‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 29 sur 50 · DANS LA SOLITUDE DES BOIS · texte numérisé non relu

DANS LA SOLITUDE DES BOIS

—1l est extraordinaire cet enfant-là, s'écriaient les voisines en regardant le mioche à la mère Josephte, qui, assis sur le plancher, tirait des sons très justes d’une de ces petites choses musicales que nous appelons musique-à-bouche.

—Ecoutez, disait Josephte avec complaisance, il va Vous jouer Ave Marie Stella.

L’excellente fermière se penchait vers son bambin en fredonnant l’air pieux que le musicien répétait sur son instrument docile,

Et les bonnes femnies émerveillées de crier au miracle.

—Dites-moi donc, émettait une voisine intriguée, ous’qu’à ben pu prendre c’talent-là, vot’ p’tit, mère Josephte?

La brave Josephte se rengorgeait alors pour citer un de ses oncles qui était le premier violoneux de son village ; un Cousin qui chantait que c'était merveilleux, on venait jusque de la ville pour l'entendre; et puis il y avait bien aussi un oncle du Papa qui avait fait sa marque en inventant des airs de danse sur son accordéon. Après cela la naïve Josephte ne trouvait rien d'étonnant aux aptitudes de petit Pierre, et elle était bien sûre qu’il irait loin celui-là, Sa fierté de Paysanne se réjouissait du don de son petit gâs.

Toutes ses compagnes opinaient chaleureusement de .

leurs blancs bonnets.

Dans cette atmosphère d’admiration le petit Pierre se développa en maintenant toujours bien haut sa réputation de prodige.

À huit ans l’enfant avait tiré merveille de tous les instruments de musique, d’un mode bien rustique, connus dans

son obscur hameau. I] jouissait d’une énorme faveur parmi cette population de gens paisibles qui avaient le respect du talent. C'était à qui le gâterait Je plus, sa place était à toutes les tables, on lui servait les meilleurs morceaux ; il payait cette bonne hospitalité en enchantant ses hôtes avec des airs tout à fait Cuelconques.

Ses parents ne s’avisèrent pas de le mettre au travail, on leur aurait fait un crime de contraindre petit Pierre à de pénibles Ouvrages. Il fréquenta à peine l’écule, où il ne s’amusa guère, en dépit des égards que lui prodiguaient ses petits camarades, Le Pauvret étouffait dans cette salle d’études, et la chanson du ba, be, bi, bo, bu n’eût aucune harmonie à son oreille. Il abandonna le chemin de lécole pour Prendre celui de la forêt qui abritait son petit village; là, il écouta le chant des oiseaux, la romance des brises, la berceuse des feuilles, et toute cette musique lui entra dans l’âme, profondément. Un ami généreux lui donna, un jour, un méchant violon que Pierre se mit à râcler avec ferveur. Perdu dans le touffu des bosquets, il écoutait longuement les chansons de 1a nature, puis dans une sorte de griserie, il jouait, pris du besoin d’imiter l’intraduisible musique qu’harmonisent les bois.

Lorsque les habitants Passaient près du bocage enchanté par Pierre, ils écoutaient joyeusement le petit à la Josephte, Puis ils Souriaient, vraiment fiers de cet enfant qui était bien un peu l'enfant de tout ce brave monde.

Pauvre petit Pierre, il était trop heureux, lui aussi devait mettre sa lèvre à Ja coupe désenchanteresse |

Pourquoi fallut-il que par une erreur douloureuse, son don fut connu au loin?

Un jour toute la Population de X fut mise en émoi par la lecture d’un de nos immense journaux qui donnait des détails précis sur petit Pierre. On disait les étonnantes dispcsitions artistiques de l'enfant, on: racontait les moindres incidents de sa vie, et l'on tirait les plus brillantes conjectures des plus simples faits ; l'écrivain terminait en faisant appel à la générosité des amis de l’art, qui avaient le devoir de doter le ciel artistique de cette nouvelle étoile de sremière grandeur, en sortant de lPombre où il végétait, cet enfant artiste. Ai-je besoin d'ajouter que le portrait de Pierre figurait au milieu des antiques clichés ? ;

Petit Pierre qui avait toujours vécu Simplement, sans pensée orgueilleuse, s’éveilla soudain devant cette prodigalité d’éloges, et rêva à cet avenir qu’on lui prédisait glorieux. Pauvre petit homme, il se sentit tout de suite misérable au milieu des siens ; maintenant il aspirait au succès, et l’ombre où il vivait pesait lourdement sur ses épaules d’enfant. Les gens qui l’entouraient lui semblèrent petits, vulgairés; sa mère même, la pauvre dévouée Josephte rapetissa dans le coeur de Pierrot, et devint une chose quasi-dédaignée dans cette vie qu’elle avait créée. Pauvre maman Josephte, elle ne Soupçonna pas le dégoût des choses et des êtres qui montait dans le coeur de son petit artiste, mais elle se désolait de le voir pâle et maigre, errer toujours triste par les sentes désertes, le dos courbé comme s’il avait porté une hotte bien lourde. Elle était très Pesante, en effet, la hotte où pauvre Pierre ensevelissait ses illusions meurtries.

Enfin, un jour, Pierre s’en alla vers la ville: il marchait le coeur joyeux, croyant qu’il allait enfin posséder le bonheur, la gloire et la fortune que le journal avait prédits.

T1 portait, soigneusement plié dans son scapulaire, le fameux article qui avait changé toute sa vie. Pauvre petit Pierre!

En route, pris d’un Orgueil naïf, il avait des tentations d’exhiber le cher papier et de le faire lire à ses voisins. Tl imaginait leur surprise, et jouissait, en imagination, de la douce joie de leur admiration supposée. Pauvre petit homme!

Quelques mois plus tard, Pierre revenait au village, les traits plus tirés, le dos plus courbé, la démarche plus lourde, portant encore un papier, mais combien peu semblable au premier. Celui-là, Pierre n’eut aucune tentation de le montrer à ses compagnons de route, et ce fut avec un sanglot

- qu’il le remit à Josephte.

“Madame,

“Sur la foi d’un article publié dans un journal, j'avais “bien voulu me charger de l’éducation musicale de votre fils “Pierre, et ce, par simple amour de l’art, mais après avoir “constaté que votre enfant n’a nullement les qualités artis- “tiques mentionnées dans Particle cité plus haut, et que, de “plus, il est absolument réfractaire à toute étude musicale “sérieuse, je juge inutile de pousser plus loin mon sacrifice.

“Pierre peut jouer agréablement des airs de danse, et “composer même certaine musique imitative, sans posséder “les qualités qui font les artistes.

“Croyez, Madame, que je regrette vraiment, etc. etc.”

Pauvre petit Pierre, son rêve est évanoui, et son prestige est éteint.

Ii lui faudra vivre comme les siens, de la même vie besoigneuse et rude de nos cultivateurs. Il devra mettre les boeufs à la charrue, charger les &rosses charrettes, et ler les blés.…

Sera-t-il heureux de cette existence sous Je grand ciel, avec la belle nature, ou bien s’il ne se Consolera jamais de cette illusion mensongère qui a leurré Sa pauvre âme espérante ?

Puissent les oiseaux, qui chantent bien doucement dans la solitude des bois, calmer les mélancolies et les regrets de

Pauvre petit Pierre, et lui faire aimer encore les amours d’autr : fois,

Page 1