d’argent de la lunc qui monte indolente et belle...
Là-bas, l’eau l’appelle en chantant, langoureuse, et à pas charmés il la rejoint, voulant comprendre l’âpre sensation des galets noyés dans l’étreinte vigoureuse de la mer. Et il dégringole les rochers dans sa hâte de rejoindre l’eau et d’avoir avec elle un de ces colloques heureux qui dévoilent d’inconnues poésies.
Et la mer l'appelle, l'appelle, pour un rêve!
Le jeune otficier foule les granits en cherchant les ombres immenses ; il va donc, et sous sa botte rude les petites eaux éparses parmi les pierres frémissent, et il va, comme dans un songe, devant des féeries imprécises, rêvant des âmes qui s’éprennent subitement et des coeurs qui se donnent fatalement... rêvant du bonheur voulu par Landriol, du bonheur réalisé purement sous les regards de Madame la Lune.
Las, il s’ensevelit dans une anfractuosité profonde comme l’immensité de son rêve, et il s’abandonne à la fiévreuse ardeur d’une nuit ensorcelée.
Auprès de lui un soupir s’éleva frêle et timide comme un espoir candide. Et la mer discrète roula plus silencieuse pour que le soldat entendit mieux le rythme doux et pieux de ce souffle confiant.
Là, tout près, une petite femme s’était endorrrie purement.
Et le jeune homme admirait cette gracieuse, chose humaine tombée dans sa nuit, enchantant la rive.
Il ne bougea pas, subjugué par cette fragilité chaste.
Elle ouvrit bientôt les yeux, appelée par la voix secrète qui réveille les âmes, et dans ses yeux dorés la lune s’en vint rire, conquise par les prunelles de flamme.
Le coeur de l'officier fut tout éclairé par cette lumière douce.
La jezüc fille se releva sans confusion ni honte, elle ramassa d’un geste lent un large chapeau de paille, puis toute droïte, elle regarda la mer comme si elle voulait s’emplir l’âme de tout cet infini limpide.
Là-bas, de l’autre côté, les rives sombres semblaient des monstres noirs accroupis pour le sommeil, et parmi ces
géantes étendues, de temps à autre une lumière scintillait en jouant à cache-cache.
L'officier ne voyait rien que les yeux luisants de l’exquise créature, yeux qui brillaient dans la nuit, plus lumineux que les étoiles!
Elle s’en alla, sautant de rocher en rocher avec l’agilité d’une enfant de la grève, inconsciente du trouble qu’elle venait de jeter dans une âme.
Avant de disparaître elle se retourna vers l'officier immobile, et en adieu, elle lui lança un regard qui entra en lui comme deux flèches enflammées.
Le capitaine fit le salut militaire à l’apparition exquise, puis dans le soir devenu plus sombre il s’abima, le coeur pris, tandis que ses lèvres bruissaient les syllabes très douces de “Luciole” !
La nuit était pure, la mer souriait, et la belle avait des yeux éclairants... Le capitaine pouvait-il ne pas aimer ?
* *x ee
Deux femmes matinales baignaient leurs pieds dans la rivière.
—Ainsi vous dites que la Luciole est bien mal ?
—Je crois bien qu’elle est malade, la pauvre petite créature, et si malade aussi qu’elle en réchappera pas cette fois...
—Seigneur Dieu, que c’est donc de valeur! Une si fine demoiselle, si bonne, pas fière au pauvre monde. Pour sûr qu’elle l’a gagné son paradis celle-là... Mais comment que ça se fait donc, moi qui l’ai vue hier soir encore, elle descendait justement à la grève, puis elle m’a saluée gentiment au passage...
—Ellle s’est endormie sur la grève, et le serein l’a mordue, le traître! Sa consomption a été aggravée, vous comprenez bien: Son père, en venant chercher maman, à une heure cette nuit, pleurait comme un fou en disant qu’elle était finie. Il paraît qu’elle a les poumons étranglés !
—Pauvre demoiselle!
—Et le père donc!
—Lui qui n’avait que cette fille-là | Jour de ma vie, il pleure à fendre l'âme... Un si bon monsieur...
—Dites ce que vous voudrez Madame Marie, ceux qui restent sont bien plus à plaindre que ceux qui partent.
La cloche de l’église sonnait l'heure de la messe, et les femmes se dirent : 5
—Âllons prier pour la bonne demoiselle Luciole.
Meurtri par son rêve agonisant, le capitaine Ducharme suivit les deux femmes à la messe, et naïvement, il dit au bon Dieu:
“Mon Dieu, ne la faites pas mourir, je l’aimerai tant!”
Le soir même, le bon Dieu l’avait fait mourir.
Les officiers voulurent revoir la jeune morte qui avait les yeux faits de morceaux de soleil, les beaux yeux éteints, hélas!
Ils trouvèrent leur camarade Ducharme agenouillé près du lit de la petite défunte, et si triste que pas un n’osa lui parler.
‘ Le lieutenant Landriol avait le coeur ému, et un retords très vif lui venait de ses paroles un peu osées de la veille: une telle pureté émanait de cette blancheur dans 1aquelle la Vierge dormait!
Tous les feux étaient éteints, on dormait sous les tentes, et le voisin du capitaine entendit un gros soupir, un sanglot. puis ce fut tout.
“Comme ii l’aimait !” pensa-t-il.
Le lendemain, on se disait, au camp, que le capitaine Ducharme ne se consolerait jamais de cet amour détruit, tandis que curieusement on interrogeait :
—Où donc l’a-t-il connue, aimée?
Et personne ne sut jamais en quelle douceur cette tendresse s’était éclose, mais on la comprit très puissante puisque le capitaine disait souvent :
—Je n’ai rencontré mon idéal qu’une fois, et j’ai peur de ne plus le retrouver.
ds Bo —