‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 35 sur 50 · DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

DANS LA NUIT

La grand’mère était blanche, blanche de la neige de bien des hivers: la fillette était blonde, blonde comme les épis mûrs. Toutes deux se tenaient enlacées, les rubans bleus se mêlaient aux mousselines liliales, et de tout cela montait un bruit de baisers, un murmure de mots tendres. : Toutes deux avaient les yeux clos... Etait-ce pour mieux lire en leurs âmes qu’elles avaient ainsi abaissé leurs pau- Pières ; s’abimaient-elles dans quelque rêverie que la lumière détruirait peut-être? Non, la grand’mère blanche et la fillette blonde ne voyaient plus clair que dans leurs coeurs. La vieillesse avait fermé les yeux de l’une, l’autre était née aveugle. Toutes les deux, résignées, s’aimaient.

—Tes cheveux, grand’mère, comment sont-ils ?

—Ils sont blancs, mignonne, blancs après avoir été blonds comme les tiens ; les tristesses ont tant poudré de frimas sur ma tête.

—Et tes yeux, ô mère grand?

—Mes yeux, fillette, bruns jadis, ne doivent plus avoir, aujourd’hui, une teinte. A quoi bon d’ailleurs, puisqu'ils

ne sauraient plus voir la candeur des tiens!

—Grand’mère, je rêve parfois à ta beauté, oh! une beauté que mon âme imagine, et à laquelle tu dois sûrement ressembler, car je t'aime tant que ton image a dû se photographier dans mon coeur, et s’y fixer pour me sourire! Et c’est très doux de te regarder ainsi en moi, belle et riante avec des yeux de caresse et des lèvres de baisers. Il ya quinze ans, grand’mère, que je suis née, quinze ans d’obscurité d’où j'ai tiré une lumière. Cette lumière m’éclaire:

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elle me découvre des choses merveilleuses. Ainsi, je connais les arbres, les fleurs, et à force d’écouter la chanson de la mer, j’ai trouvé la couleur de ses vagues, le secret de ses ondulations mystérieuses. J’éprouve, grand'mère, des délices infinies à m’abandonner au sens étrange qui m’anime et me fait vivre des joies insoupçonnées mais combien profondes. Et que me servirait-il de voir ? Je suis sûre que rien n’est beau comme la vision de beauté qui rayonne en mon

ame.

—Tu as raison, petite, va, garde la douceur de tes songes, garde l’ombre de tes yeux, puisque de toute cette tristesse épandue sur ton berceau, tu t'es fait une joie qui ne te réserve aucune désillusion. Va, ma chérie, ma philosophe, tiens tes yeux bien clos, et ne vois jamais au-delà de l’horizon décrit par ton âme éprise d’idéal. Ne demande pas que l’on éclaire ta nuit, puisque ton esprit l’a illuminée des plus sublimes reflets.

—Oh! grand’mère, faut-il que ce soit laid à voir la vie, pour que tu parles ainsi?

—Ma petite enfant, j'ai vu de près, de très près, tout ce que tes yeux ignorent. J'ai contemplé les aurores et les crépuscules. Je me suis empli l’âme de mille spectacles délicieux ; je me suis arrêtée devant de fines merveilles. J'ai eu de véritables enthousiasmes devant des tableaux sublimes. Mais à côté de tout cela, j'ai vu tant de douleurs, de méchancetés, de fourberies, de haines, et te l’avouerai-je, ma petite, j'ai souhaité quelquefois ne plus voir... Le Ciel m’exauça, et je ne garde dans la nuit que j'aime, je ne garde qu’une amertume: celle de ne pouvoir perdre le souvenir des laideurs extrêmes.

—Lorsque tu naquis, enfant, je ne voyais déjà plus, et c’est mon âme seule qui apprit à t'aimer. Je t'ai épelée mignonne, appliquant toute ma pensée à te connaître, et je n’aurais qu’un deuil dans mon malheur, celui de ne pouvoir t’admirer, si je ne te sentais idéalement belle et Charmante comme une créature de rêve. Va, ma chérie, ne regrettons rien; s’il est triste de ne plus voir, il est plus triste souvent . de regarder à travers lPhumaine cohue...

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