A TRAVERS LA VIE
Les Ormes, 3 mars, 1908.
Tu nas jamais compris, ma chère Berthe, quel besoin j'avais de m'isoler, et j’ai bien senti que tu blämais ma retraite volontaire, en pleine saison froide, dans ce petit coin perdu de campagne, au moment où l’affection de mes amies me devenait indispensable pour accepter la vie... sans lui. Ma chère, il me semble que ce n’est pas moi qui trace ces lignes, que c’est l’histoire d’une autre que j'écris... et je crois, oui, je crois entendre tourner la page du livre qu'il lit... j'écoute le léger sifflottement qui s'échappe de ses lèvres, et à la ligne plus jolie où arrive le mot alerte, hardi… je le vois sourire... © ma pauvre petite, ce que l’on peut souffrir dans son imagination et dans son coeur. J'en suis toute ravagée, au point de croire que jamais plus la vie ne me sera belle et clémente. J'étais si heureuse, si confiante, si sûre de mon bonheur, un bonheur choisi librement, et en quelques heures toute ma joie s’est éteinte misérablement. Faut-il que la mort soit puissante pour détruire si vite ce que l’on croyait indestructible: son amour. La mort a couché mon bien-aimé, elle a fermé ses yeux si tendres, elle a clos cette bouche où je n’ai cueilli que des sourires et des baisers. Comment voulais-tu, ma pauvre chère, que je reste là-bas, au milieu de ces fêtes, de ces joies, dont vous m’auriez fatalement emporté le parfum dans vos visites charitables. Et je ne voulais pas vous forcer à heurter ma porte solitaire, entre un thé et un bal, contraintes à ce devoir très tendre envers une amie aimée dont vous ne pouviez nécessairement saisir toute la douleur. D'ailleurs, peut-être au-
rais-je éguïstement accepté vos dévouements, un besoin intense de m’en aller, son où nous avons passé des étés délicieux, où nous avions rêvé de finir nos jours, où nous avions fait le projet charmant de jouer au grand’père et à la grand’mère alors que, Pauvres fous, nous guettions encore les petits pas incertains de notre chérie. Chère petite “Belle”, elle est toute ma rai-
son de vivre au jourd’hui, et je songe avec terreur que je ne Puis pas mourir.
si je n’avais eu de trouver cette petite mai-
Depuis six mois que nous sommes ici, +
mignonne s’est singulièrement fortifiée trais plus l'enfant pâlotte et triste que 1
la santé de ma
lie, très jolie même, elle a le regard de louté de son oeil brun, elle a aussi son sourire, et ce lui sera une séduction de plus, car elle est séduisante ma Belle, et je
ommages vont déjà à sa jeune beauté.
J'aime tant à appuyer sa tête câline sur mon coeur, et à lui parler doucement de toutes les belles choses que je veux mettre en son âme. Elle a des compréhensions extraordinaires, des impulsions d’une délicatesse parfaite. Je sais que déjà elle me devine, elle dit en moi; je le saisis à mille petits détails qui passeraient insignifiants si je n’y voyais palpiter le coeur de ma fille. Elle a hérité de son père cette devination jamais en défaut : et elle sait, comme lui, créer la joie autour d’elle. Isabelle a déjà le génie de faire du bien à ceux qu’elle aime, et comme je suis maintenant son grand amour, son unique souci, elle m’entoure et me gâte. Je souffrirai bien le jour où elle aimera un autre plus que sa mère, Car ma nature dolente s’accommode de toutes ces gâteries et s’en fait déjà des habitudes.
Belle ne veut pas que je pleure et elle surveille mes Yeux avec des mines furtivement scrutatrices, je n’ai vraiment que mes soirs pour rêver de lui, pour reprendre toute seule la vie vécue à deux, et tandis que je la repasse, bonheur par bonheur, mes larmes coulent abondantes sans rien ranimer hélas, de tout ce qui est éteint, éteint...
Toi qui es une sage, Ô ma bonne Berthe, tu me blâmes tout comme tu me plains de m’abimer ainsi dans mes regrets. Ce que je regrette, ce n’est peut-être pas tant la joie vécue, je te dois cette confession, mais bien toutes celles que j’ai refusé de donner, soit par caprice, soit par égoïsme... Ah! si l'on savait qu’à une certaine heure tout s’arrêtera au cadran de notre vie! Mais l’on ne sait pas, et notre conscience cause un mal léger, certainement, mais que les coeurs trop tendres déplorent avec amertume... quand il est trop tard. Et d’aileurs l’on se reproche toujours de n’avoir pas éié
‘parfaits pour ceux qui nous ont entièrement aimés. Tu vas
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encore me traiter de petite âme fragile, ma grande sérieuse, et c'est peut-être dans ma fragilité qu'il faut chercher le secret de tes attentions si discrètes, si charmantes. Tu es l’amie pour moi, la seule, celle à qui l’on confie les secrets les plus lourds, celle à qui l’on demande Je conseil le plus terrible, celle enfin qui est presque soi.
