‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 42 sur 50 · AU BORD DE LA SOURCE CHANTANTE · texte numérisé non relu

AU BORD DE LA SOURCE CHANTANTE

eule.

née !

olleuse- ,

Le printemps faisait sourire les violettes qui embaumaient d’aise les bois reverdissants ; ils fleurait de la jeu-

tilé. nesse partout, au coeur des troncs anciens et des tiges noula velles, le jour où Pierre et Rosette s’en allaient, sous le lea. couvert du bois joli, rechercher la petite source qui avait pe Rosette passait devant, écartant de ses bras frais les à es branches tapageuses qui barricadaient la route; elle les rete- FE nait gentiment pour permettre à son compagnon de se glis-

ser sous le pont fait de blancheur et de verdure. Rieuse, parce que son coeur bondissait de joie, elle marchait tou-

| la . | jadis chanté pour eux.

| } jours et ses petits pieds à peine effleureurs n’écrasaient pas | Î

if l'herbe neuve du sentier.

int Pierre la suivait, inquiet de cette promenade, le coeur

se lourd de jalousie et de tristesse, avide de crier à cette petite reine des bois qui voltigeait devant lui, combien follement

— il voulait l’aimer.

de Il voulait l’aimer ?

Non, il ne voulait pas le pauvre Pierre adorer cette mince créature toute de sourire, être de frivolité et de grâce, croyait-il, qui ne saurait jamais devenir la femme comblant dans sa vie la place immense de l’épouse forte et de la mère

= courageuse.

Non, celle-là était faite pour les fêtes, pour les bals, les plaisirs, les milieux où l’on chante et s’amuse ; elle se trouverait dépaysée, malheureuse, dans l’intérieur rangé, paisible et sérieux que lui, Pierre, voulait se créer...

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Oui, ce gros garçon à tête carrée croyait que sa vie devait être aussi réglée que l’horloge de la vieille maison où il avait grandi; il n’admettait pas qu’une femme ait pleinement le droit d’égrener son rire argenté; il lui contestait le pouvoir des idées très personnelles ; il trouvait scandaleux qu’elle osât exprimer ses goûts, ses opinions ; et la femme de son esprit pouvait avoir un caractère très co.pliqué, pourvu qu’elle respectât le domaine intellectuel. Oh! ce terrain-

là, il entendait bien le garder pour lui seul, et il trouvait :

terrible que la femme pensât à s’y aventurer. Et il trouvait peut-être aussi bien mous les législateurs qui ne passaient pas des lois sévères pour interdire au sexe féminin de penser et de juger les événements qui ne relevaient pas directement du pot au feu, du cahier de mode, ou du papotage mondain.

Puis, il avait un gros grief contre la créature de rêves et de caprices qui marchait devant lui, le servant toute gentille, en retenant les branchettes qui auraient pu frapper, au passage, le pauvre distrait . Comme elle était bien femme et délicatement maternelle dans ce rôle joli, la mignonne Rosette qui allait à la source, légère et fine dans sa joie printanière,

Ce gros grief à titre formidable rageait dans l’âme rancunière de Pierre. Voilà: Il avait lu dans une revuette un petit article jeune, un peu naïf, mais gracieux et doux, et cela était signé: “Rosette”. Quelle horreur! Il avait eu la vision, en le lisant, d’une frimousse brune et rose sourire à sa mélancolie profonde...

Que lui importait d’ailleurs? Rosette était une époque dans sa vie: L'époque des rires enfantins et des jeux premiers ; elle resterait l’amie, jamais elle ne deviendrait plus.

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A quoi bon se tourmenter pour le fiancé que la rumeur prètait à sa petite amie d'enfance ?

Et monsieur Pierre se trouvait très bon de s’occuper de ce mortel-là. :

N’empêche que monsieur Pierre avait un pauvre coeur mordu d'amour, mais il ne voulait pas s’en douter.

—Oh, quelle est jolie notre source, regarde Pierre!

Sans façon, Rosette s’accrocha au bras de l’ami, et inconsciente renversa sous ses lèvres les tresses brunes qui fleuraient les violettes.

Il s’oublia une seconde à la regarder, adorablement fine et blanche dans des décors de verdure neuve, puis fraternel, il indiqua une grosse pierre baignée dans la source.

—Assieds-toi là, comme autrefois.

—Je le veux bien, mais toi reprends ta place ancienne sur la roche voisine, pour que nous causions vraiment comme au temps passé.

—Abh, il est loin le temps passé.

—Mais je ne trouve pas, moi, je le vois encore tout proche. Toi Pierrot, en dénit de tes moustaches et de ton air avocassier, je te revois toujours petit garçon, avec ton allure gauche et un peu hébêtée tu sais. Ah, ne fronce pas les sourcils, je ne dis pas cela pour t’embêter, car je t’aimais bien quand même; tu étais mon favori, et combien de fois n’avons-nous pas jasé d'amour, — sans savoir ce que c'était mon Dieu, — mais nous n’en parlions que mieux! Ah! si la source voulait être indiscrète, Pierrot, nous serions surpris de nous ré-entendre.

—Ft fâchés, peut-être...

—Moi, non pas, fit la rieuse en regardant tendrement le jeune homme. Je ne regrette jamais ce qui m’a faite heureuse...

—Ainsi ces souvenirs te sont agivables à évoquer ?

—Beaucoup….

—Et pourquoi ?

—Parce que j’aime à me reporter vers les belles joies anciennes, et à noyer mes mélancolies présentes dans l’onde pure de la petite eau familière.

