—#- L'ETERNEL AMOUR
—René, à quoi pensez-vous ?
—Mais à rien, à rien, mon amie...
—Oh, si, on n’est Pas aussi distrait pour rien, voyons.
—Eh bien, je pensais à vous! :
—Faute de rien alors]
Et la voix de Rosanne vibra douloureuse.
ne vous fâchez pas pour une misé-
table distraction. Que voulez-vous, je suis ainsi fait, je ne puis m'empêcher d’être distrait. Il faut permettre à un pauvre diable de journaliste de rêvasser un peu, perdu dans la brume de sa cigarette. Ces cigarettes, vous ne savez pas Comme c’est délicieux. En voulez-vous une ?
—Merci, je ne fume Pas,... je laisse cela à Mademoiselle Laurette Beaumont. …
René eut un geste d’impatience.
—Qui vous a dit que Mademoiselle Beaumont fumait ? Et d’ailleurs, si elle fume la cigarette, c’esc bien son droit, je pense. 5 :
—Oh, ça.
—Et puis quelle mouche vous pique de me lancer ainsi Mademoiselle Beaumont à la figure. Deviendriez-vous ialouse par hasard ?
—Et si je l’étais ?
—Ce serait ridicule. Mais Pourquoi enfn. le seriezvous, Rosanne, ne suis-je pas un bon fiancé?
—Vous l’étiez, —Et?
—Vous ne l’êtes plus.
Fe
—Abh, je ne le suis plus. Tout cela Parce que j’ai dansé trois fois avec Mademoiselle Beaumont, au bal de Madame Ladrière, Mais je ne vois pas Pourquoi vous vous montez la tête pour si peu?
—Vous ne Voyez pas, murmura Rosanne, non, je sais que vous ne voyez pas. Elle renvoya la tête en arrière dans un mouvement brusque et ferma les yeux, Puis lentement, les lèvres crispées, elle répéta amèrement :
—Vous ne Voyez pas. Et tout cela Parce que vous avez dansé avec Mademoiselle Beaumont, :non ami.
Comme René secouait la tête énergiquement :
—Ne protestez pas, je vous prie, ce serait inutile. Je sais que vous m aimez plus comme auparavant, depuis l'heure où vous avez admiré les yeux ardents, les lèvres spirituelles, les beaux cheveux bruns de Laurette. Totit cela Vous est monté à la tête et vous a grisé à 1 tel point que vous ne distinguez plus. Vous êtes ivre, mon pauvre René... Laissez-moi vous guider, comme j'aurais toujours été si contente de le faire.., tout doucement. . .
—Taisez-vous Rosanne, ne parlez plus. Je n'aime que
“Vous, vous entendez, vous avec votre grâce blonde.
—Fade... C’est cela que vous pensez, René, lorsque ma blondeur pâle soutient certaine comparaison.
—-Jamais de la vie! Rosanne, Pourquoi me traitez-vous ainsi? Si j’avais su vous faire de la peine, je...
—Chut, vous ne m’avez Pas fait de la peine. Nous avions rêvé, cher, un beau rêve, n’est-ce pas, où il y avait des fleurs, des “ourires, de l'amour. Nous avions onhlié les hivers, René, les hivers précoces dont mOn coeur est déjà enneigé. . Je me croyais encore en juin, et voilà janvier!
—Nous ferons du feu, mie, un beau feu d'amour qui vous réchauffera.
—Nous n’avons plus de bois, et vous voilà trop pauvre pour en acheter. Allons, cessons nos enfantillages, et causons sérieusement. Je n’aurais jamais cru que cette minute atroce viendrait, elle est tout de même arrivée, vivons-là. Vous ne m’aimez plus... oh! je sais bien que vous seriez . prêt à tous les sacrifices pour aider à mon bonheur ; et si je vous demandais de ne plus revoir Laurette, vous me le promettriez sincèrement, mais tiendriez-vous cette parole? Je ne mets pas cn doute votre loyauté, mais je connais le coeur humain plus que vous, et je sais qu’il ne faut pas enchaîner tout un avenir dans une minute d'enthousiasme.
—Je vous aime...
—Là, vous dites vrai, vous m’aimez comme autrefois, comme au temps où tout cela était si bon... vous êtes pris complètement par la peur de me faire de la peine, à moi qui vous parle si doucement. Cela se serait passé tout autrement si javais pu être rude pour vous, me fâcher enfin, faire tout le tapage en usage dans les circonstances, mais je ne sais pas faire les scènes.
—Rosanne..…
—Tout à l’heure vous disiez: je vous aime, maintenant, vous dites Rosanne, tantôt vous direz...
