L'ANNEAU D'ARGENT
Il lui avait passé au doigt un tout petit anneau d’argent, en disant:
—Ma mie, je pars pour longtemps peut-être, emportant ton serment d'amour; je reviendrai sitôt que la fortune m'aura souri... Mais si ton Coeur me devenait infidèle, renvoie-moi l’anneau d'argent, et je saurais alors que mon bonheur est fini.
Puis il s’en était allé vers les régions lointaines où l'or se trouvait à pleines mains, tandis que la jeune fille éperdue sanglotait en répétant la Promesse sacrée: Jamais je ne l’oublierai!
Et de longtemps elle n° voulut ni rire, ni chanter, fuyant les Compagnes et les jeux, éprise de la solitude où, toute à son aise, elle rêvait à l’absent.
Une lettre , puis une autre vinrent, et le silence se fit, un silence lourd d’incertitude et de détresse. Là-bas, c'était Si loin, le climat tuait tant d’êtres vigoureux, le pauvre Louis peut-être avait succombé avant d’avoir atteint ces pays incléments. Et Laure, de pleurer, devint si défaite, que l’on eut dit que le chagrin avait tué sa belle jeunesse.
Elle attendit ainsi toute une année, se débattant dans l’angoisse, voulant espérer encore... Mais autour d’elle on se lassa de sa peine, et les quolibets cruels saluèrent ses pau- Vres Yeux meurtris par les larmes. Laure souffrait, mais regardant l’anneau d'argent, elle espérait encore.
Le chagrin lui-même se lasse, et l’on ne peut pleurer toujours lorsque l’on a vingt ans ct de la beauté.
—Si tu ne cesses de te désoler ainsi, lui dit durement sa mère, tu vas devenir laide, et personne ne voudra plus de toi. Il faut se faire une raison, à la fin, et prendre la vie comme elle est. Puisque Louis n’écrit plus, c’est qu’il est
mort, ou encore qu’il t'a oubliée... Dame, les jeunesses, c’est volage et oublieux!
Laure s’était enfuie dans sa petite chambre toute humble de fille des champs, sous les combies, et là, elle avait crié sa douleur... puis réfléchi. D'abord, elle avait questionné la petite glace, grande comme la main, et miré ardemment sa jolie figure ravagée. Sa mère disait vrai, la fraîcheur désertait ses joues, et déjà élle allait avoir des rides, oui, elle comptait déjà trois petits soupçons, là, en plein front. N’était-ce pas odieux à son âge! Et puis, s’il n’était pas mort son beau Louis, si là-bas, auprès d’une autre plus belle et mieux nippée, il oubliait sa modeste petite fleur des prairies. Elle se cabra sous loutrage, et d’un mouvement fiévreux elle essuya ses larmes. En effet, la mort, ça s’apprend toujours. Si Louis avait péri là-bas, on aurait toujours fini par le savoir au pays, tandis que s’il était heureux, heureux et aimé, l'ingrat, nul ne songerait à prévenir la délaissée qui gardait pieusement à son doigt l’anneau d'argent.
La petite fissure était faite au coeur de Laure, le doute s’y infiltra, puis la colère, puis l'indifférence. Tous les jours,
la jeune fille se détachait du passé, se reprenait à la vie, à l'espoir.
—Pardi, lui dit son beau cousin, un soir qu’elle avait mis un noeud rose dans ses cheveux blonds, pardi, ça revient l’'amoureuse, et on va pouvoir rire un peu, maintenant, sans s’attirer des regards courroucés.
Pour toute réponse Laure sourit, radieuse et si jolie. Et le cousin songea qu’il pouvait reprendre la cour faite autrefois à sa belle parente. Il recommença.
Cependant Laure gardait toujours l’anneau d'argent, ne
Pouvant se résoudre à l'enlever du doigt où Louis l'avait lui-même passé.
S'1 n’était pas mort cependant, s’il revenait se venger de la parjure... Un soir qu'elle s'était égarée dans le petit bocage baigné de lune, Laure écouta les doux propos et les tendres serments de son promis, et un remords lui vint de sa lâcheté,
Pourquoi n’avait-elle Pas arraché de sa main ce gage des amours passées ?
