LL. 2 … À
‘‘MAVOURNEEN”
À mademoiselle Helen Guerin.
On parlait tout bas dans la chambre d’agonie où la Pauvre petite mère irlandaise achevait de mourir, tuée par le climat de l'exil. Elle s’en allait doucement, sans révolte, sans plainte, par une matinée de printemps où tout chantait l’allégresse d2 sa fête nationale, Oh! que cela était navrant de mourir à lPheure de la joie, alors que tout riait au ciel et sur terre, et, de ce complet renouveau, pas une miette de vie nouvelle ne venait à la jeunesse expirante. Et pourtant il aurait fallu si peu de chose pour ranimer les grands yeux verts que la douleur rendait profonds et inquiets comme des abimes immenses, pour colorer les joues de satin blanc d’où le rose venait à peine de s’en aller, pour redonner le sourire aux lèvres pâlies et attristées. Il aurait fallu si peu de chose... quelques gouttes de sang chaud auraient vite fait un miracle en s’inoculant dans les veines vibrantes d’ardeur et de jeunesse.
Mais l’on comptait déjà les minutes que la pauvre jeune mère avait à vivre, et les voix baissaient dans l’émotion solennelle de l’heure dernière.
Soudain, la pièce s’éclaira d’un rayon blond, et une voix douce et plaintive monta dans ‘: lourd silence d’agonie:
—Maman!
Et de petites mains nerveuses se tendirent vers la tête affaissée de la mourante. -
Celle qui ne semblait plus rien entendre se réveilla à ce soudain appel, et son regard s’emplit d'amour.
—Mavourneen | Murmura-t-elle : dans un souffle: | Mavourneen/ .
—Qu'on lui donne sa petite, dit la grosse voix du médecin,
La chevelure d'or de l'enfant s’épandit sur loreiller, à côté des beaux cheveux bruns de la mère, joue contre joue elle restèrent.
—Petite mère, priait l'innocente, la procession va . Passer, et nous irons regarder Par la fenêtre comme l’an dernier... tu te rappelles.., ces beaux drapeaux verts. pris le grand Saint-Patrice. -. €t la belle musique, petite mere, cet air que tu aimes, tu sais, tu le chantais tandis que la musique passait dans la rue...
La pauvrette se met à fredonner : Comme back to Erin, et un sourire infini passa sur les lèvres de la mourante.
—Mavourneen! murmura-t-elle bien bas, en collant ses lèvres aux fils d’or de la tête adorée.
—Mais on a oublié de te mettre tin shamrock reprenait l'enfant. Tiens, je vais te donner le mien.
Dans un geste de Piété nationale, la petite mit ses lèvres sur la branchette verte, la fit baiser ensuite à sa mère, et sur le coeur qui battait ses derniers coups, le cher emblème d'Irlande reposa |
Soudain, une musique mélancolique monta de la rue, une musique douce et triste qui semblait faite pour bercer une agonie. Chanson douloureuse et fière où vibre toute l’âme d'Irlande, âme douloureuse, âme héroïque des preux, âme des femmes aux yeux d'émeraude, âme d’espoir enfin!
Les mains de la mourante se joignirent convulsivement, tout son être se galvanisa sous une puissante émo-
tion, et dans la nuit que la mort fai
sait autour d’elle, son regard chercha avidement la vision chérie de la patrie lointaine.
—Le Ciel! murmura-t-elle ravie,
yeux se fermèrent bien vite sur les elle devait être déjà au Paradis lorsque dans son supréme baiser de mère on Perçut encore le mot d'amour revenant de son coeur, en cette langue si tendre et si mélodieuse de lPErin, Mavourneen|
le Ciel! Ses beaux choses terrestres, et
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Lu C’'ETAIT UN BEAU REVE....
Revoir la plage brillante où il avant tant aimé, où fou de jeunesse et d'amour il avait rêvé d’un bonheur irréalisé, devint l’obsession de Paul, et il n’eût de trêve avec l'exigence de ses souvenir , que lorsqu'il admira de nouveau le paysage merveilleux. de Tadoussac qu’il n'avait Pas revu depuis huit ans. Huit ans! Il avait alors vingtcinq ans, comme il était jeune!