—Pardon..….
—Voilà que le mot de ma pensée tombe naturellement de vos lèvres. Oui, ami, c’est bien fini, allez, c’est le miserere de notre amour.
—Je ne veux pas! murmura René, éperdu.
—Vous ne voulez pas ce que vous voudrez demain...
nt,
Laissez-moi fermer les yeux à notre amour défunt, c’est le devoir de la femme d’ensevelir ces Pauvres restes-là,
—Je ne veux pas! Et, lui, l’homme fort, pleura.
— Allons René, vous Voyez bien que vous ne m’aimez plus, si votre amour vivait encore vous n.
ainsi... C’est sur Sa tombe que vous sanglotez,
—Ab, Rosanne, Rosanne.…. , -
—Rosanne ne vous en Veut pas, ami très cher. Ce qui arrive n’est Pas votre faute; on ne Commande pas à son
—Mais, je vous aime, là, très sincèrement, et vous me désespérez en me parlant ainsi, Je ne veux Pas vous perdre petite Rosanne. Que ferais-je sans vous? Il y a si longtemps que nous nous aimons. Depuis quand, dites, m'aimez-vous ?
—Depuis, oh, depuis que je vous ai vu Ja première fois...
—C'était aussi chez Madame Ladrière, à une réception...
Et Rosanne, en évoquant ce Souvenir, se sentait infiniment lasse, elle ne voulait plus entendre de n
qui lui feraient ensuite de nouvelles souffrances. Mais
croyant qu’il trouverait là Jes éléments dont est fait l’avenir. La jeune fille écouta longtemps son fiancé, buvant ses
voulant les croir
pm a te
gone, nr
Re
—Ainsi vous ne penserez plus à tout cela, Rose, et nous serons bien heureux ensemble. Dites, si nous fixions la date du mariage?
La jeune fille regarda longuement René:
—Comme vous êtes bon, ami. Mais je veux réfléchir, regarder en moi un peu... et je vous écrirai, oui, demain. * * *
Seule, Rosanne tira de son corsage une lettre froissée :
“Ma chérie, tu sais combien je t'aime et avec quelle ‘“ardeur je désire te voir heureuse comme je le suis moi- “même. Tu m'as déjà fait le reproche de ne pas aimer “René que j'ai toujours trouvé trop enthousiaste, trop in- “certain, trop impulsif. Il me semblait que ton bonheur “subirait des fluctuations désastreuses parfois, et connais-
“sant ta sensibilité extrême et ton penchant à la mélancolie, “je tremblais pour ton avenir. Et tu faillis bien, ma chérie, “‘aimer moins la vieille Loulou qui te parlait ainsi. Je suis “une petite femme très pratique, c’est ce qui corrige l’in- “souciance de mon Gustave ; il est doux, ce qui tempère mon “impétuosité; nous nous adorons par dessus le marché, ce “qui rend tout à fait agréables les pardons que nos imper- ““fections réciproques nous obligent à donner mutuellement “plus d’une fois par jour. Et c’est très amusant. Gustave “est la discrétion même, seulement il est trop insouciant pour “déchirer les lettres qu’il reçoit de ses amis ; moi, je suis trop “indiscrète pour ne pas les lire. Il y en a qui sont très “amusantes tu sais...
“Je surveille fort attentivement la correspondance de “l'ami de coeur de Gustave, de ton René, et elles sont char- “mantes ses deux dernières lettres! Il y parle tout le temps
fr,
“de Laurette Beaumont, Pas un mot de toi,
“mot! Si, Pourtant, un post scriptum :
“quand je me marie? Je ne sais pas.” “Avoue qu'il te ménage ses faveurs
tu sais, pas un “Tu me demandes
» Monsieur René, que j’ai fait une J'avais besoir. de taper sur les hommes il était abasourdi, molesté, mais c’é-
‘salade au Poulet, dont il raffolle ; quand “cette salade, il pardonne tout. Tu vois
tout cela... J'ai “juré que je t'en parlerais, voilà. Comment moi, ta meil.
“leure amie, je laisserais un monsieur qui doit t’épouser se “conduire ainsi. Non pas, lave-lui Ja tête de 14 bonne façon, “—<ça lui fera du bien !