Un rayon de lune faisait luire, d’un éclat gênant, le modeste anneau, et Laure honteuse, tout doucement, le retira et dans sa main serrée le tint longtemps.
Le cousin disait: “Laur.
et jure que tu seras à moi.”
La jeune fille ouvrit les doigts, l’anneau glissa, se perdit dans l’herbe drue et fine... Elle avait juré.
e mets ta main dans la mienne,
tant elle se penchait vers un berceau où un doux bébé riait en agitant ses petites mains.
Soudain, brusquement, elle se retourna. Un homme était là, sur la porte, qui la regardait. Inquiète et brave elle s’avança, mais une voix la frappa qui appelait “Laure” et elle chancela.
—Laure, répétait encore l’homme... Laure...
La jeune femme frissonna à l’appel.
—Je vous en prie, bégayait-elle, je vous en prie! Et de ses deux mains elle repoussait la terrible vision.
—Pourquoi avez-vous peur, à ma chère fiancée, pourquoi ces cris et ces terreurs? Je reviens de très loin, il est vrai, mais pas de l’au-delà! Voyons, regardez-moi, je suis
Louis...
Maïs Laure frémissante tenait ses yeux cachés. Louis s’approcha alors, et voulut abaisser les mains rebelles, mais il s’arrêta, frappé au coeur... L’anneau d’argent était un anneau d’or!
—Malheureuse, vous m'avez trahi! Où est l'anneau d’argent ?
Elle abaissa ses bras sans le regarder:
—Je lai perdu là-bas, dans le bocage.
Puis elle essaya d'expliquer: elle l'avait cru mort ou oublieux..….
Lui ne disait ritn, mais son regard dur et méprisant écrasait la pauvre créature. La tempête, et une tempête terrible, s'amassait dans le coeur si affreusement déçu. Il allait crier sa colère, son dédain, quand dans l’horreur de ce silence où se préparait un drame, une voix monta, douce et
chantante, si pure et si tendre qui disait: Maman. Alors Fhomme vit le berceau, et la mère qui s’élançait vers l’enfant, oublieuse de tout le reste. Devant ce spectacle sa rancune mourut.
Et il s'enfuit par les grandes routes, où jamais plus il ne repassa.
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es 198 — L'AMIE DES OISEAUX
Je dinais à une petite table dans un de ces cafés où l’on entre par hasard. J'avais pour voisine une vieille demoiselle. Je dis demoiselle, sans trop savoir... Mais avez-vous remarqué combien il est facile, presque toujours, de distinguer: Madame a un air tout autre, elle a plus d’assurance, elle vous regarde pour dire: “vous savez, j'ai été jolie, jeune, aimée... Ça n’y paraît plus, mais c’est égal. Si vous naviez connue jadis”. Et les yeux vous répètent maintes choses d’antan. La vieille fille est plus ramassée, moins jaseuse ; il y a de la méfiance dans son regard, quand il n’est pas rempli d’une indicible mélancolie, ou. lorsqu'il ne dit pas: “Je passe sans rien voir, parce que tout ça me fait mal.”
Elle mangeait timidement, osant à peine demander ce qui lui manquait. La pauvre était atrocement petite et grassette. Son cou, long comme ça, débordait sur la dentelle rougie du col de sa mince robe. Je comptais trois trous à la manche qui frôlait mon bras, et je n’osais regarder au-delà. J'aurais voulu lui dire que j'étais triste de son abandon que tout criait cruellement. Mais, allez donc blesser une pauvre âme errante qui se sauve de votre pitié, en lui jetant l’aumône de la sympathie... Bientôt je la vis se livrer à un petit manège qui m'intéressa. Furtivement, guetrant la bonne, elle ramassait les miettes de pain et les faisait tomber dans une espèce d’aumônière dont les cordons s’enroulaient à son bras.
—Voulez-vous ceci? dis-je, en abandonnant mon croûton.
