L'AME FRANCAISE
A M. Jules Helbronner.
Ils s'étaient séparés de la France l’un après l’autre, parce que le malheur s'était abattu sur eux de façon fatale, anéantissant le petit bien, le seul espoir du jeune couple. Mariés depuis un an, ils étaient si heureux d’amour qu’ils n'avaient même pas appréhendé qu’un grain se lèverait à l’horizon, que bien vite l’horrible tempête dévasterait leur quiète existence. Aussi, lorsque l’ouragan souffla, pressés l’un contre l’autre, ils gémirent longuement sur le désastre qui changeait leur douceur en tourment.
Le feu avait tout ravagé, remplissant le jardinet d’alentour de décrmbres infâmes, brülant tous leurs souvenirs, jusqu’à la jolie robe de noces à fleurs éclatantes, jusqu’à la couronne nuptiale gardée sous un globe, douce relique. Et la layette, la jolie layette cousue le soir sous la lampe, les petits tricots, les coiffes endentelées, les petites robes enrubannées, les châles brodés, tout cela aussi était anéanti. Les baisers qu’ils avaient mis, avec une folle tendresse, sur toutes ces menues et touchantes choses n’avaient donc pu les sauver de la dévastation.
Et Pierre pleurait sur ces décombres; et Jeanne sanglotait appuyée à l’épaule de l’ami très cher-
—AÀ quoi bon nous désoler, fit soudain la jolie femme, en essuyant ses beaux yeux où brillaient maintenant tous les l courages. Nous sommes jeunes, nous sommes forts. Re- 14 commençons | 11 Il se redressa à ces mots énergiques,et s’en alla en quête de la fortune infidèle. Hélas, l'usine qui l’avait nourri jus-
que-là, avait aussi subi le même sort que la maisonnette, et en attendant la reconstruction Pierre voulut essayer d'autre chose et il alla se heurter à toutes les déceptions.
Chaque jour il arpentait son petit bourg ; chaque soir il retrouvait Jeanne sur le seuil d’une maisonnette étrangère ; sa Jeanne avec un joli sourire d’attente lespérait, mais au regard quémandeu- des chers yeux de sa douce, Pierre répondait chaque soir : “Rien l”’
Jeanne entourait alors de ses deux bras la tête de son aimé en murmurant l’habituel refrain: “Ce sera pour demain.”
Mais la chance ne venait toujours pas, et Pierre s’assombrissait tous les jours, la provision de petites pièces d’ar-
gent contenues dans le bas de grosse laine allait bientôt ‘finir, le petit naîtrait dans quelques jours, il viendrait sous un toit étranger, on n’aurait que la pauvreté à lui offrir, à lui, le petit roi tant désiré, tant aimé.
Jeanne pleurait quand elle était seule en songeant à tout cela.
Il y avait deux jours que le mignon souriait dans ses langes rustiques, quand Pierre, plus sombre et plus triste, raconta à Jeanne qu’un parti d’émigrés allait bientôt partir pour l'Amérique. Il nomma plusieurs amis du pays qui allaient s’embarquer ; il paraissait que là-bas, tout au nord de cette contrée immense, il y avait des terres excellentes qui ne demandaient qu’à produire. Lui, elle le savait bien, il avait toujours rêvé de la culture, et encore, dans ses yeux tristes,elle lisait tout son désir écrit en lettres lamboyantes.
—Quand partent-ils? questionna-t-elle anxieuse.
—Dans eux jours, répondit-il avec gravité.
Elle frissonna longuement et ferma ses yeux où des larmes montaient. Elle avait espéré un délai plus long qui lui permettrait de guérir et de s’en aller avec lui. Mais, puisque cela ne se pouvait pas, Pierre partirait seul, elle irait plus tard le rejoindre avec son fils. Elle resta longtemps les paupières closes, et Pierre, qui la croyait endormie, berçait lentement son bébé en murmurant avec des sanglots étouffés :
—Ah mon petit, mon pauvre petit!
Cette plainte tendre disait mieux à Jeanne, que tous les discours, la pensée de son Pierre.
À la nuit, quand le mari vint mettre son baiser sur ‘c front de la jolie maman, elle le retint tout contre elle:
—Mon Pierrot, il faut partir avec les autres.
—Partir, cria Pierre, affolé maintenant à la pensée de laisser derrière lui tout ce qu’il aimait... partir, mais tu n’y songes pas ma Jeannette!
—J'y songe beaucoup, au contraire, fit-elle, assez courageuse pour lui sourire. Je crois qu’il reste assez d'argent dans le bas pour payer tes frais de voyages et d’installation. Tu es si économe, mon homme, que tu sauras te tirer d’affaire avec cela, termina-t-elle câline.
—Tu veux que je prenne l’argent, et que je m’en aille tout seul, te laissant toi et le petit sans ressources. O Jeannette, comment peux-tu me croire assez sans-coeur pour faire cela ?
Elie ie rapprocha, et joue contre joue, elle conta:
—Tu pars là-bas avec les amis, tu te choisis une bonne petite place, tu nous prépares un nid, et dans quelques mois je vais te rejoindre avec notre André.
—Mais comment vivrez-vous d’ici là ?