Ne t’effraie pas de me savoir seule ici, sans relations, sans distractions. J'ai ma fille, Puisr s souvenirs, cela suffit à remplir Ja vie de mon coeur, Et puis comme dérivatif à mes tristesses je ferai du bien aux pauvres beaucoup ici, m’a dit le bon vieux luer l’autre jour avec m2 petite Isabelle, Cette visite m’a fait du bien, et Pouriant e curé m’a très peu parlé; il m'a regardée avec une telle Sympathie, et il y avait en lui une paix si rayonnante que cela m’a impressionnée. Il a compris que je souffrais beaucoup, et il n’a pas osé toucher à mon chagrin, car un mot m'aurait fait éclater, et je ne veux plus de ces désespoirs qui font souffrir ma petite Belle. Il ne faut Pas sacrifier les vivants aux morts ; ils sont tranquilles, eux, ils n’ont plus mal, et Georges m’en voudrait, je suis sûre, de faire peine à sa mignonne, lui qui l’aimait tant.
Hier nous est arrivé le grand portrait peint avec beau- Coup de talent par notre excellent ami Paul. Belle était 1à lorsqu'on l'a suspendu au mur de notre humble petit salon. Elle a assisté à tout cela sans dire un mot; j'évitais de la regarder, craignant d’éclater à la vue de ce pauvre petit visage douloureux que je connais tant. C’est Rosine qui a attiré mon attention en me disant tout bas: “Madame, re-
gardez donc Belle, si Ça ne fait 5as pitié” J'ai vu ma petite qui cri, sans un sanglot, et c’ét.
pleurait affreusement, sans un ait navrant de voir le désespoir
muet de cette toute pauvrette. Je l’ai prise dans mes bras, la serrant très fort, comme pour la défendre contre le chagri même. Alors la crise est venue, cruelle et désolante, tout son pauvre petit corps se tordait, tandis que de sa gorge sortaient de sons rauques, étranglés, terribles. Et cela dura des moments épouvantables.… Je ne songeais pas à pleurer, toutes mes forces se concentraient pour consoler, adoucir cette douleur de mon enfant. Petit à petit, sous l'effet de mes caresses elle s’apaisa, puis ferma ses beaux yeux, et les coupirs qui faisaient vibrer tout son être cessèrent lentement. Belle était calmée et tu aurais pu croire qu’elle dormait, Non, elle finissait de boire ses larmes, j'en suis certaine. Cette enfant a déjà une force d’âme incroyable. Elle saura
souffrir, elle le sait déjà. Pourvu mon Dieu que la vie lui soit douce!
Tout à l’heure je l'ai trouvée en contemplation devant le cher portrait, et lorsque j'entrai elle me regarda avec un scurire las, mais content: “Il est beau mon Papa, Maman, comme cela, il sera toujours avec nous !” Je démélai dans ces mots l’instinctif besoin d’effacer la scène d'hier, de témoigner de sa vaillance, comme si elle regrettait de s’être abandonnée, de m'avoir montré à nu la plaie de son petit coeur puisque son chagrin à elle devait augmenter le mien. Et dans tout ce qu’elle dit, dans tout ce qu’elle fait, je vois le besoin de me protéger, de me défendre de tout ennui. Et ce culte d’enfant, si touchant et si pür, me donne la honte d’être si faible, si découragée. Belle, qui a sept ans, a une âme héroïque, et mes trente ans ont un coeur tremblant et chétif. Je suis une
heureuse mère, mais je suis aussi une pauvre femme dont la douleur a fait sa proie...
J'attends tes lettres qui entreront dans ma solitude éclairée de neige, comme un frais rayon d'été, Et je ps serai mes longues soirées à t'écrire, ne te faisant grâce d’aucun détail de mon humble vie, tandis que Belle dormira, et que dans la douceur de l’abat-jour, son ombre aimée à lui se profilera plus forte que la Mort, que l’Oubli,
Adieu, chère, le vent fait craquer les bras sinistres de nos grands ormes, et dans la nuit chante la plainte désolée de tous les pauvres arbres meurtris par l'orage. Cela me fait froid au coeur tous ces bruits funèbres, et j'ai besoin d’écouter le souffle pûr de ma petite aimée, mon doux ange sauveur.