Elle eut un sourire qui se fixa avec peine sur ses lèvres
déshabituées.
—Merci pour eux! dit-elle tout bas.
Pour eux? Et mon imagination s’envola vers une mansarde où des pauvrets gelés et affamés attendaient le retour de la tante. Car plus je la regardais, plus eile me donnait l'impression d’une pas mariée. Cest stupide peut-être, mais c’est ainsi.
Elle s’en alla bientôt après avoir enfilé une jaquette toute mince. On devait grelotter là-dedans. Ma voisine ne songeait pas au froid. Nous sortimes ensemble, mais plus alerte je la dépassai bientôt et je m’avançai à travers un grand parc abandonné, Abandonné? non pas, toute une nichée de moïineaux s’ébattait dans les allées blanches. Les moinillons semblaient attendhe, et j’eus le regret, en les voyant sous cette froidure, immobiles, du mal que j’en ai dit déjà. Je pensai : “combien ils doivent nous aimer ces petitslà pour rester avec nous, alors que l'été s’en va... Et s'ils font la guerre aux oiseaux du printemps, c’est peut-être parce qu’ils veulent venger le Canada de certains dédains.” Sait-on jamais ce que pensent les oiseaux ?
Soudain, un frémissement d’ailes heureuses passa, je marrêtai.
La vieille demoiselle vidait son aumônière dans le groupe des aftendants. Les petits moineaux se secouaient afin de faire tomber les grainailles attachées à leur plumage. Et lon riait bien sûr, en picorant sur les plumets du voisin, les petites miettes de la charité.
La vieille demoiselle exultait. Elle était presque jolie, en ce moment, avec ses yeux pleins de joie, ses lèvres rieu-
eme
ses et son tendre geste d'amitié Moineaux, moinelles et moinillons lui faisaient fête: c'était leur amie.
Charmée, j'assistai à une réjouissance intime où de simples petits oiseaux prouvaient ce que ne savent pas toujours démontrer les grands humains, ce que l'on appelle prosaïquement : la reconnaissance de l’estomac. Elle regarda ses protégés tant qu’une parcelle de pain ombra la liliale beauté neigeuse, puis lorsque les petits oiseaux eurent tout becqueté, la chère eut un sourire navré en voyant ses protégés tristes de n’avoir pas assez mangé peut-être.
Ils entouraient les pauvres pieds mal chaussés de leur bonne amie, quelques-uns; familiers, glissaient leurs becs mignons dans les toutes petites fentes des chaussures brisées : elle, souriait, amusée de ces affectivas d'oiseaux. Recevaitelle beaucoup de caresses, cette pauvre femme, pour qu: es baisers des moineaux lui soient aussi doux!
Tout à coup elle me vit qui l’observait, elle m'indiqua du regard sa petite famille, comme pour dire: je vous la présente!
L’amie des oiseaux m'intéressait, je voulus lui parler:
—Ils ont bien de la chance de vous avoir.
—Je les aime tant. Il y en a, voyez-vous, qui traînent des toutous, d’autres qui câlinent des chats, il faut bien aimer quelque chose, quand ce n’est pas quelqu'un... Moi, j'aime les oiseaux d'hiver, ces petits courageux qui couchent dans nos neiges et vivent de la charité. Depuis dix ans je donne à manger aux oisillons de ce parc, ils me connaissent, et vous voyez qu’ils ne me craignent pas.
En ce disant, elle se pencha, et en attrappa un tout petit au’elle approcha de sa joue pour le réchauffer, et la menue bête s’abandonna à cette caresse.
—J'ai nourri bien des générations de ces petits-là, marmotta-t-elle avec un sourire de grand’mère.
— N'est-ce pas que les oiseaux sont des êtres reconnaissants ?
—Infiniment plus... que les autres.
Enigmatique, la vieille demoiselle remit ses mains dans un pauvre manchon dont la fourrure ne trahissait plus son origine, et s’en alla, après m'avoir saluée de ces mots :
—Soyez sûre que ce sont les ciseaux qu’il faut aimer— pas les hommes!