—Comment ? Oh, ne t'inquiète pas. Tu sais que je manie l'aiguille de façon fort experte, et l’autre jour Madame Durand m’a proposé un engagement avantageux. Je l’accepte, je fais de petites économies, et l'an prochain nous nous retrouvons dans quelque solitude enchantée, heureux comme des princes !
—Oui, mais s’expatrier... protesta Pierre dont le patriotisme s’éveillait lancinant,
—Nous emporterons là-bas l’âme française, voilà tout !
Coeur contre coeur Pierre et Jeanne pleurérent longuement.
Le matin du 14 juillet 1903, pa. un soleil radieux, une femme tenant un bambin sur ses bras descendait à la gare du Lac Doré dans le Nord-Ouest canadien. Elle interrogea longtemps le brave gardien de la station, finalement le digne homme fit atteler une lourde charrette, y plaça la femme et l'enfant ainsi que leur tout mince bagage, et après avoir crié en anglais quelques recommandations à une vieille dame dont la tête émergeait de l’unique fenêtre du second étage, il donna un coup de fouet à Bob, et le convoi prit une route bordée de grands arbres, où cela sentait tous les parfums.
La jeune mère, pensivement, explorait les alentours ot son regard ne découvrait que moissons d’or.
—Ce n’est donc pas habité ici? questionna-t-elle craintivement,
—1l y a deux ou trois maisons d’ici à la ferme de votre mari, répondit le conducteur, que l’ahurissement non-dissimulé de la jolie voyageuse semblait divertir un brin.
—Ah! laissa simplement échapper la jeune femme.
—Dame, on n’est pas en Bretagne, ici, il n’y a pas tant de monde que chez vous, mais en revanche, il y a plus de richesse! finit-il presque rudement.
Et comme sa compagne ne répondait pas, le brave homme craignant de l’avoir blessée, voulut réparer sa maladresse.
—Comme cela votre mari ne vous attend pas?
—Non, j'ai voulu lui faire une surprise le jour de la
fête française. La joie que lui causera notre arrivée ce matin effacera la tristesse des mois d'absence. Et la gentille Française serra longuement le bel enfant, qui dormait sur son sein, grisé par la brise qui soufflait ses effluves embaumés. ; ; —Un brave garçon que votre mari, madame, un travailleur qui a déjà joliment fait son chemin. Il arrivera. Puis, en dépit de la solitude, on vit heureux ici, croyez-en un vieil habitant qui y réside depuis au-delà de quinze ans.
Quand ils eurent cheminé une heure durant, le conducteur annonça :
—Voyez-vous la petite maison blanche là-bas? C’est chez-vous !
Ah, comme ce mot de chez vous fit du bien au coeur de la jolie exilée qui s’en venait retrouver Pierre, au matin de la fête nationale.
—Il est aux champs, observa le conducteur, mais midi va sonner bientôt et vous le verrez venir. Tlne soupçonne
pas quelle belle surp:ise ‘’atiend au nid, fit le bonhomme tout riant.
Jeanne voulait savoir le pr:x du voyage:
—Allons donc, pete dre, est-ce que l’on parle de ces choses-là entre voisins. Trop heureux de vous avoir été agréable à vous et à M. Pierre. Et au revoir, fit-il en soulevant son chapeau de paille.
Jeanne, tenant son André à la main, entra dans le petit jardin qui encerclait l’habi‘ation d’une verdure douce et rieuse. Tout était rustique et charmant: la maisonnette blanchie à la chaux était toute petite et combien simple avec sa vérandah faite de pièces mal équarries, où cependant la vigne osait prestement grimper comme pour masquer toutes les défectuosités de la construction. Jeanne poussa la porte que l’on ne prenait pas la peine de verrouiller, et elle entra chez elle!
—Papa, modula André comme s’il eut compris dans son adorable candeur, qu’il se rapprochait de son père.
Elle pleura doucement, la chère créature de tendresse, en retrouvant un peu de son amour.
Mais soudain, fouillant dans ses paquets, elle en tira un drapeau, un joli drapeau de France, dont elle décora une colonne de bois rude, puis se dérobant sous la vigne avec son bébé, elle attendit.
Le temps eut pitié de sa fièvre et coula plus vite.
Pierre s'arrête à la porte de son jardinet: il vient de voir le tricolore flottant dans son désert, ses jambes ne veulent plus avancer, et fou de joie et d’amour, il crie: Jeanne, Jeanne!
Elle s’élance de sa cachette, suivie du bambin trébuchant. Elle est là, sur son coeur, le soutenant, lui parlant, et quels mots tendres elle lui dit. :
Puis, comme ébloui par tant de bonheur, il ne voyait plus, il n’entendait plus, elle ramassa le petit accroché à ses jupes, le jeta sur le coeur du père, et l’enfant se rappelant la leçon maternelle colla sa tête blonde au front du papa retrouvé, en gazouillant :
—Vive la France!
—Vive la France! dirent en choeur Pierre et Jeanne inclinés.
—O ma France! sanglota le colon dans un cri qui résumaït toutes les douleurs de l'exil,
Mais l’exquise créature se pencha vers lui, et relevant le front abattu de l’aimé, elle indiqua les larges horizons :
—Ici, nous nous ferons une autre France!
—Nous avons l’espace, reprit Pierre redevenu homme et Français.
—Et nous avons l'âme! ajouta Jeanne.
Puis ils serrèrent dans leurs bras unis leur petit Français, leur espoir!
ou
— rer re