À bien vite donc, et que le bonheur te reste toujours à toi,
LOUISE
Les Ormes, 3 septembre, 1908.
Tu as été bonne de venir, ma tendre Berthe, combien ma solitude s’est obscurcie de ton départ. J'ai cru pendant quelques jours ne pouvoir me reprendre à la vie ancienne, et j’ai attendu pour t’écrire d’avoir retrouvé mon parfait équilibre. Une amitié comme la tienne, si délicate et si dévouée, est tout ce que mon coeur peut maintenant attendre, hors la très chère tendresse de l'enfant. Et tu sais combien elle m’aime ma toute petite chérie, et répète-moi combien j'ai raison d’être une mère heureuse! Hélas, puis-je me consoler d’être seule à regarder croître cette jolie fleur dans le jardin dévasté de ma vie!
Les aimables voisins qui m'ont aidée par leur sympathie à vivre cette saison qui me rappelait tant de bonheurs, s’en vont un par un, les cottages se vident rapidement, cha-
que bateau emporte maintenant quelques-unes de mes amitiés, et bientôt je serai Presque isolée. Cep:ndant la solitude ne m’effraie pas, bien au contraire. J'ai besoin de me retrouver seule avec Lui, et j’ai de vagues remords d’avoir pu sourire alors qu'il n’était pas là... C'est de la démence me diras-tu de ta belle voix grave qui parle toujours raison, peut-être, mais je n’y puis rien... Seulement ie départ de ses gentilles amitiés affecte Belle singulièrement. Elle a de longs moments de mélancolie, et hier, lorsque la petite Hélène qui a été sa meilleure affection des vacances est venue l’embrasser avant le départ, j'ai vu qu’elle pleurait, et elle a longtemps agité son petit mouchoir, en guise d’adieu, tandis que le bateau passait. Je la laisse à son chagrin car je sais combien elle a l'extrême pudeur de ses tristesses, et puis, Pour ne pas me chagriner, elle retiendrait ses larmes, et c’est si bon de pleurer quand on a mal. Elle parle souvent de ton Charles avec une ferveur émue. Il lui a fait une de ces impressions que les années sont impuissantes à effacer, et je m’en réjouis, croyant, dans ma folie maternelle, voir luire déjà un rayon du futur bonheur de Belle, et elle n’a que sept ans!
Mon Dieu, que je suis folle... Te dirai-je, très-chère, cembien ton fils m’a charmée: si joli, si fort, si intelligent et doux. O la douceur des torts, rien de plus touchant, de plus admirable. Georges possédait ce charme au plus haut point, et rien ne m'était cher comme l'éclat attendri de son oeil bleu où il y avait une si belle sérénité.
Hélas, les yeux bleus se sont éteints]
Lune 5 septembre,
Une visite a, l’autre jour, interrompu ma lettre, et quelle visite ! Cette affreuse Madame Ladislas que je ne puis.
supporter. Tout le monde déclare merveilleuse son opulente beauté blonde, et moi, elle m’exaspère et me déplaît de visage, de taille, de ton, de manières, enfin de tout. Et chose qui m'est presque douloureuse, Isabelle lui témoigne une sorte de culte. Elle la contemple avec de grands yeux admiratifs, détaille, d’un oeil ravi, ses toilettes qui sont fort chics, il n’y a rien à dire, et je suis sûre qu’intérieurement, sans oser peut-être l'avouer, elle déplore mes robes noires si tristes, réflexions qu’elle a involontairement traduites en me disant l’autre jour : “Petite Maman, quand tu ne seras plus en deuil, tu t’achèteras une belle robe bleue comme celle de Madame Ladislas.”
—Plus en deuil, mignonne, et Papa?
Elle a baissé sa jolie tête, soupiré, puis rien de plus. J'ai eu tort de lui répondre ainsi, la pauvrette n'est-elle pas à l’âge où il faut oublier. Elle subit l’inéluctable loi.
