TOME
(le l'innocence viennent de nouveau colorer mes joues! l.a vie est bonne, puisqu'elle amène la joie après l'amertume. Oh ! j'ai été heureuse quand vous avez pâU... Me reconnaître, c'est m'aimer encore, et vous m'avez reconnue ! Pouvait-il en être autrement? vous êtes si généreux, si noble de cœur! — Dites , oh!ditesque vous ne me repousserez pas. Mon Williams, ayez pitié de moi; sauvez-moi d'une dernière, d'une irréparable faute : si vous ne recueillez la pauvre Hannah sous votre toit hospitalier, demain les flots de la Tamise rouleront son cadavre. »
Même jour, deux heures après.
<( De grâce , Hannah, songez à mes devoirs d'époux : ils me défendent d'unir la femme coupable à la femme pure et sans tache. Je suis prêt k vous assurer un sort indépendant.
Retournez en Ecosse, et expiez-y dans la retraite une erreur que je déplore sincèrement.»
Onze heures du soir.
« Demain, Hannah Gerson n'existera plus, si Williams Fagg ne se rend pas à sa prière ; elle ne veut plus de la vie si cette vie ne s'écoule pas auprès de Williams. Qu'il réfléchisse et réponde. Il suffit d'un mot, d'un seul mot dit à lady Georgina pour qu'elle propose Hannah à mistriss Fagg et pour que mistriss Fagg l'accepte. »
17 février.
c( Ma chère Fidélia ,
« Vous m'obligeriez en consentant à prendre à votre service miss Hannah Gerson, ma femme de chambre. Elle est tellement enchantée de la belle mistriss Fagg, qu'elle a le plus vif désir d'entrer dans sa maison. Je vous
aime trop pour être jalouse de cette préférence.
a Votre très dévouée ,
« Lady GeorginaWiLLis. »
Le lendemain , Hannah était installée chez le capitaine. Fidélia avait confié à ses soins son bien le plus précieux, sa petite Lydia, une enfant de deux ans , charmante coname un rêve d'amour.
ra.
Le 10 avril de la même année, trois dames, revenant d'entendre le sermon, cheminaient lentement dans les rues de Douvres. La première, âgée d'environ soixante ans et mère de mistriss Fagg, était toute couverte de
lleur s , toute lardée ; on eût cru voir uncî de ces coquettes antiques que , depuis, Sheridan a si bien dépeintes. — La seconde, arrivée à l'âge que les femmes n'avouent plus , causait, en agitant son riche éventail de plumes , avec la plus jeune des dames , dont la toilette était remarquable par sa gracieuse simplicité.
« Je ne vous le cache pas , lui disait-elle , malgré la vive affection qui nous unit , l'idée de mon prochain départ pour Dublin est loin de me déplaire , car votre ville de Douvres commence à m'ennuyer mortellement. Le capitaine est vraiment singulier de vouloir s'enterrer aussi longtemps au fond de cette insipide province. ^ k;i i)D ii ;vii v
— Vous savez, ma bonne Georgina, que Williams a des affaires à régler dans le Kentshire, et en épouse soumise.o:')^^^
— La soumission est une chose fort mé-
ritoire, mais parfois elle dégénère en faiblesse. Battez des ailes, ma douce colombe, et montrez-vous à la cour du vice-roi. »
Mistriss Fagg sourit angéliquement en secouant la tète. Bientôt après, la porte de sa maison s'ouvrit sous le coup de marteau qu'elle y appliqua : les trois dames entrèrent dans un paro dessiné selon le goût du dixhuitième siècle. (( Voulez-vous m'accompa* gner au pavillon? ditFidélia àladyWiilis; j'y ai laissé mon luth et mon éventail. » Et elle l'entraîna vers une petite pagode chinoise ; mais comme elles s'arrêtaient à chaque pas pour cueillir des fleurs , leur compagne, malgré son âge avancé, les avait précédées. Les deux amis la virent tout à coup rester immobile près du pavUlon , aiosî qu'une personne qui cherche à eritendre une conversation dont le sujet Tiiitéresse ; ne sachant ce que cela signifiait , elles hàlèrenl le pas...
Mais la vieille dame leur ayant lait signe de se taire, elles se mirent à marcher sur la pointe du pied, le cœur ému, l'air curieux, et retenant leur souffle. Le bruit de deux voix les frappa : c'étaient la voix du capitaine et celle d'Hannah.
« Cher Williams, disait la jeune fille , que je vous aime ! Que je suis reconnaissante quand vous daignez jeter sur moi un regard de compassion!... Comprenez -vous cependant combien je dois souffrir lorsque vous lui parlez d'amour , à elley ma rivale , votre femme légitime ! . . . Oh ! alors, je la hais et je vous hais aussi...
— Cessez de l'insulter, Hannah ! c'est un ange... Ne réclamez rien, vous n'avez pas de droits; en cédant à vos prières, en recueillant mon ancienne maîtresse dans un asile sanctifié par linnocence, j'ai voulu vous épar-
gner un crime, mais non vous rendre un cœur qui ne vous appartenait plus.
— Oh ! merci , mon Dieu ! murmura la douce Fidélia. — Il m'aime toujours!
— L'infâme! s'écria la douairière , qui poussa avec indignation la porte du pavillon.
A l'aspect de Fidélia et de sa mère, un double cri de désespoir se fit entendre. Hannah , qui veillait sur la petite Lydia , voulut sortir et se trouva face à face avec lady Egerton : « Retirez-vous! lui dit celle-ci d'un accent irrité. » La pauvre fille disparut derrière un massif de verdure. La mère de mistriss Fagg alla droit à Williams :
— Vous êtes un lâche! Monsieur. Est-ce ainsi que devrait agir un honnête homme? La plus belle , la plus riche héritière des Trois-Royaumes , aussi indignement trompée!...