—Tes mélancolies... Oh.

—Oh!... toi aussi, tu ne vois que mon sourire, mais je suis faite ainsi, mon triste ne s’épanche jamais et la joie flamboie toujours dans mes yeux. Mais mon coeur est las parfois, las immensément.

—Et c’est alors que tu fixes tes tristesses dans des li- &nes mélancoliques, hasarde le jaloux.

—Quoi, tu as lu ?

—J'ai lu; compris, non; admiré, point.

—C’est ton droit.

Et Rosette blessée ne parle plus, elle écoute la source soupirer pendant que les oiseaux aux bords des nids psalmodient des hymnes au printemps à peine né. Ainsi penchée elle ressemble aux Pauvres violettes prématurément flétries, et Pierre a un remords de cette langueur attristante.

—Rose, parle donc... soupira-t-il.

—Que je parle, mon ami, et pourquoi dire? Je viens de Comprendre que nos âmes sont trop dissemblables pour s’appareiller jamais. Nous appartenons à deux époques ennemies, et nous sommes tous deux des intransigeants.

— Comme tu parles.

nt

—Tiens, il y a un blâme dans ta voix, déjà ; tu n’admets pas qu’une femme constate certaine choses, c’est tout au plus si elle a le droit de les sentir ; et tu te cabres lorsque & tu m’entends raisonner nos états d’âmes.

—Nos états d’âmes! Mais tu ne parles plus Rosette, s tu écris!

e : Re ; 5 —Et qu'importe si je dis ma pensée. Crois-tu donc que

l'homme seul a le droit d'analyser, de juget, d'apprécier ?

É Penses-tu vraiment que le bon Dieu a donné la raison aux : femmes jour ne pas s’en servir en tout? Je sais que nous

avons une façon différente de sentir et de comprendre; nous sommes des intuitives. des sensibles, des mystiques souvent; vous êtes des logiciens nés, des penseurs, des philosophes ; mais chacun à notre façon nous résolvons les problèmes, et notre finesse native nous sert mieux souvent que votre bon sens appris.

—Oh, vous êtes très moderne, miss Rosette, et vrai nous ne sommes pas faits pour nous comprendre.

—Ch, si, je te comprends très bien, mais je sais que tu me blâmes d’être neuve comme mon siècle, d’avoir des dehors superficiels, légers comme la mousseline de ma robe, et d’être nantie d’un petit coeur de mousse grand comme la main, et immense comme des mondes. Tu me reproches de penser autrement que nos mères, et tu m’en veux. de dire que j’aime la vie un peu libérée des ennuis inhérents à notre état social, et de rêver autre chose que de vivre dans un milieu étroit, serré, entouré d’une haute muraille qui empêche de regarder les horizons, et qui masque tout, jusqu’à la beauté complète des soleils. ..…

—Quel langage !

—Oh! affreux, désastreux,

mais voilà je parle comme je sens.

que, née et élevée ici, avec le spectacle constant des vertus modestes de nos femne m'explique pas tes des jours où j’accuse faire l’âme aussi vaporeuse dans son positivisme, aussi légère, aussi tourmentée, aussi …

—Les vertus de nos femmes! Tu prendre pour un monstre. Et tu crois sincèrement que mes

es abîmes à sonder, et dans son âme mille joies inconnues, d’une douceur vibrante, oh,

bonnes tu ne saurais... + Voyons, Pierrot, tu ne m'en veux pas, dis, de te gâter un brin ton idéal, et tu ne m’ai moins pour cela? Et la câline entra son regard tendre dans l'oeil bleu qui la Contemplait. Deux âmes frémirent.

—Je ne t'en veux Pas, saurais-je d’ailleurs te détester, toi la charmeuse de toute ma vie d’enfant, Mais pourquoi

quoi bon verser le meilleur de toi dans des Pages que tous peuvent scruter et critiquer... D'ailleurs que mi

importe, c’est une question à régler entre ton fiancé et toi! ajouta-t-il rageusement. —Mon fiancé, jeta sourdement Rosette Pâlie, à la source cristalline qui insousciante, jacassait son sempiternel refrain. Ce fiancé dont elle ne voulait pas, puisqu'elle aimait un aveugle... Pierrot.

—Oui ton fiancé, et il me semble que tu l’oublies un peu, en ce moment, Roson, car nous ne sommes plus des

enfants, et nous voilà à rêver et à nous disputer comme des amoureux, mais... Ah, fillette, que fais-tu-là ?

Blessée d’être incomprise, Rosette frémissante, étourdie, rageuse, prononça ces mots qui détournent les vies de leur cours naturel, et coquette, elle lança:

—kRien, je m’amuse!..….

O petite, pourquoi as-tu dit cela froidement, implacablement, tandis que ton pauvre coeur de mousse mourait de peine ?

Et la source ne chanta plus, et les oiseaux se tinrent au bord des nids, tandis que sous les bois attristés Pierrot et Rosette s’en allaient, désunis à jamais, eux que la vie avait fait dissemblables pour que l’amour, cette amante des contrastes, tint leurs deux coeurs plus étroitement rivés.

Dans la tiédeur d’un soir de mai, tous deux ïis quittèrent le bord de la source chantante, à la recherche d’un idéal qu’ils venaient follement d’engloutir dans les ondes d’une eau capricieuse: onde qui jamais plus ne leur rendrait leurs rêves tendres.

Et chacun, par des voies opposées, s’en va souffrant de n’avoir pas assez compris, de n’avoir pas assez parlé.

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