La Madame blonde a largement exploité les prédilections de ma fille, elle l’a attirée chez elle en flattant tous les goûts de ma petite, en lui témoignant surtout les attentions que l’on donne aux grandes personnes. Et il n’en fallait pas plus pour conquérir Belle. Aussi le petit Louis, un délicieux blondin, qui n’a de sa mère que le blond, venait-il fréquemment à la maison jouer à la balle, au tennis: il était charmant pour Belle qui en faisait un peu sa chose. Elle le traitait gentiment, mais avec une nuance de supériorité très marquée, et le menait à la baguette, une baguette qui ne frappait jamais rudement. Avec Charles, Isabelle se montrait soumise, soucieuse de plaire, tandis qu'avec Louis elle etait sûre de son empire. © l'intuition féminine. Oui déjà, ma chère, chez ces demoiselles de sept ans! Cela m’a prodi-
gieusement intéressée d'observer ce petit monde qui ressemble singulièrement au grand.
Je reviens à ma visite... Je trouve Madame Ladislas au salon, en arrêt devant le portrait de Georges... Elle s’est retournée vite et très rouge. “Mon mari,” ai-je fait. “Oui, je sais, j’ai rencontré, il y a quelques années, monsieur votre mari.”
Tu sais quelle joie j’éprouve toujours à parler de Georges, eh bien, je n’ai pas su dire un mot, et cela m’a choquée, est-ce assez idiot que cette blonde grasse et coquette ait connu mon mari sans que je le sache. Pourquoi Georges ne m’avait-il pas parlé de cette connaissance ? songeais-je, tout comme si cela ait pu avoir de l'importance et pour lui et pour moi. Elle me raconte un peu toute sa vie, et soupire qu’elle n’a pas été très heureuse: son mari, un homme sans caractère, pas méchant, mais incroyablement faible... “Louis est tout son portrait” Pauvre petit, voilà
‘que je l’aime mieux depuis qu’elle affirme qu’il ressemble à
son père... Son mari est mort il y a trois ans... et elle continue la confidence avec un luxe de détails qui m’assomme. Si josais, je lui demanderais de s’en aller à cette grosse plaignarde qui aura, j’en ai l’intime conviction, embêté toute sa vie son pauvre homme de mari.
Enfin, Ja voilà dehors après force promesses, — et sans que je l'invite le moindrement, — de revenir me voir quelquefois pendant l’hiver,
“Il ne faut pas que vos amies vous laissent trop seule” me dit-elle, en manière d’explication.
J'étais ahurie. As-tu jamais vu forcer les portes d’une façon aussi osée? Je suis sûre qu’elle ne viendra pas, elle
nomme
est une de ces femmes qui parlent pour parler. Heureusement!
Ce soir, je me sens mal. Il est à peine huit heures et la nuit, déjà, vient épaisse et triste. Le vent se plaint, on dirait, et le bateau, qui tranquillement s’en vient, a comme une allure de fantôme. Je suis absolument seule. Belle vient de me dire bonsoir d’un ton maussade que je ne lui connais guère. Elle subit une crise d’enuui, et je me demande s’il serait sage de passer l’hiver ici, et pourtant j'ai encore un tel besoin de solitude.
Mais-voilà que l’on carillonne doucemént, Rosine ouvre, la flamme de ma lampe danse sous la bouffée de vent qui s’engouffre dans mon petit retiro, j’entends une voix d’homme... Mon Dieu! il me semble que...
6 septembre.
Oui, c'était lui, et j'eus un grand coup au coeur en le revoyant. Il m’attendait debout au milieu du salon, tenant ‘ir la main sa mignonne petite fille. “Bonjour Louise’, néa-t-il dit simplement, comme s’il m'avait quittée la veille. “Bonjour Pierre”, ai-je répliqué, et je me suis agenouillée: devant sa blonde enfant si jolie, et qui ressemble tant à sa mère.
“Elle vient d’avoir cinq ans, ma Louisette, et c’est déjà une grande fille”. Je pris la petite sur mes genoux, et je. mis sous mes doigts ses mèches blondes, par un geste machinal,
Louise, il avait appelé sa fille Louise. Et j'en ressentais un grand émoi, en même temps que me venait au coeur toute une tendresse pour cette enfant si séduisante,
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11 me dit simplement pourquoi il était venu. Et ce me fut atroce de l’entendre répéter son beau rêve de jadis, rêve que je n’aurais pas, implorait-il, la cruauté de briser une seconde fois. La mort de Georges l’avait surpris à Cobalt où il dirigeait une grande entreprise minière ; il en avait ressenti un vrai chagrin, car il lui avait toujours gardé une profonde amitié en dépit de la rivalité d’autrefois, rivalité dont il avait été victime. Sa femme à lui était morte depuis trois ans, c'était une douce et jolie créature qui lui avait fait la vie belle... Il y aurait bientôt un an que j'étais veuve...
