‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 30 sur 50 · LE PETIT BAS DE JEANNETTE · texte numérisé non relu

LE PETIT BAS DE JEANNETTE

Jeannette s’est attardée dans la rue à écouter les propos de deux jolies petites filles emmitoufflées de fourrures blanches, et elle est rentrée dans sa méchante cave avec un rayon d'espoir dans son coeur naïf. Elle avait bien entendu que le petit Jésus descendait, ce soir-là, par toutes les cheminées, pour déposer de belles étrennes dans les bas des petits enfants, et Jeannette était ravie. Pour sûr que le petit Jésus lui apporterait une poupée, une toute petite s’il voulait, mais une poupée qui serait sa fille, son amie, sa confidente, à qui elle dirait les mots tendres dont à personne elle n’avait pu jusque-là faire Faveu brülant ; une amie qui lui sourirait aux heures d’angoisse et d’abandon, alors qu’elle lui verserait toute l’amertume de son petit coeur déjà fatigué.

Il faisait froid dans la cave sordide où Jeannette vivait, seule avec son père, et quel père hélas! Elle restait seule de longues nuits, grelottante de peur, tressaillant au moindre bruit, sachant bien que l’homme qui rentrerait tantôt, ivre et brutal, ne respectait guère son repos, et ses imprécations honteuses, et souvent aussi ses coups terribles, la faisaient tressaillir de douleur sous les mauvaises couvertures où elle se cachait.

Cependant, ce soir de Noël, Jeannette ne tremble pas. Ce n’est pas le père ivrogne et grondeur qu'elle attend... C’est, le petit Jésus tout blanc et rose, avec des cheveux blonds et frisés, qui va venir. Jeannette sent son coeur qui frappe de grands coups, et joignant ses petites mains, elle prie: “P'tit Jésus, tu n’es jamais venu chez nous, Parce que je ne t'avais pas invité, ben sûr. Mais vois-tu,

je ne savais Pas, moi, que tu descendais Comme cela par les cheminées, la nuit de Noël, mais tout à l'heure j'ai en-

Ur apporterais de en prie, donne-moi une poupée, rien qu’une Poupée si tu tente! Vois-tu, quand papa rentrera tard

la nuit, je ne serai plus toute s

où Jésus devait glis en possédait ue t

Mais non, as être fier avec le pauvre monde. Jeannette passa ses petits doigts

elle devint perplexe. Ce détail l’humiliait dans sa fierté

elle ne voulait Pas que le petit Jésus eut, en une pensée de mépris. Elle songea un mo cha dans un coin quelques guénilles dont el avec adresse pour combler les vides de sa cha contente et rassurée, elle accrocha le chausso ré au poteau branlant de sa couchette, tout en pensant : “puisqu'il fera noir, le petit Jésus ne Vérra pas que j'ai raccommodé mon bas avec des guénilles.”

Elle s’endormit Confiante, en répétant: Tit Jésus. .… n'oubliez pas... poupée, poupée!

ment, cherle se servit ussure, puis n ainsi répa-

Les cloches de minuit Sonnent joyeuses

à tous les échos, ‘et Jeannette ne les entend pas toute au

beau rêve

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qui l’a transportée en paradis. Elle est là-haut, plus haut que les étoiles blanches, dans un palais d’or, de pierreries | et de lumières aix pieds de Madame la Vierge si belle et j si douce dans son éblouissante parure. Puis elle voit s’a- M vancer, les bras tendus, une toute petite sainte, si jolie, | si jolie, le coeur de Jeannette s’élance dans un grand cri: b: “Maman!”

—Veux-tu bien te taire! crie une voix rude qui l’ Ft veille brutalement. Et Jeannette croit mourir de douleur et d’effroi en se retrouvant dans son petit lit pauvre, au fond de cette cave empestée et humide. Elle pleure, la L pauvrette, son beau rêve brisé: elle pleure la petite ma- : man si frêle et si tendre restée là-haut sous les parvis célestes, et dont elle a à peine reçu le baiser. Elle songe que, maintenant que le père est rentré, Jésus ne viendra pas... Mais s'il venait quand même, le père sûrement lui dirait des mots durs qui le feraient s'enfuir... Non, tout est fini pour elle, et son chagrin grandit, grandit, éclate bien haut en sanglots et en cris!

