LE FORT DE CHAMBLY
J'ai vu le vieux fort, fière ruine de l’époque antique où il y avait des héros. J'ai pénétré dans l’enceinte où tant de braves surent mourir, et là, parmi ces vestiges de temps épiques, j’ai trouvé le noble vieillard qui a consacré sa vie à la conservation de cette relique historique qu’est le fort de Chambly. .
Un jour la forteresse fut menacée ;on songea à démolir cette construction guerrière que la paix rendait fort inutile ; un gouvernement ultra-prudent voulait économiser cette dépense superflue, comme si ce n’était pas dans les souvenir oubliés sur les routes que le peuple apprend le meilleur de son histoire. Mais il y eut un homme qui se battit pour empêcher cette profanation; il lutta par des discours et des articles contre un tel attentat, il multiplia les démarches, il fit tant et tant qu’on se rendit à ses raisons, et l’on ne toucha pas au vieux fort que M. Dion s’engageait à garder et à entretenir. Il fit cette promesse, tout simplement, heureux de donner sa vie à un souvenir.
Oui, honneur à l’homme enthousiaste et fier qui sut s’attacher à de vieilles pierres, parce que ces pisrres-là étaient de l’histoire. Je suis sûre que pour lui elles ont un langage; et qui sait, si elles ne lui ont pas raconté les faits ignorés de tous le: Français qui moururent là, en défendant leur Nouvelle France. Qui sait, si chaque meurtrière ne lui a pas dit le nombre d’assiégeants qui, par elle, avaient reçu la mort. Le vieux fort ne doit avoir aucun secret pour son sauveur et son gardien...
Nous entrons dans la petite maison qui s’abrite sous le fort, et où grimpe la vigne sur les volets peints de gris; pe-
tite maison où vit, dans la solitude, avec ses reliques, véritables trésors, le conservateur du fort de Chambly. Il nous en fait les honneurs avec cette grâce affable, ces manières courtoises et si parfaites des gentilshommes d’antan dont le type se perd, hélas! Il est heureux de nous montrer la fleurde-lys sur champ bleu de ciel qui plane au-dessus de toutes ces choses du passé, les éclairant.
Nous sommes là comme en un musée, d’un regard je veux tous les embrasser ces souvenirs précieux qui nous traduisent l’histoire de si éloquente manière: Dans un coin, des bouquins et des bouquins, à la hâte, M. Dion en feuilleta quelques-uns, afin d’en faire apprécier la valeur et la beauté. J'y trouve un article du Spectateur du 25 novembrer813, avec une poésie dédiée au Héros de Chateauguay. Et combien aussi de lignes oubliées qu’il ferait bon de relire, un jour que le modeste savant du fort de Chambly voudrait bien nous ouvrir sa bibliothèque.
—Je reviendrai, je reviendrai! ne cessais-je de dire, tandis que le soleil descendait rapidement et que l'heure du départ s’en venait trop vite. Oui j'y retournerai bientôt vers le vieux fort hospitalier où j’ai trouvé, outre des souvenirs glorieux, un homme au caractère antique, pür de toute idée ambitieuse ou égoïste, un homme qui incarne le véritable désintéressement et le dévouement qui s’ignore jusqu'au point même de ne pas soupçonner sa grandeur. 11 ma semblé être reportée vers un autre âge, bien différent de notre siècle, où les hommes savaient se sacrifier à une idée, et j'ai remporté de ma visite à Chambly, mieux que la joie d’avoir lu de l’histoire écrite sur de vieux murs, mais la satisfaction encore supérieure d’avoir connu un homme qui ne vit que pour ce qui fut beau, héroïque, sublime, sans
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demander à ce temps-ci ce qu'il serait peut-être fort incapable de lui donner. Et je garde de ces impressions hâtives, mais combien profondes, uñ bonheur qui m'attendrit et me réçoncillierait, il me semble, avec l'humanité, le jour où je pourrais avoir toutes les raisons de la haïr.
Nous sortons du fort, et, de la hauteur où nous sommes, nous admirons le splendide panorama qu'offre le bassin autour duquel s’étage, dans un fouillis de verdure, le coquet village de Chambly.
Sur chaque pierre de la porte du vieux fort des noms se détachent, rappelant des faits héroïques, Et sur l’une d'elles je lis ce seul mot: France, ce mot qui est pour nous un symbole d'amour, de vaillance et d’honneur! Ce travail est l'oeuvre de M. Dion.
Nous partions lorsque la tête blanche du noble Canadien se penchant tout près de la tête blonde de ma fillette, j'écoutai avec une indicible émotion ces paroles si douces: “Ma petite, aime ta maman comme elle t’aime,—toujours !” Et il me sembla alors qu’une bénédiction descendait en mon âme maternelle.
Nous repartons, heureux, réconfortés par notre visite ; les mamans, de la joie plein les yeux et plein le coeur, les pères, émus et fiers... Un dernier salut à notre hôte distingué et nous passons à travers Chambly, que je prends, tant je le trouve joli, pour un coin oublié du paradis terrestre. Nous apercevons soudain la statue du grand héros canadien, de Salaberry, et tandis que nous nous inclinons, je songe avec une joie orgueilleuse aux amis que j'aime et qui sont les petits enfants de ce preux. Il fait bon de savoir que ces races-là ne sont pas éteintes, que toute cette bravoure
n’est pas couchée au tombeau, et qu’il reste et du sang et de l’âme du grand Salaberry!
+ + * A M. Dion.
Me permettez-vous de vous dédier ce modeste article où j'ai tenté de mettre les sentiments éclos en mon coeur de Canadienne, lorsque vous me fites les honneurs du vieux fort dont vous avez fait votre demeure.
Vous me le permettez, parce que vous savez que j'aime mon pays et ma race, et que ce sentiment-là ne vous trouvera jamais indifférent.
Je vous l’offre en gratitude pour l'heure vraiment belle vécue l’autre jour, en la maison dont vous avez fait un sanctuaire, où la pensée s’élargit, où le coeur s’attendrit, où le caractère se retrempe et se fortifie.
Je vous l'offre cet humble petit bouquet cueïlli dans vos ruines et vos sentiers, ne le refusez pas.
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