Et tenant sur mes genoux l’enfant qui s’était «ndormie, j'eus le triste courage de dire non à cet homme que j'ai assez aimé autrefois pour li donner toute ma vie, si Georges alors n’était passé... Je lui ai dit non, parce que je ne peux pas, non, je ne peux pas prétendre à une nouvelle part de bonheur, et je n’ai plus de coeur pour un autre amour, il a tout emporté dans sa tombe. Et je me sentais horriblement désolée, alors qu’il me priait “de ne pas dire non tout de suite au pauvre homme qui était venu, comme un honteux, mendier dans la nuit d'automne quelques restes de vie.” J'ai pleuré, chère, mais même en pleurant, j'ai dit non. O ce mot cruel qui fait souffrir, pourquoi l’ai-je dit...
“Je vous ai tant aimée Louise, qu’il me semblait qu’à la longue vous sauriez comprendre, mais vous ne voulez pas. Et à défaut d’amour pour moi, n’aurez-vous pas pitié de l'enfant sans mère? Savez-vous Louir:, que si je partais cette petite resterait seule, presque sans fortune ? Cette pensée me terrorise si vous saviez.”
La grande vague maternelle passa en moi alors, y soulevant tous les instincts généreux: “Laissez-moi la petite,
votre enfant chez moi. Et puis avec vous, laissez-Ja moi.” Il] larmes rouler Sur ses joues. “ SOupira-t-il, Et très vraie, très Pouvais [”
grosses Si vous vouliez pourtant l”
sincère, je répondis : “Sj je
un de Et si forte est mon m'est la certitude ‘on peut trahir les Un moment j'ai failli dire oui...
e humaine est donc uand même. Enfin, e; il aurait été cruel la route désolée et P de son propre
, et je l’ai couchée à côté d'Isabelle qui s” i réveillée: “Vois la Elle a souri comme in, elle a Passé son bras
il est Parti, et j'ai Sardé sa pauvre petit ant épuisée sur
on pour /e revoir, mon ima- Ur trouver dans Jes Yeux de
elle de- S là renrisite de à garder grosses rtant |” “Gi je
l’un de st mon rtitude hir les ui...
donc Enfin, cruel ée et opre hée à is la mme bras utes tout tait oir ma oir
1ade
Georges, autre chose que de la sérénité... Les yeux bleus souriaient immuablement.
Il faut pourtant me raccrocher au passé, ma chère Berthe, car je me sens de minute en minute devenir sacrilège à mes belles heures d’antan, et cela me broie. Pourquoi estil venu celui que je n’ai pourtant pas assez aimé autrefois, pourquoi veut-il de nouveau, rentrant dans ma vie, faire l'effraction de mon pauvre coeur meurtri où reposent les souvenirs ineffaçables? Pourquoi m'a-t-il amené cette enfant? Et plus bas, tout bas, ma Berthe je te l’avoue, toute honteuse, pourquoi suis-je brisée d’avoir dit non? Toi qui n'es pas une fragile, toi qui connais les détours du coeur, dis-moi? Mais il ne faut pas, je veux reconquérir l’âme de mon Georges, pénétrer au plus intime de ses pensées, me refaire, grâce au bien-aimé, celle que j'étais encore il y a quelques heures. Il y a là, dans ce petit pupitre dont la clef ne me quitte pas, toute sa correspondance que j'ai pieusement conservée sans jamais nuvrir un seul papier. J'ai vu avec que: soin il avait noué les paquets de lettres. Et il y en a des vingtaines, — tous solidement atta :,— qui ne sont pas des lettres d’affaires, leur format l’indique. Et je n’ai jamais voulu lire tout cela, certaine de trouver à travers ces lignes qui évoqueraient l’aimé de nouvelles raisons de pleurer, mais aujourd’hui que je ne trouve plus de larmes, je vais demander à cette correspondance les secrets intimes et charmants qui me rattacheront à lui, en me rendant son âme,
sa chère âme qui m’échappe, m’échappe...
Et je crois que je souffrirai plus encore, ma rhérie, que la première fois. Plains-moi, car je sens la douleur qui est en moi plus atroce et plus désespérée. Ici je gémis sur ma misère morale, et plus loin, dans quelque chambre dé-
sain petit hôtel, y
Je reviendra
i demain, apaisée, sont là vont me P
ToUver qu’il méritait de n'être jamais trahi, €main j'aurais fini de lutter et ;
LOUISE, * +
Les Ormes, 7 Septembre, 1908.
avais-je écrit, Ô le
joli triomphe à ces lettres si soi
er à Old Orchard, où je passai une
+ Je les connais toutes nt il les aimait ; chaettres débordant
es, relate combien il rmant... Ole lâche, 6 es infâmes |
Quelques-unes respiraient une moquerie à la femme naïve et fidèle. Et jusqu’à cette grosse pâmée de Madame Ladislas! Non, mais celle-là il aurait bien pu me l’épargner!