Le village dormait, encore baigné de lumière rose, et Paul, aspirant l'air Pur que le vent du nord apportait à pleine brise, cherchait Partout les souvenirs de son bonheur flétri, I] oubliait, dans l’enivrement du passé revécu, que tout cela était vieux, usé, perdu, que sa vie avait été déçue, et qu’il portait dans son âme le deuil de ses illusions brisées. Il allait comme un fou, revoyant la petite maison blanche et la haie d’aubépine dont les feuilles maintenant sèches et jaunies crépitaient sous la bise automnale, Paul arracha fièvreusement quelques feuillettes puis s’enfuit comme un voleur en écrasant de baisers les pauvres petites mortes, nées au seuil de la maison blanche qui avait abrité ses jeunes espoirs. La grève l’attirait, il avait hâte de revoir le gros rocher où,
‘ 8t Souvent, il s'était perdu dans sa vision d’amour, croyant
en l’éternelle fidélité.
Paul écouta avec une joie amère la complainte triste de la vague qui meurtrissait de son étreinte le rocher insensible, Il écoutait cette plainte monotone de colère et de haine, tandis que tremblait en lui tout un passé de douceurs déçues.
Pourquoi était-il revenu, après huit années, sur cette rive qu’il avait pourtant détestée, oui, Pourquoi revenaitil, si ce n’était pour y trouver la guérison du mal qui s'était acharné à lui, interdisant l'oubli qui aurait été si bon pourtant. Pourquoi était-il condamné à ce souvenir toujours, et à ne plus aimer ; à vivre solitaire et perdu; le bonheur ne passerait-il plus ? Il souhaita ardemment, alors, de recommencer sa vie; et, fatigué de son isolement et de son scepticisme, il appela d’un désir ardent la fée bonne et jolie qui saurait guérir son incroyance en la loyauté féminine, et pour la première fois i! fut las de la pensée de cette femme qui lui avait ravi sa foi et son coeur dans un jeu cruel de tromperie, de déloyauté. Il pensa, avec mépris, qu’un peu d'argent l'aurait sauvé, et il se mit à rire, plein de dédain pour elle, de sourde pitié pour lui, Valait-elle d’être huit années regrettée et pleurée? Folie que tout cela.
Il ferma les yeux, ne voulant plus regarder qu’en lui-même, ennuyé du spectacle de cette rive qui évoquait de dangereux enthousiasmes. 11 sentit soudain une petite main frôler la sienne, tandis qu’une voix d’enfant murmurait : “Dis, Monsieur, si tu dors ?”
L'enfant était toute rose avec un regard magnifique. I! eut en l’apercevant un éblouissement.
—Dis comment t’appelles-tu ? fit-il, presque fou, devant la miniature adorable.
—Yvonne, comme maman, répondit fièrement la mignonne.
Il eut un geste brutal pour léloigner, mais en regardant encore la petite, si jolie, si tendre, il fit un grand mouvement pour l’attirer dans ses bras. L'enfant se laissa caresser, et, heureuse de cette affection subite, elle se prit à
bavarder, se racontant toute à son nouvel ami. “Elle avait six ans depuis hier, Papa l'avait comblée de cadeaux ma- Snifiques, et Maman lui avait permis de jouer dans sa
bre... Elle ne veut pas toujours, Maman, car Yvonne joue trop fort, dérange les petits Pots qui sentent bon, four rage les dentelles et les r''bans, maman Yvonne alors gronde si fort... Mais Yvonnette aime tant toutes ces jolies choses qui embaument.… apa lui, ne gronde jamais, il reste Souvent à surveiller les jeux et le dodo d’Yvonnette, alors que petite mère se Promène et s'amuse avec les belles madames et les aimables messieurs.”
Le jeune homme Comprend que toute l'admiration de la fillette va vers la maman gâtée et adulée, que ses instincts de petite femme sont flattés de tout ce luxe que la mère incarne, mais ce qu’il y a de sain, de tendre, de loyal en l'enfant, se donne au père,
—Et Maman? questionne Paul, avide d'approfondir l’âme de cette femme tent pleurée, et Maman, te prend-t’elle sur ses genoux? te serre-t-elle bien fort?
