‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 36 sur 50 · NAIVETE · texte numérisé non relu

NAIVETE

A mes petites nièces, Thérèse, Madelgine et Valéris Belsiie.

On venait d’apporter le dessert, un beau gâteau à la crème qui fit pétiller de gourmandise les yeux de grand’père, alors grand’mère trancha une part vitement, pour apporter une douceur à ce bel appétit de vieillard.

Entre ces deux vieux, la petite Reine, fille de leur fille, se taisait, distraite, ses grands yeux bruns ne voyaient même pas le succulent gâteau. Grand’mère en mit une large part sur l’assiette de la mignonne.

—Tiens, ma chérie, voilà le dessert que préférait ta maman... ta petite maman... Notre pauvre Jeanne!

Et grand’mère passa rapidement sa vieille main sur ses paupières papillottantes, lourdes de larmes, tandis que grand’père toussait bruyamment pour ne pas pleurer.

La petite avait frissonné en entendant le nom de sa mère, ses longs cils qui ombrageaient son regard masquèrent sa douleur. Elle oubliait tout, perdue dans quelque vision.

—Tu ne manges pas petite?

—Oh ! grand'maman, si tu voulais, supplia l'enfant, je donnerais ce gâteau à quelqu’un qui n’en a pas, et que j'aime tant!

—Très bien, ma chérie, mais tiens, voici pour toi, fit l'aieule, en mettant une seconde part sur l'assiette de Reine.

—Oh! si tu veux, grand’maman, je donnerai tout! Et l'enfant se réfugia dans les bras de la mère grand toute émue.

—Elle aura le coeur de sa mère, se soufflèrent les vieux, consolés.

Reine est vêtue de deuil, les dentelles noires de sa cape- À line encadrent sa fine figure pensive. Pourquoi la douleur a-t-elle déjà mis son stigmate cruel sur ce frêle bébé qui n’a pas encore six ans? Cette ignonne créature portera. Pourtant toute sa vie le rude cachet de l'infortune première, .

porte avec soi du village ;

Pentrée,

visiteurs.

Reine précède les vieux dans cette lugubre promenade ; avec-hâte elle avance, pressée d’arriver à la tombe maternelle. Depuis que l’on a mis en terre sa jolie petite maman, Penfant est devenue la visiteuse assidue de la nécropole : elle y est chez elle, et rien ne l’effraie de tout ce qui fait la terreur des autres petits. Ses pieds mignons foulent familièrement les fosses fraîchement remuées, et ses bras heurtent sans crainte les croix branlantes que la dernière tempête a ébranlées. Toute seule, elle atteint l'endroit où dort la créature chérie que l'enfant aime encore passionnément dans la mort. Elle se penche vers la terre où les fleurs ont poussé, belles et rayonnantes, et elle dit à voix basse, collant sa bouche aux herbes fines :

—Bonjour, petite mère: c’est Reine, ta chérie... je t'envoie des baisers, et encore des baisers...

toi, si tu savais... viens donc me chercher... dis au bon Jésus que je serai sagel... Tu sais, grand'maman a fait un beau gâteau, celui que tu aimes, je t’apporte toute ma part, deux belles tranches, je les cache là, sous le gros géranium.… tu sais, celui qui a de belles fleurs toutes rouges... Bonjour, petite maman, embrasse-moi, veux-tu, et vite, car voilà grand’père et grand’mère qui arrivent... j'ai marché bien vite pour pouvoir te parler toute seule. .. j’essayerai encore ct je t’apporterai de bonnes choses. Oh! que je t'embrasse, ma belle maman!

Et la pauvrette attacha ses lèvres à la terre qui recouvrait la morte adorée. Ses yeux se fermèrent, son petit corps se raidit une minute, et son âme, par une douceur étrange, reçut le baiser d’au-delà.

Reine avait pieusement prié, grand’mère la bordait maintenant dans son petit lit:

Ton gâteau, mignonne, tu las donné à un pauvre?

—Oh! non, fit vivement l'enfant, mais je l’ai donné à quelqu'un qui n’en avait pas non plus.

Grand'mère la regardait surprise. Les bras cälins de l'enfant emtourèrent le cou ridé de la bonne vieille, et dans loreille quà entendait dûr, elle laissa tomber sa confidence :

—Je l'ai laissé à maman!... Tu as dit qu’elle aimait les gâteaux, et peut-être qu’au Ciel on oublie de lui en donner...

Le lendemain, tandis que Reine dormait encore dans son petit lit blanc, grand’mère, dès l'aube, s’en allait vers le

cimetière quérir le don laissé sous le géranium rouge par l'orpheline au coeur naïf. Les oiseaux matineux mangeaient déjà le bon gâteau, la morte le leur avait sans doute donné.

À l'approche de grand’mère les convives prirent peur et s’envolèrent ; la L:rne vieille émietta son biscuit parmi les herbes dégouttantes d: rosée, et rassurés, les oiselets revinrent vite à leur re”.s.

Quand tantôt ;::1e Reine reviendra s’agenouiller près du marbre funéraire, et qu’elle consultera l’ombre du gros géranium, elle croira que sa maman a emporté son gâteau. Et c’est pour lui garder cette touchante illusion que grand’ mère a fait de si beau matin, une marche à travers les tombes, à l’heure matinale où sourient plus joyeux, le soleil, les fleurs et les oiseaux.

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