Le capitaine , accablé , se promenait à grands pas sans oser lever les yeux. Enfin il se jeta dans un fauteuil en se cachant le visage de ses deux mains. Ce fauteuil était celui qu'Hannah venait d'abandonner.
Aux pieds de Williams reposait la gentille Lydia, couchée sur le tapis, à côté d'une large corbeille de fleurs. Après avoir longtemps folâtré, l'enfant, fatiguée du jeu, avait incliné sa jolie tète blonde vers la corbeille et s'était fait un oreiller de roses et de violettes. Ce jeune être endormi au milieu de touffes de fleurs , offrait quelque chose d'angélique. Bientôt Lydia souleva ses paupières, un léger murmure s'échappa de ses lèvres vermeilles ; elle tendit à Williams ses petits bras nus. Le capitaine se pencha vers elle , et la pressant contre son cœur, il la couvrit de baisers. Lydia se débattait en laissant éclater un rire frais comme une brise printanière , et ses
doigts se mêlaient à la chevelure de Williams. En un instant les doigts de Lydia lurent blanchis et répandirent sur l'unilorme du capitaine une poudre odorante. Puis la charmante espiègle courut à sa mère ; mais , pour la première fois indifférente à ses caresses , Fidélia interrogeait son mari d'un regard inquiet.
« Williams, ô Williams 1 que signifie tout ceci ? demandait-elle.
— Ma Fidélia, pardonnez-moi. Je suis moins coupable qu'on ne le pense. »
Elle voulut s'approcher de lui ; mais lady Egerton la retint violemment en disant : « Ne l'écoutez pas, il est indigne de pardon !
— Oh! s'écria Williams avec feu, depuis longtemps je ne l'aime plus cette femme.
— Il ne l'aime plus, dit FidéUa en versant un torrent de larmes; mais il l'a donc aimée î
— Fidélia , revenez à vous ; je vous
avouerai tout, car je compte sur votre générosité. Il y a quatre ans, je me rendis en Ecosse auprès d'un vieux parent. Habitué à une vie brillante et animée , je commençai d'abord par m'ennuyer ; puis, pour me distraire, je courtisai les femmes qui se trouvaient sur mon passage. Parmi les plus jolies, je remarquai la fille d'un fermier : Hannah Gerson était passionnée ; je lui parlai d'amour, elle m'écouta et fut perdue. Une lettre de mon père me rappela à Londres. Afin d'empêcher Hannah de me suivre , je partis à son insu. Ai-je besoin d'ajouter que vous me fîtes oublier l'exaltation d'un jour? Je revis Hannah aup)al de lady Willis ; le lendemain elle m'écrivait et me suppliait de la recevoir chez moi. La crainte qu'elle ne prît une résolution désespérée m'obligea de céder...
Vous savez le reste. Que décidez- vous à l'égard de miss Gerson ?
— Rien encore, répondit Fidélia. Cette intrigue est un secret que nous devons tous enfouir au fond de notre cœur.
— J'espère, s'écria la douairière, qui aval eu peine à se contenir, que vous ne garderez pas davantage cette créature chez vous.
— Agir autrement , reprit timidement la jeune femme, ce serait ne pas respecter mon titre d'épouse.
— Mais, si vous la renvoyez, elle se tuera, murmura le capitaine avec angoisse.
— Je crois, dit lady Willis, qu'il serait péniblepourM. Fagg et Fidélia d'être témoins de la douleur de cette infortunée. Il conviendrait mieux peut-être qu'ils allassent passer un jour ou deux à la campagne. Pendant ce temps , lady Egerton congédierait Hannah. »
Ce conseil fut accepté.
Hannah avait été transportée dans sa chambre, évanouie et en proie à une fièvre ardente. Mais lady Egerton n'attendait qu'un moment de calme pour lui annoncer la décision prise à son égard.
C'était vers le soir ; Williams , sa femme et lady Willis venaient de monter en carrosse, se rendant au château de Douvres, et ils avaient laissé la petite Lydia sous la garde de lady Egerton. Lorsque la douairière entra dans la chambre de la malade, le crépuscule y jetait des lueurs incertaines. Hannah était assise près de la fenêtre ouverte... La brise soulevait ses longs cheveux noirs, qui retombaient de chaque côté de son visage comme un voile de deuil. La jeune fille tourna lentement la tète vers la grande dame qui se tenait droite et hautaine à une distance de quelques pas. En apprenant son arrêt elle se tordit les bras, et se précipita aux genoux de son juge :
« Grâce! criait-elle à travers ses sanglots ; milady, ne me chassez pas... Ma vie est ici!
— Folle! le chagrin ne fait pas mourir, et
d'ailleurs Thonneur de ma famille est pour moi au-<lessus de toute considération.
— Mais qui donc l'a flétri votre honneur ? Mistriss Fagg n'est -elle pas toujours pure et aimée? Et moi ne suis-je pas délaissée pour elle? ne suis-je pas la feuille desséchée qui fait ressortir la beauté de la brillante fleur?... A-telle à m'envier un seul regard, un seul sourire depuis son union avec celui que j'aimais avant elle ?
— Peut-être en aurait-elle le droit, répondit avec le plus grand sang- froid lady Egerton.
— J'ai pourtant dit la vérité, et vous ne me croyez pas ! A quoi sert-il donc de dire la vérité ! Vous en foule-t-on moins aux pieds pour cela?... Eh bien! non, je mentais; sir Williams m'a enivrée de sermens d'amour ; il a blasphémé avec moi contre cette lémme si pure; non, je ne suis pas la créature