Le père écoute cette douleur qui monte, monte du petit lit de son enfant: il n’ose ni injurier, ni maudire ce désespoir qui enfin atteint ses fibres paternelles, Il sent que lui aussi va pleurer, et le remords de tout le mal qu’il a fait l’atteint en plein coeur. Il se lève de son grabat et lourdement se dirige vers le petit lit, mais Jeannette en révolte, clame:

—Ne m’approche pas, ne me frappe pas! Je veux mourir, je veux aller retrouver ma petite Maman, là-bas... au ciel... Maman! Maman!

Et lui qui a tant de fois frappé ce frêle corps d’enfant, lui le colosse qui a été un lâche et un bourreau, les cris et les reproches de l'enfant lui font mal, et d'une voix

que l'émotion assourdit, il murmure avec une infinie tendresse:

—Ma petite, ma petite, ne pleure pas, c’est moi, c’est ton papa... je ne te battrai Pas, je ne te battrai plus jamais... Je t'en prie, ne te détourne pas, ne pleure plus ainsi, ma chérie, regarde-moi... laisse-moi te prendre dans mes bras... t'embrasser... Veux-tu que je te berce Comme faisait ta maman autrefois... et veux-tu que je te parle d'elle, que je te dise combien elle était douce, tendre et belle?

Et le père, avec des attentions délicates a recueilli dans ses robustes bras Je "9tps brisé de l’enfant; il l’a serré tout contre son Cou, jans un besoin soudain d’aimer et de caresser cette petite chose qui était à lui si somplètement, et qu’il avait eu l’odieuse barbarie de martyriser. Comment avait-il Pu se montrer aussi cruel? Il ne s’expliquait pas le Passé, non plus qu’il comprenait le doux mystère qui venait d’éveiller de nouveau en lui de l'amour si pur.

—Dorénavant, lui murmure-t-il, comme s’il disait une Chanson, il n’irait plus jamais au cabaret, il travaillerait courageusement, Jeannette aurait des sous, beauroup de sous Pour tenir le ménage, acheter du pain, de la viande, du lait, et quelquefois des sucreries. Et puis, on irait habiter des petites chambres bien Propres. où les fenêtres auraient des rideaux et où il ferait très chaud l'hiver.

Jeannette écoutait ravie, elle avait passé ses petits bras autour du cou de Papa, et elle buvait, avide, ces paroles nouvelles, et combien bonnes. Puis doucement elle se mit à verser des larmes qui coulaient lentement sur ses joues amaigries.

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—Ne pleure plus, je ne veux plus, ma petite... Pourquoi pleures-tu maintenant ?

Et l'enfant de répondre en portant la main à son coeur : —Oh! Papa, j'ai mal de joie... là!

—Mais pourquoi ce bas suspendu au pied de ton lit? Et Jeannette raconte son espoir, sa prière à Jésus, son attente, sa déception.

—Ces petites filles habitent un quartier différent du tien, explique le père ému, trouvant ce pieux mensonge, voilà pourquoi elles recevront, cette nuit, leurs cadeaux du petit Jésus. Mais il ne descendra pas dans notre cheminée à nous, que dans huit jours, au jour de l'an.

Et l'enfant s'endort en révant que le petit Jésus apporte un magnifique bébé blond, et qu’au pied de son lit, un beau bas tout neuf reçoit le cadeau du Ciel.

Dors, petite fille, dors doucement, la joie enfin est descendue en ta vie, et sur ton petit visage, rose d’émotion, les lèvres de ton père mettent tout l’arriéré des caresses.

A ma fille.

J'ai écrit pour toi, cette toute simple histoire, ma fille chérie, afin que la tristesse des enfants que Noël oublie t’inspire le besoin de te pencher vers la détresse des petits qui, à ton âge, ont déjà appris à souffrir, faute de pain, faute de tendresse, Et puisse l’histoire de Jeannette mettre en ton coeur cette impression profonde qui te rendra pitoyable à toute douleur, généreuse à toute misère,

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révant au petit Jés cher amour!

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