Je t'écris, juste au-dessous de son portrait vers lequel à tout instant je lève mon regard... et dans les yeux bleus je cherche en vain la preuve de tous ces mensonges, de toutes ces perfidies; dans son cadre il ne cesse de sourire comme il m’a souri toute la vie. Comment aurais-je pu douter de lui qui fut toujours tendre, empressé, bon? Pourquoi n’a-t-il pas jeté à la flamme toutes ces pages d'amour, pages odieuses qui racontent tant et tant de trahisons. Tu imagines que ce fut tragique, épouvantable cette minute de certitude atroce, anéantissant tout ce qui avait été ma fiction. Je fus prodigieusement surprise et attristée dans toutes les fibres de mon être; tout en moi faisait mal, sans cris, sans larmes, sans gestes. Et les ruines s’amoncelaient, s’amoncelaient...
Elle aussi, et elle... et elle... proférais-je tous bas. Seulement j’eus un moment de révolte, en lisant les lettres de celle que tu sais, et qui fut notre amie bien chère à toutes deux. Oh! cela me fut cruel de savoir qu’une amie avait pu me trahir... plus dûür peut-être que les infidé- . lités... de lui. Je ne sais pas définir ce que je ressentis alors, un horrible malaise qui me fit croire que la mort venait. Mais elle ne venait pas. Et je vis, ma chérie, je vis, sans colère et sans rancune, l’aimant peut-être quand même, le traître, oui, l’aimant avec toutes celles qui l’ont aimé, plus qu’elles, ah oui, plus! Est-ce bien vrai que mon coeur l'absout aussi magnifiquement, ou si dans mon cerveau mal préparé, l’horrible réalité n’est pas encore admise? Oui, ce
serments? Et ce que j'éprouvais hier, en face de la douleur de Pierre, je puis bien y penser sans remords aujourd’hui. Pourquoi ne verserais-je pas le bonheur à celui qui, plus que l'autre, le mérite. Le grand frisson du doute m’étreint, amie, il me semble que je n’ai pas le droit d’aimer encore, moi qui n’ai pas su garder l'amour. Et puis il y a Belle, ma jolie, mon adorée Belle: ne serait-ce que pour l’enfant, je dois, oui, je dois oublier le mal que me font les yeux bleus si sereins pourtant, oui, mais si trompeurs.
Si j’essayais de recommencer ma vie? A trente ans n’en ai-je pas encore tous les droits? À quelques pas de moi, il y a un coeur, fidèle celui-là, qui aïne et supplie. Je pourrais être heureuse, m'abandonner à cette tendresse, vivre tout un dévouement en élevant cette petite qui porte mon nom. Oui, mais pour cela il faudrait être jeune, et mes trente ans ont un siècle! Pierre mérite mieux que le don d’un pauvre coeur mordu par ce mal qui ne pardonne pas, le doute. Pourquoi n’est-ce pas lui que j'ai le plus aimé, lui ce camarade d’enfance, l’ami de jeunesse, lui dont j’ai connu toute lPâme, au lieu de cet étranger qui est venu de je ne savais où, dont j'ignorais tout? Pierre si loyal, si juste, ne m’aurait jamais trahie lui!
Pierre est venu me redemander sa fille, et tous deux s’en sont allés sans que je dise un mot, sans qüe je fasse un geste pour les retenir. Et pourtant j'aurais voulu me confier à cet ami de toujours, lui conter ma désespérance… lui dire d'espérer. Mais rien, je n’ai rien dit, et mon silence me pèse lourdement. Pierre avait les yeux abattus, il n’a pas dormi sans doute... et moi!...
Je fais peur tant je suis vieille aujourd’hui. La petite Louise a été exquise, et quand elle a passé ses bras autour
murmuré : “Louise, moi de revenir” « Pas deviné,
Les larmes son J'ai pleuré sur Pierr
si vous regrett Restez” était
t venues bienfaisantes,
& Sur moi et sur nos enfants, pleuré abondamment et cela m'a fait du bien. J’a
urais voulu me renfermer dans ma chambre, mais la solitude ne m'est pas Permise avec Belle qui n° i ma porte; aussi a-
miraculeuses.