Yvonne, alors regarde de ses grands Yeux étonnés le monsieur, qui, tout ému, la questionne ainsi, et gravement elle agite sa tête blonde: “Non, vous savez, maman est toujours trop belle pour me tenir ainsi, c’est la bonne qui me berce somme ça, et puis papa. Ah, papa, lui...”
Et petite Yvonne serre ses lèvres très fort, comme Pour mieux marquer ce que ce lui recèle d’adorables tendresses, d’incessants dévouements.
Une voix pointue appelle: “Yvonne”. La petite quitte vivement les bras de Paul, en balbutiant épeurée : “C’est mère”, et elle s'enfuit, gracieuse et fine, sautillant de ro-
cher en rocher, jusqu’à l'apparition blanche que Paul, sans que son coeur tressaille, a tout de suite reconnue. Et quand il voit la menotte d'Yvonne saisie par une main . volontaire qui la secoue rudement, il murmure : “Guéri, enfin !”
Tandis qu'il embrasse d'un regard reconnaissant toute la plage infiniment belle dans la splendeur de cette journée de septembre, sa pensée “émue se pose tour à tour sur celui qui, involontairement, lui vola son rêve de jeunesse, puis sur la jolie petite condamnée à l'ignorance des joies exquises que, seulés, les mères font naître; et, comme il n’était ni brutal ni injuste, la tristesse de cette vie d'homme et de cette vie d’enfant . Qu'elle gaspillait lui fit mal, et il s’en alla guéri, oui, mais incroyablement brisé! :
Songez que depuis huit ans il pleurait un beau rêve. .
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SÉ déni Se - -
Elle était une de ces Passantes en qui rien ne séduit, rien ne distrait, rien n’attire, et elle s’en allait de Par la i sans le regret d’une affection perdue, sans Ja amitié nouvelle, seule, sans même comprendre tout ce que ce mot disait de navrant, Elle passait Par la même route, matin et soir, allant et revenant du travail, indifférente Ux bruits de la foule, aux gaités de la rue, le coeur inerte, Pesprit dormeur
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dait, Elle vécut là-dedans Jusqu'au jour où ses ignobles : | protecteurs, expulsés de J-1r hameau, la laissèrent seule, 4 Sans abri et sans Pain. li Phébie Marcha jusqu’à la ville pour Y Commencer une vie de labeur et de tran-
Pure, sa jeunesse robuste et belle.
ar à cet être san sse, la na- ‘1e avait donné un vi 4 is
Par un dimanche quéclairait un doux soleil de juin,
ébie s’en vint à Péglise, machinale et distraite. Soudain,
près du grand bénitier, elle aperçut un jeune homme qui la regardait s’avancer,
er fixant ses Yeux splendides sur 1
qui lui souriait. Et la fillette s’agenouilla dans un coin sombre du temple, et pour la Première fois de sa vie elle sentit que quelque chose en elle, d'immense et de magni-
fique, s’agitait. Désespérément heureuse de
espéré, rien reçu, dis.qu’autour d’elle on s
ui n’avait rien de doüloureux pour-
€ tout son coeur sa joie de naître à l’émotion, à l'amour, Le Premier sourire Jui avait pris son
FE
Pauvrette, quand elle repassa Près du grand bénitier où la si douce apparition l'avait grisée, tout s'était évanoui, hélas! de ce cher rêve. Le beau jeune homme n’était Plus là, et Phébie sitôt née à la
ter l'épreuve avec le bonheur, Pâle, tandis que dans ses yeux que la douleur subitement Cernait une flamme d'espoir passa n soir de tempête cette enfant indomptée et indifférente à soudain compris Ja douceur d’aimer, à Ja révéla-
Celui-là, qui s’est attaché à la personnalité chétive de cette pauvrette qui Passait sans souci et Sans espérance,
maintenant pour Y semer la j leur...
ner nn 7 eu
Elle eut une bien havrante histoire la pauvre petite Que l'on vient d’enterrer dans un lointain Cimetière de e, alors que lJes bourgeons sourient au Premier
appel du Printemps.
