‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 47 sur 50 · PRINCESSE LILAS · texte numérisé non relu

PRINCESSE LILAS

—Monsieur, c’est une fille, et une jolie encore!

M. Cyrille chancela sous le coup. Une fille à lui, qui, pendant vingt ans, avait attendu et désiré un garçon, un futur M. Cyrille! I s’appuya au mur, défaillant, la sueur au front, et d’une voix blanche, il répéta après la femme :

—Une fille!

On lui mettait dans les bras un tout petit paquet d’où sortit une plainte si faible, si appelante que le coeur du pauvre homme en fut tout remué, et dans le mouvement de sa tendresse qui s’éveillait, il serra très fort contre sa poitrine cette petite fille pourtant peu espérée, et déjà aimée.

Il soupira encore une fois :

—Une fille! ;

—Oni, une fille, reprit la femme étonnée, et je vous conseille de vous plaindre vous! Une fille si jolie, si fine qu’on ne croirait pas que c’est à vous et à Mme Sophie, termina-t-elle sans broncher, avec cette terrible franchise que l'on a au village.

M. Cyrille d’ailleurs ne songeait guère à s’offenser. Il avait soulevé un coin du châle, et il regardait la toute petite face rose aux yeux clos, à la lèvre nerveuse, et une émotion incroyable agitait tout son être. Sa fille! C'était à lui cette enfant fragile et belle, ce petit être gracieux et fin, à lui, le vieux Cyrille laid et balourd. La femme disait vrai, elle n’avait rien de Sophie qui n'avait jamais été belle, et rien de lui. Et devant cette petite étrangère, jolie comme les princesse des contes de fées, le père se sentit pris de respect et d’admiration.

On lui choisit mille noms parmi les plus doux, pas un ne rencontra les suffrages de M. Cyrille et de Madame Sophie. Ils voulaient pour elle, la toute mignonne adorée, un nom plus beau et plus tendre que tous les mots humains, et ils convinrent de l'appeler comme la Vierge: Marie.

Un jour que penchée vers elle, Sophie épiait son premier sourire, Cyrille jeta sur le berceau une moisson de fleurs printanières : “Regarde, fit Sophie émerveillée, ses yeux ont la teinte des lilas.” Et de ce moment, ils l’a ppelèrent avec un air ravi: Princesse Lilas. Oh! ce qu’elle fut aimée et choyée cette petite fille venue très tard dans la vie de ces braves gens, mais toutes les gâteries, tous les sourires ne purent jamais éteindre au fond des yeux couleur de lilas, la lumière triste qui brillait, chassant de la vie de Cyrille et de Sophie toute gaieté.

—Je ne sais plus rire, avoue le père, tant je suis obsédé Par ce regard douloureux.

—On dirait, reprend Sophie, qu’il y a là, au fond de ces Yeux aimés, une invincible nostalgie.

—Peut-être est-ce le reproche de n’avoir pas été désirée, soupire Cyrille qui a le remords de n’avoir pas voulu cette petite fille.

—Oh! non, proteste la mère, car, si tu ne voulais pas d’Elle, je l’appelais moi, de toutes mes forces, de tout mon amour. Je la souhaitais belle, fine et bonne, telle que Dieu me l’a donnée.

Tandis que Madame Sophie et Monsieur Cyrille se désolaient, Princesse Lilas courait les grands bois pleins de parfums, s’oubliant de longues heures à écouter le chant du ruisselet, à respirer le paï fum des plantes et des résines, et Souvent le père et la mère inquiets la retrouvaient au pied

des érables, ses grands Yeux ouverts sur quelque vision inconnue.

Alors Cyrille la prenait tendrement dans ses bras, et la

berçant de mots très doux, il tentait de chasser l’ombre par le rayon.

Mais le rayon ne raontait Fas au fond des prunelles lilas, et Princesse ne cessait d’être mélancolique et songeuse,

On tenta de tout Pour égayer cette petite vie attristée, mais tout fut vain, et Princesse Lilas languissait lorsqu'on la privait de ses bois et de ses ruisseaux. L'hiver, elle se blottissait au coin du feu, et ne bougeait guère, suivant dans la flamme claire et gaie du foyer la suite du rêve commencé à l’ombre des érables.

Bientôt Cyrille et Sophie craignant de faire mal à ce petit coeur douloureux qui leur restait mystérieusement

fermé, ne tentèrent plus de tirer l'enfant de son éternelle songerie.

Ils se contentèrent de l'idolâtrer silencieusement avec des airs touchants et tristes.

Princesse Lilas ainsi grandit, ne connaissant que Dieu, son père, sa mère, et le bois joli. Elle eût un jour quinze ans, Sans avoir vieilli.

Le bois la fêta par toutes ses harmonies, et Lilas anéantie au pied de ses beaux arbres, écoutait ravie et émue. Soudain, un bruit inconnu la frappa. L'herbe froissée protestait tandis que passait l'étranger beau, grand et fier. Il s'arrêta devant Lilas frémissante, et lui sourit. L'enfant sentit en son coeur un indicible émoi. Ses beaux yeux se

fermèrent, sa lèvre trembla. L’Etranger passa, et ne revint pas.

Et de l’attendre en vain tout le jour, tout le mois, et tout l’an, petite Princesse devint fort malade,

Puis quand le bois fut desséché, les feuilles, une à une, tombées, la clairière éclaircie, Lilas regarda jà-bas, mais rien ne passa au loin, et petite Princesse, sans une plainte, Sans un aveu, mourut.

Monsieur Cyrille et Madame Sophie éperdus, souffrants, ne surent jamais rien de la vie et de la mort de cette petite étrangère venue, un jour, s'asseoir à leur foyer, et qui, en s’en retournant, avait emporté tout leur désir de vivre, tout leur besoin d’aimer. Et ils ne cessèrent de pleurer.

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