‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 43 sur 50 · LEGENDE DES LILAS JALOUX · texte numérisé non relu

LEGENDE DES LILAS JALOUX

Ils étaient nés, la même saison, dans un grand jardin, près de la maison ombragée d’érables : ils étaient venus, par fantaisie, plonger leurs racines tout près de la jolie demeure, où, tout le jour chantait La joie.

Le premier an de leur floraison ils entr'ouvrirent tous deux leur radieuse beauté, à la même heure, et l'atmosphère de la maison se trouva, tout-à-coup, saturée d’effluves enivrants.

Par les fenêtres ouvertes la senteur des lilas monta.

—Quel parfum, murmura la mère charmée, Ne trouvez-vous pas que le printemps fleure bien bon cette année?

—Mais ce sont mes lilas qui fleurissent ! s’écria le père.

Et toute la bande familiale envahit l'escalier, tandis que, sur le bord des nids, les jauvettes disaient aux rossignols : Ce sont les lilas qui fleurissent. Ah, qu’ils sont jolis!

—Ravissants, Prononça le père, mais je préfère toutefois le lilas bleu. Ne Vous semble-t-il pas que son parfum est plus pénétrant, plus subtil. et n'est-ce pas lui qui donne à l'air tout entier cette senteur exquise?....

—Peut-être... répond la mère pensive, mais je lui préfère, à votre lilas bleu, l'odeur suave et discrète de la petite fleur pure qui penche la tête et parfume tout doucemen. les chants de mai. Voyez mes lilas blancs, et dites si leur grâce liliale n’éclipse pas la teinte fade de vos fleurettes mauves ?

—Ce sont les couleurs de Marie.

—Et les miens ont pris celles de la Vierge!

—Tous deux sont beaux et sentent bon, murmurèrent les petits, charmés de cette éclosion printanière qui réjouit les coeurs inignons, en leur apportant la promesse des joies d'été. Mais les deux lilas sont devenus tristes. Leurs fleurettes ont clos les corolles bleues et blanches, et dans la tristesse du soir éteint, les fleurs du printemps ne dorment pas: elles rêvent. Et Fauvette dit à Rossignol: “Le blanc est plus joli !”

Et Rossignol répond : “Le bleu 2 plus de charme !”

Les lilas songent, moines et déçus, aux paroles de tout à lPheure ; ils ont froid au coeur, leur tout petit coeur de fleurettes souffre en songeant que leurs beautés ne plaisent pas également, et que leurs charmes sont discutés. Et la rosée tombe, lente, accrochant des larmes dans les pétales bleus et blancs des pauvrettes déçues.

Oh, que c’est triste de voir pleurer de pauvres petites fleurs d'amour dans le silence d’une nuit de mail

Elles se mirent à sangloter si fort que la reine des nuits s'émut :

—Qui se plaint ici? questionna-t-elle!

Une étoile fervente adulatrice de Madame la Lune s’écria :

—Belle souveraine, ce sont de petits lilas qui souffrent de n’être pas pareïllement aimés. L'un est bleu, on lui p: éfère son blanc voisin, et le voisin blanc pleure d’être moins chéri que le bleu. Et tous deux, Ô ma gracieuse reine, se tourmentent dans la nuit, et troublent votre Majesté des éclats de leur jalcuse tristesse. Nous leur imposerons si-

. lence!

Madame la Lune, très bonne, s’opposa à cette violence, ét appela ies lilas pleureurs.

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—Lilas, pourquoi ces larmes ? questionna Phoébé bien- Yeillante.

—Nous avons peine, Madame, de n’être pas également aimés. Aujourd’hui nous fleurissons tous deux, contents d’être dissemblables, sûrs de plaire mieux ainsi, et voilà qu'à notre première éclosion on conteste légalité de nos charmes, et l’on expose nos coeurs de lilas à des jalousies sans fin. Et voilà Pourquoi nous pleurons dans la nuit, Madame la Lune.

—Et que cela vous importe? fit l'Etoile superbe. Ne Savez-vous pas que la loi suprême nous condamne à cette inégalité d'hommage, de sympathie, d'amour? Vous subissez le sort commun, 6 lilas jaloux, et les hommes eux-mêmes, ces rois de la création, sont les esclaves des goûts, des préju-

gés, des caprices de leurs frères.

—Mais eux, ils ont une âme, Ô Etoile, pour supporter tout cela, tandis que nous n'avons qu’un tendrelet de tout petit coeur à offrir à la souffrance. Voyez, ô madame la Lune, mère de toutes les belles étoiles, voyez cette toute menue chose que l’on nous a donnée pour être heureux et malheureux. Elle est toute pleine de larmes à cette heure navrée, la petite chose qui nous permet de vivre, d’aimer et de souffrir. Voyez!

Et la reine des nuits se pencha, vit, soupira, et puis dit:

—Petits lilas blancs et bleus, nés dans le jardin de la maison ombragée d’érables, je prends en pitié votre tristesse et votre grâce, et pour épargner à vos jolis coeurs de lilas jaloux de nouvelles tristesses, je vous condamne à ne plus jamais fleurir ensemble. Toi, lilas blanc, aimé de la femme, continue de sourire et de parfumer, pendant que ton voisin

- fermera ses bleus pétales, et s’endormira dans le silence, jusqu’à lan prochain.

: Et Madame la Lune, belle et majestuere, se tut. < Le lilas bleu s’endormit pendant q « le lilas blanc | rayonnait, CPR

À la maison, vainement on tenta d’éveiller le lilas bleu. | Il dormit jusqu’à l’an suivant. ; Depuis,ce fut toujours ainsi, une alternative de sourire et de sommeil entre les lilas bleu et blanc fleurissant au pied de la blanche galerie. Et cela durera jusqu’au jour, où une \ voix douce et tendre proclamera que les lilas sont égalemeni beaux et aimés.

Ils cesseront alors d’être les lilas jaloux.

À M. et Madame Alphonse Bernier.

Vous m'avez raconté l’histoire de vos lilas jaloux. Je vous dédie affectueusement la légende de ces fleurs.

| ms

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