La mort Jui fut douce, infiniment plus douce que la vie, et elle n'eut aucun règret de la terre où elle n'avait
Personne ne l'aima, La mère avait bien essayé de Sourire 3" ::auvre petit être misérable né d'elle, comme
Soeurs, les frères, Comme tout Je monde enfin, et ses lèvres prirent aussi lhabitude d'appeler la Pauvrette de ce nom cruel: Ja Bossue,
Pourtant, Ja Bossue avait une bien jolie âme dans
choses dont 1a nature l’entourait. Elle aima Passionnément
les arbres, les fleurs et les oiseaux, et ces grâces, l'enfant se fit un bo
Coeur rempli. Elle l’école, où elle cou-
—Aïîmes-tu le bon Dieu?
Elle le regarda de ses grands Yeux fiers, puis elle fit oui de la tête, par habitude de ménager les mots. Alors le bon prêtre reprit plus doucement :
—Comment l’aimes-tu ?
Elle eut alors un &rand geste las de prisonnière, et montrant, par la fenêtre de Péglise, le soleil qui resplendissait :
—Je l'aime... dehors... Jà!
Et ce fut vainement que l’on tenta d’initier Ja fillette aux mystères religieux; les beautés du culte n’impres-
elle ne bouda aucune utans, mais, fleurs.
e petit jetée sans une
à la maman, Ja et désireux qui
- \ PP eee RS pe Eu
— gun
= me
Jacquel
Jacqueline,
mm.
ES
, en haut
d’une voix chan Maman vous attend.”
“et le sourire aux
» espère et se dit: “Et ma
gée recommande :
es pour sa fillette.
—Bonjour, P'tite Maman, Sa va mieux?
Elle se redresse et répond ravie:
—Papa dit comme Sa que le Docteur ne veut pas »
Parce que ça va te fatiguer.
—Ah! oui... en effet... ça va me fatiguer... tu as bien raison, ma chérie... Va jouer. amuse-toi... —Tu ne me veux plus ma Maman? questionne l’enfant, d'un Vague accent de délivrance.
—Non, plus! articule la
—Alors, fit la Maman avec un Sourire de martyre, amène-moi ta menotte rose.
Et sur la petite main presque récalcitrante, maman POSa, avec extase, sa joue enfiévrée, et dit d’un ton très bas:
—Ecoute ma jolie, maman va bientôt s’en aller pour
++ €t pendant qu’elle
un voyage... très loin. .. tu sais,
, n'y sera Plus tu auras bien soin de Papa, de Jacques, de tout notre monde ?
a petite, de Maussade, devint attentive et souriante, ! —Et ce sera moi, hein Maman, la maîtresse ?
il, mon bi jou.
—Et tout ce qui est ici i, ma chérie. | ! maman, que tu es fine, et que je t'aime. Quand donc que tu ten vas?
sera à moi?
ain! articule la Mourante, mignonne l'étreint, et, à plein coeur, cette fois, lui crie :
—Ah! que je t'aime!
Et Maman, à demi inconsci conter : “Tu sais, Louise, maman
Moi qui vais être la maîtresse.
rien,
3, ë CA y 2 À & EN
—Dors-tu ? questionne soudain la voix de celui qui lui a appris la désillusion,
re d’une voix encore sonore.
—Alors, Pourquoi tiens-tu tes Yeux fermés ?
—Pour rien... :
fi Il murmure d’un ton !] Prend pas, puis à Ja fin,
—Tu as élevés,
—Ah! tu n'as Pas un mot à dire, Maintenant, ma pe-
qui avait tué Son jeune et na Quineries d'homme Mür, tatillon et despote, Elle avait eu des enfants, et en leur venue elle avait espéré, Et à l’âpre joie de les avoir créés en mère ardente et Passionnée, rien n'avait répondu.
Elle n'avait Pas Su revivre en ses enfants.
Elle S’étiola tous les jours, et eut des heures désolantes de faiblesse morale et physique : elle, qui avait été une Pure artiste, apte à tout saisir et à tout Comprendre, elle en vint à ne Plus aimer son violon dont elle possédait
Et de n'avoir jamais été comprise, jamais aimée, dans Une nuit froide de novembre, Maman se meurt, engoncée
an appelle Ja de toutes ses an-
Petite voix douce
que le mal affaiblit: « nne à personne et à
Je ne suis plus bo rien, et je t’attends !”’
ne, entend la plai et il questionne, soudai
Re vie ET
ovembre de petites voix endormies psalmodient autour de la couche funèbre :