Elle a li
et cela la froisse dans son absolue tendresse. Pauvre petite jalouse, va,
ne me meurtris Pas davantage,
j'ai tant mal déjà!
Tout est triste alentour de nous, tout s Perse. Aurai-je l'énergie de rester? Oui, si Belle me le Permet, mais ses Yeux brillants, ses lèvres enflammées m’in-
quiètent. Je ne sais plus. ue Dieu m’inspire et me soutienne. Pris, toi qui sais si bien, 6 ma Vaillante, et aime plus que jamais ta
€ Sauve et se dis-
AP eee
8 octobre, 1908,
Je viens de vivre, ma Berthe, les heures les plus affreuses; et que sont les déceptions et les trahisons à côté de cette dou'eur épouvantable de voir agoniser son enfant. Et le délir-, quel délire, où revenait sans cesse: “Je ne veux pas Marian, je ne veux pas!” J'ai bien compris ce qu’elle ne voulait pas, la pauvre chérie, tout ce que son âme inguiète avait perçu de mes défaillances, de mes irrésolutions. Et je veux que toute ma pensée soit à elle, et plus jamais je ne permettrai à un autre sentiment d’envahir mon coeur. Qu’elle soit heureuse, qu’elle me sourit, voilà tout ce que je dois implorer de la vie maintenant, si la vie veut me laisser ma fille... Mais je tremble. Si tu la voyais si blanche, avec aux pommettes, cette rougeur mortelle qui m’épouvante. Et cette fièvre qui ne se lasse pas, qui me la mine sourdedement, et que rien ne chasse. Moi qui osais me plaindre l'autre jour! J'ai honte de ma faiblesse devan* . : que j'endure aujourd'hui. Tout le reste n’est que vétilles, ce qui compte c’est mon enfant, elle, rien qu’elle! Et j'ai pardonné à Georges, oui, je lui ai pardonné sincèrement, entièrement, parce qu’il est le père de Belle et que je ne puis garder un mauvais sentiment à tout ce qui touche à ma petite. Seulement, il faut que je Pavoue, rien ne vibre plus en mci à sa pensée. Mon amour est mort à sa première blessure, elle était mortelle, vois-tu ; et je l’ai couché dans la tombe avec une mélancolie extrême, sans un sanglot... mais sans une malédiction. Qu'il dorme en paix, le pauvre, je dois bien le silence aux cendres de ce qui fut mon bonheur. Et rien ne s’exhumera plus de ces fatals souvenirs... je viens de leur
. jeter la dernière aumône d’une poignée de terre... Ou-
blions, maintenant, et ne cherchons plus au-delà de la ten-
mon enfant. J'ai Passé, chérie, de longues nuits agenouillée auprès d’elle, Priant,.., et si Î que je ne Peux pas croire en l'épreuve su-
elle vivra, ma Belle, car se serait trop affreux Seule! ce mot m'affole!
forte est ma fo P'ême. Non, | C’être seule.
| | dresse qui me reste : celle de | {|| ee.
Poupées, meubles délisais-je encore ?
‘Madame, il Y a en bas un Je suis Immédiatement allée
à à l’approche de ai quelquefois se
hérie,
et si re sufreux
douloureusement, silencieusement, comme seuls pleurent Pourtant les êtres qui ont beaucoup souffert. Puis sous mes caresses elle s’est calmée et m’a dit: “Maman, je voudrais envoyer des fleurs à la petite fille morte, des fleurs toutes blanches, tu sais comme celles que nous avons données à Lizzie” Le petite tombe partira toute blanche des fleurs de Belle, et j'ai cru que cela nous portera bonheur.
24 octobre.
Nous partons, ma chère Berthe, j'amène mon trésor vers des contrées plus douces, vers ces Pays où la santé se verse dans des flots de soleil.
Le médecin m’a affirmé, l’autre jour, que rien n’était atteint dans l'organisme d'Isabelle, mais qu'il fallait des soins constants, des attentions délicates, et surtout de la chaleur et de la gaieté. “Puisque vous Pouvez partir, a-t-il ajouté, partez G'isi où il fait froid et triste, et allez vers la lumière et la joie, dans nos beaux pays du Sud ou vers la Méditerranée” L'Italie me tente depuis longtemps, et je vais donc demander des forces pour mon enfant à cette éternelle bienfaisante. Je suis allée tantôt dire bonjour à la mère de la petite morte. Elle m’a dit des paroles de profonde vérité: “Vous êtes heureuse, vous, Madame, d’être riche et de pouvoir empêcher votre fille de mourir.”
