‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 31 sur 50 · DERNIER HOMMAGE · texte numérisé non relu

DERNIER HOMMAGE

Faire Particle, là, à la dernière minute, trouver les mots qu’il faut dire, les faits qu’il faut citer, quand on a le coeur déchiré, — mais faire quand même l’article, parce que le journal attend et que le public doit être servi. .…

En regardant mes confrères affairés autour de la table de fer, où les caractères de plomb s’alignaient pour annoncer au pays que l’un de ses plus grands serviteurs venait de mourir, en les voyant attentifs à leur devoir, oubliant leur douleur pour obéir aux exigences de leur rude métier, je me rappelais la page navrante, où, sous le titre Faire l’article Sarcey raconte comment, la nuit où mourut son ami de coeur le très spirituel About, il fut pris, lui aussi par la cruauté de ce mot du journaliste: faire l’article, et la gorge pleine de sanglots, ne sentant dans sa tête “qu’un tournoiement vide et douloureux”, il se mit cependant à écrire en “machine impassible et impeccable”.

“Aussitôt que j’eus trempé ma plume dans l’enclier, raconte-t-il, il me sembla qu’elle courait d’elle-même sur le papier, et que les phrases s’en échappaient sans que j'y fusse pour rien !”

Il a fallu de l’énergie, de la force intellectuelle et une plume bien docile, au confrère qui dût retracer en quelques heures ja vie si remplie de M. Tarte. Sans compter que celui-là ne pouvait écrire sans une pénible émotion, à la place même où l’éminent journaliste qui mourait, s'arrêta tant et tant de fois à exprimer des choses senties, des vérités émues lorsqu'une carrière intéressante se brisait. D'ailleurs, ceux qui ont vécu au journal, près de lui, bénéficié de ses

Conseils, recueilli ses exemples, ceux-là Je Connaissaient trop bien pour n’avoir Pas aimé l’homme très-bon dans ce lutteur redoutable et tant iré qui a tenu, pendant Quarante ans, 12 pays curieux de ses moindres gestes, sans que la critique la plus rigoureuse ait Pu lui reprocher une défaillance envers sa race! Voilà certes Je plus bel bommage dont l’on puisse

Oui, M. Tarte était fier d’être Canadien-français, et sa fierté il ne se bornait pas à Ja proclamer en phrases pom- Peuses, mais il la pouvait par des actes. I] prêchait sans cesse à notre jeunesse de s’instruire, de s’outiller, suivant son mot

quelqu’un, rien ne lempêchait de s'intéresser à sa fortune et de favoriser ses progrès.

vocation, aussi était-il tout naturel qu’il se sentit bien heureux de rentrer chez Jui.

Je le vis revenir avec une crainte inavouée. . . En effet cet homme dont le talent était si Puissant, qui avait Je secret de dire en deux mots ce que d’autres n’exprimeraient pas déns un long article, dont les petites phrases renfermaient

He Lie RP arr PEU

des arguments merveilleux, ce polémiste qui avait raison des plus rudes adversaires, ce journaliste qui avait fait toutes les luttes avec succès, allait-il nous obliger à posséder un peu de son talent? Mais l’affabilité, la courtoisie, la bienveillence de notre directeur eurent bientôt fait de me rassurer, et je compris très vite que celui-là était trop intelligent pour exiger des autres la souplesse intellectuelle qui faisait de lui un être de force et de combativité. J’eus ma part de ces bontés discrètes que je n’oublie pas; elles me permirent de jrger le coeur de l’homme: £

Le coeur de M. Tarte était à la hauteur de son esprit, susceptible de générosités parfaites. Il défendit toujours d’ailleurs la cause des malheureux, des parias; il ne perdit aucune occasion de s'inscrire au service d’une belle oeuvre.

La presse a unanimement loué la carrière brillante du journaliste qui vient de s’éteindre, et lappréciation du rôle considérable qu’il a joué dans la politique canadienne est sympathique. Voilà que l’homme que l’on a le plus attaqué reçoit à sa mort un universel hommage! Le fait n’a rien qui doive surprendre, car maintenant que l’on ne craint plus que son influence fasse pencher Popinion du côté contraire, ses adversaires même n’ont aucune raison pour refuser au mort le tribut d’admiration que leur inspirait le vivant!

Et si, devant la tombe, il ne reste plus que des respects e: des admirations, r’est-ce pas par une suprême justice ? Celui-là qui accorda à ses ennemis le droit de l’accuser chez lui, celui qui ne craignait pas, au lendemain d’une assemblée mémorable où on l'avait attaqué avec une extrême violence, de faire publier, dans son journal, le discours in extenso qui le critiquait vertement, et qui proclamait que l’auteur du discours éfait un homme de grand talent, certes celui-là méritait

hcitude fut touchante,

M. Tarte était une Personnalité tellement vivante, telle- ‘ ment familière, qu’il s’écoulera un long temps avant que l'on s’habitue à ne plus le voir, à ne plus l'entendre, à ne plus le lire,

“Ses fils, disait hier le Nationaliste, restent derrière lui Pour commémorer honorablement son nom”. En effet, l’'honorable M. Tarte à transmis à ses Successeurs son amour du travail, son esprit de tolérance et d'initiative; il a fait des siens, des hommes qui savent lutter et vaincre. Il n’est donc PaS mort tout entier Je grand Canadien-Français, mais la lourde succession du journaliste Sera-t-elle recueillie ?

28 décembre 1907.

: a tag a mn to L Dern ds: Mar RE LÉGER nf an

Page 1