“Crois-moi, ma chère, tu es trop sentimentale pour être “longtemps heureuse avec René; ces hommes-là sont faits “pour les petites créatures énergiques comme moi ; toi, il te “faut un coeur Stable en qui tu Pourras mettre toutes tes “confiances : tu n'es pas faite pour la lutte.
en te parlant ainsi, n’estaime et te veut heureuse.
ra, et Compte à jamais sur
“ce pas? Pardonne à ta Lou qui t’
Rosanne ne pleura pas, elle pensa longtemps, long-
temps, puis elle écrivit :
“Mon cher René,
“Je vous ai dit: demain ; me voilà. Me voilà avec mon “meilleur sourire et ma tendre parole... d'amitié. Je sais “que j’en aurai beaucoup pour vous de cette douce chose du “coeur qui se donne aux privilégiés. Nous avons bien causé “hier, j’ai réfléchi ensuite, et voilà que quelque chose en moi “cesse de vibrer; notre pauvre amour ne chante plus dans “mon âme; hier il a donné ses dernières notes, requiescat “in pace. :
“Je ne suis pas jalouse mon ami, ne le croyez pas, et si “quelque chose vous attire ailleurs, marchez vers votre “destin; je sourirai à vos bonheurs.
“Nous avons été bien heureux l’un par l’autre: je vous “remercie des joies que vous avez mises dans ma vie. René, “ce que je fais aujourd’hui vous fera pleurer, car vous ne “savez pas, vous ne pouvez savoir que si je cédais à vos “instances vous me blâmeriez plus tard de vous avoir gardé.
“Vous me taxeriez d’égoïsme, vous me détesteriez “peut-être. Je ne veux pas que tout cela arrive, mon ami, “aussi je vous renvoie tout doucement, tout tendrement, tout “inflexiblement. Voyez-vous, ami, ce qui est mort ne ressus- “cite pas, et notre amour n’a plus le souffle. Vous avez pris “son cadavre dans vos bras, vous l'avez réchauffé de vos ca- “resses et de vos larmes, si bien que vous avez cru à une “nouvelle vie...
“Il était bien mort! Et si vous refusez en ce moment de “le croire, vous verrez bientôt que je disais vrai.
“Adieu donc, René, des miettes de notre amour fai- ‘sons une bonne amitié. Ce sera toujours très bon!
Quinze jours plus tard.
“Ma Lou chérie,
Fi 4} | î
“C'est fait, le sacrifice “sonnable, et si j'ai pleuré “jourd’hui je ne le regrett
est consommé, j'ai été très raitu es la seule à Je savoir. Au- € pas et je souris vraiment, car sur a passé. Oh! que cela a fait mal!
Ssentais que cela arriverait fatalenon, je ne le croyais pas. J'avais la fainner. sur la durée des regrets. Hier, au “Théâtre, on jouait “Hamlet” ; j’arrivai avec maman comme “le premier acte commençait. Rendue à mon siège, je recon- “nus tres vite, là, devant moi, une tête bien connue, et à “côté, or’, ma chère. ++ Maman prit ma main dans la sienne ‘pour me consoler ; elle me souffla : “Veux-tu que nous par-
? avec un sourire, mais entr’acte, René se » Maman et moi le saluâle rassénéra ; il faut si peu On chuchotait autour de aient ; ÿ’eus une mauvaise — je l’aurais voulu laide, et n’avait nullement Vair “insolent ; je lui ai su gré de son attitude.
“Tout de même nous étions très mal à Paise, tous les ‘quatre, quand cousin Jean vint s'emparer .du siège voisin “qui était resté vacant. Il était gai, et il a bien fallu rire. “Il paraissait si heureux que cela me rappela quelque chose ‘que tu m'avais dit un jour. Ft là, je crus vraiment que tu “avais eu raison, et que peut-être... Tu ne t'étais pas trom- “pée, il me la dit dans la voiture devant lüaman, — oui “depuis longtemps il m'aime. Moi, Pas encore, je suis trop “endolorie pour aimer, mais si je guéris, je ne dis pas.
“Est-ce assez bête la vie, tant se désoler pour des choses “qui s’oublient si vite. Tu vois que le fer rouge a fait son ‘oeuvre et que pour un peu je philosophierais sur mon mal-
“heur.
“Quinze jours, quinze jours... ce n’est pas long, qu’en “dit-tu? Enfin, c’est ça l'éternel amour. O ironiel
Rosanne se rappelle soudain ces paroles de Mme de Staël : “En abandonnant noblement ce qui nous quitte, on se fait voir au-dessus de ce qu’on perd.” La fierté de l’action efface les dernières ombres du sacrifice; elle jette en arrière un regard légèrement dédaigneux sur celui qu’elle perd... puis Rosanne pense à Jean... Mais elle ne le dira pas maintenant, même à Louise.
de se ion ère
in-