Riche, en effet, et je n’avais jamais songé avant au rôle que l'argent avait joué dans ma vie. Est-ce que sans fortune, Georges aurait songé à moi? Que m'importe de Savoir aujourd’hui que cet argent me devient cher, presque sacré, puisqu'il porte en lui la vie de mon unique enfant.
lisons-la toutes les deux:
“Louise, “que votre coeu “connaissant votre sensibili que la pensée de “ma petite Louise, si jolie et si fine, vo
‘comme un pau “mon appel, ce don “votre dévouement.
“vivre sans foyer, sa
Que ne viens-tu avec moi, Berthe? Ton
mari a maintes fois projeté ce Voyage, ne serait-ce Pas l’heureux moment de le réaliser, Quelle allégresse si tu répondais oui. LOUISE, * + * à 2 novembre,
LOUISE, * x x
, et jai salué les uriants, d’un regard ami.
ettre attire mon attention ; “Vous ne m'avez jamais écrit, et pourtant j’ai attendu un an, espérant toujours
r se réveillerait à Ja douceur ancienne, et té, je croyais US hanterait, Et
vre, j'ai mendié tout un an, de l’ardeur de
si longuement, si chèrement attendu de Et rien n’est venu. Je ne puis plus ns tendresse... I] ne faut pas m’ac-
“user de lâcheté, Louise, je dois penser à ma fille, moi aussi, “et ne plus longtemps la priver des douceurs féminines. “Vous autres, femmes, vous pouvez remplir toute la vie de “Venfant, c’est là votre glorieux privilège d’être tout pour “lui, tandis que nous, quoi que nous fassions, nous ne “cemblons jamais dans leur coeur la place vide de la pauvre “maman. Assez longtemps Louise a souffert de notre soli- “tude, aussi l’autre jour elle m’a demandé de lui donner “pour maman, une amie intelligente dont la bonté est pro- “verbiale ici. Et j'ai dit oui.
“En dépit de votre silence, je ne suis pas offensé, “Louise, car j'ai comp. que vous ne vouliez pas me blesser “d’un nouveau refus, et je vous écris aujourd’hui la nouvelle “de mon prochain bonheur, afin que vous ne puissiez douter “de l'excellence de l'amitié que je vous garde. Cette amitié, “qui a été de l'amour déjà, est trop ancienne et trop sûre “pour ne pas passer à travers toutes les épreuves.
“Allons, amie Louise, souhaitez moi d’être heureux. “J'ai besoin de ce voeu de votre amitié.”
Pierre se marie! J'avais juré de ne plus penser au bonheur, mais je me mentais à moi-même, Berthe, je l'ai bien senti à l’émoi qui m’a bouleversée en lisant cette lettre. de Pami. L’ami, voilà tout ce qu’il sera pour moi maintenant, par ma faute, parce que je n’ai pas voulu... tout haut! O l’éternelle contradiction qui est en moi, et se plaît à défaire la joie rêvée, avant même que je l’atteigne. Et j'ai réalisé toute l'horreur de mon inconscient égoïsme : je m'étonne et je m’exaspère que, moi libre, Pierre consente à disposer de sa vie pour le bonheur d’une autre. Oui, je me croyais souveraine absolue de ce coeur, et de sentir qu’il m'échappe, je me crois lésée. Pourtant l'ai-je épargné
» et à cette mère
"à la femme ? A la » Mais je veux ai "
Qu'il vien n de calme et d’oubli,
Un an a Passé et plus rien ne reste de toute cette flamme qui durait depuis si longtemps, Tu voie :
& une tristesse que
U Vois, j'y reviens comme lon aime qui n
, OUS est chère, et à laquelle On pardonne sa Mélancolie extrême mène toute une fo i
Souciée i-je pas 1isonneoler. ..
hors Je it cela ; ssitude oire la
mère A la
avec onne, ffrir eurs, ente, par-
rais ler le lue ns
Pierre me reste doux, comme ces choses fragiles et tendres qui se sont brisées sans qu’on les touch qu’on les oubliait trop longtemps dans qu’on leur avait offerte.
petit Saxe que j'avais soi Console. J'étais très fière je savais Jà et que j'oubliais de soigner. Un jour, je ne sais Comment, le petit Saxe tomba et se cassa.
J'avais mis l'amour . Sans Jui donner la dou i le petit Avec lui finit ma vit
de femme, le calice est vide.
LOUISE