LE PETIT MOUCHOIR
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--Tu te maries Philippe?
—Qui t'a dit?
Elle le regarda, très franche:
—Tout le monde.
—Comment tout le monde? Est-ce que, par hasard, mes affaires intimes feraient le sujet de tous les potins ? Et d’ailleurs que t’importe mon mariage, petite cousine ? Est-ce que J vraiment tu ferais à ton cousin l’honneur de t’occuper de son ‘ln avenir, alors tu aurais bien changé depuis cinq mois.
J1 s'arrêta pour la regarder, et comme distraite, elle semblait à peine l'entendre, il reprit, blessé :
—D'’ailieurs, dans le moment, pourrais-tu même te souvenir de ta question? Non, n'est-ce pas; tu m’as demandé cela, comme tu aurais fait pour le premier venu, mais au fond tu te soucies de cet événement tout aussi bien que de l'an quarante. Un cousin mais qu'est-ce que c’est que cela ? Quand la fillette est capricieuse, elle lemploie tyranniquement à la servir, et lui n’ose refuser, imbu du respect que l’on doit à la femme, et ne pouvant se prévaloir, auprès de la cousine, du sans-gêne que l’on emploie avec les soeurs trop exigeantes, il se met bêtement aux petits soins avec ce joli monstre qui lui mange le coeur. Il rage positivement, mais il ne dit rien quand Mademoiselle le charge de doux messages pour quelque godelureau de ses amis ; il consent même à lui présenter des rivaux; il les amène à ses pieds, là, oui à ses pieds, enchaînés avec les éloges qu’il a faits d’elle. Et puis, il surveille le fluide magnétique des beaux grands yeux; il le voit opérer son splendide effet. De ce jour, il
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devient confident ; des deux côtés on lui souffle des secrets qui le font passer du ciel en enfer, et vice versa, avec une rapidité foudroyante. Il exulte quand la cousine a trouvé amoureux déplorablement stupide, il agonise de chagrin quand elle lui narre les Propos tendres... de cet imbécile. Car tu sais, ma chère, que nos plus spirituels amis deviennent de francs idiots lorsqu'ils se mettent sur la route où passe notre idole. J'ai dit idole, car vois-tu; ces extravagantes créatures, nés cousins, ont parfois la manie ultraridicule d'aimer une cousinette qui rit à leur barbe de la plus ravissante façon, et profite de la grande passion des pauvres hères pour les instituer fournisseurs d’amoureux … Situation charmante, en vérité, que j'ai consciencieusement remplie depuis quatre ans, en recevant, pour tout salaire, un bec du jour de l'an.
Noémi releva sa tête blonde, ses yeux bleus flambaient la joie, Philippe en reçut comme un éblouissement, mais les paupières vite se baïssèrent, et l'obscurité se fit de nouveau, Elle questionna d’un accent légèrement moqueur :
—Vraiment, Philippe, tu m'as aimée autrement qu’en cousin ?
—Autrement qu’en cousin! Ah, les voilà bien les femmes ! On les adore secrètement, silencieusement, heureux de leur donner un dévouement d’esclave; elles acceptent tout avec leur sourire de sphinx, faisant mine de croire à de l’amitié quand elles savent bien que nous mourons d’amour pour elles. Et le jour où nous ouvrons un peu notre coeur, elles nous lancent ironiquement : “autrement qu’en cousin l”?
‘Eh bien oui, autrement qu’en cousin je t'ai aimée. J'avais rêvé de t’amener là-bas dans cette maison où si souvent j'ai
Philippe, ne suis-je pas habituée à ta cigarette ?
pleuré... pour toi. C’est bête, un homme qui pleure, pas vrai?... Veux-tu me permettre de fumer une cigarette ?
Noémi déposa vivement sur la petite table le tricot qu’elle tourmentait depuis le début de l'entretien, et tendit à son cousin le cendrier et les allumettes.
—La fumée ne t’ennuie pas?
--Voyons, pourquoi toutes ces cérémonies avec moi,
—Et à celle de Jacques! répliqua-t-il brusquement.
Noémi, qui s’était rassise dans le grand fauteuil, appuya son front éclairé d’or pâle sur sa petite main blanche, ses Yeux pensifs envoyèrent un muet reproche au cousin.
—Pardon, marmotta-t-il, de t'ennuyer encore avec ce Jacques, mais il m’a tant fatigué jadis... J'ai si bien cru que tu l’aimais...
—Tu te trompais, voilà tout, répliqua doucement la blonde jeune fille.
—Et Robert? et tous les autres? erreur aussi je suppose ?
—Erreur, répondit-elle lentement.
—Ainsi tu n’as jamais aimé?
—Si, beaucoup.
—Quelqu’idéal inconnu, alors ?
Elle haussa ses fines épaules.
—Quelque beau chevalier en qui tu aurais reconnu le héros d’un fameux roman? Oui, les femmes vous êtes toutes ainsi, vous revêtez un être quelconque, — parfois le plus grossier, — de toutes les qualités connues, vous vous mettez à l’aimer après l'avoir follement poétisé, Ris de moi si tu veux, Noémi, mais aujourd’hui que je ne t'aime plus, — de cela je suis bien certain, — j’éprouve le besoin de te dire
cembien je t'ai aimée jadis. Cela me paye toutes mes rages silencieuses.
—D'ailleurs, nous étions cousins, insinua la jeune fille dont le regard se faisait très vague, comme pour voiler la pensée qui dormait dans son coeur. Sa main, comme par distraction, se porta vers la lampe posée tout près, la flamme se baissa, et dans le salon plana une demi ombre rêveuse.
—J'ai mal à la tête, expliqua Noémi, eñ mettant son mignon visage tout-à-fait dans l'obscurité.
—Alors je m’en vais?
—Non pas, non pas. Père sera ici dans quelques minutes, il désire te voir, je le sais.
—Alors j'attends, quitte à charger d’ennui ton joli front. Tu dormiras mieux ensuite, cousine. Cousine? Mais tu les bien peu, tu sais, nos pères étaient petits cousins, notre cousinage a été conservé grâce à nos noms identiques.
—Le regrettes-tu ?
—Oh! non, malgré que cela m’ait fait terriblement souffrir... :
—Cela va passer maintenant, et tu seras bien heureux. Je voulais te dire Philippe, combien je te souhaitais du bonheur…
Il se leva vivement, et très brusque:
—Je te remercie, mais je ne veux pas de tes souhaits.
—Philippe!
Avant qu’il eut répondu à cette exclamation navrée, la porte s’était ouverte, donnant passage au père.
—Bonsoir mes enfants, vous avez passé une bonne soirée? Mais qu’as-tu donc fillette ?
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