TOME II
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abandonnée dont je parlais il y a un instant... Je suis triomphante, je suis heureuse! »
Et elle pleurait en parlant ainsi.
« Iniâme! s'écria lady Egerton, sortez d'ici, et puisse la foudre vous écraser au seuil de cette porte !
— Je ne crains ni le ciel ni la terre ; pauvre étoile errante, je suis mon chemin... J'ai mon but ; prenez garde à vous , je me vengerai. . . »
Lady Egerton leva les épaules , et s'éloigna en jetant sur l'insensée un regard de dédain et de mépris.
Le lendemain , à la pointe du jour , une femme se glissa mystérieusement hors de l'hôtel du capitaine Fagg , tenant un lourd paquet caché sous son plaid. Elle suivit d'un pas rapide la rue de Snargate , et passa bientôt un pont de bois trés-élevé qui , à cette époque, existait à Douvres, séparait Snargate-
Street de la promenade nommée Eope, et que l'on était obligé de traverser pour atteindre le bord de la mer. L'oiseau de nuit effleurait l'onde en s'enfuyant, et la faible lueur de l'aube éclairait à peine cette solitude. L'inconnue parvint enûn à un lieu appelé le Môle; là elle s'assit, et, ouvrant son manteau , déposa sur le sable une petite fille endormie que ce mouvement réveilla. Lydia se mit à caresser Hannah Gerson.
Cette dernière détourna son pâle visage et resta quelques instans dans cette muette attitude , ayant l'enfant couchée à ses pieds et sentant le froid des vagues qui venaient se briser sur la plage... Puis , s'arrachant tout à coup à cette morne stupeur , elle saisit Lydia comme si elle eût voulu la baigner ; mais, au lieu de la mettre doucement dans l'eau , ainsi qu'elle avait l'habitude de le
l'aire, elle la jeta dans la mer aussi Mu que ses forces le lui permirent.
La marée montait, les vagues roulaient furieuses, et leur écume inondait le rivage. L'innocente cré^iture fut rapportée vers la grève : elle tendit ses petits bras à Hannafa Gerson et fit entendre quelques gtoissemens ; mais la folle ne l'écoutait pas ; elle étreignait son cœur avec violence, ses yeux étaient sans regards , ses lèvres sans paroles. . L'enfant disparut, et on ne la revit que plus tard quand la marée, en se retirant, eut laissé son corps sur la plage...
Sa vengeance accomplie , Hannah se leva lentement, s'appuya contre un rocher et se prit à mesurer la profondeur de l'abîme.
« Du moins, murmura-t-eîle, penserontils à moi en pleurant leur fille ! ... »
Au moment où elle allait se précipiter dans les flots, le remords qui commençait à l'a-
giter lui fit croire qu'une personne approchait. Sans se rendre compte de ses sensations, elle eut peur. L'idée de la fuite remplaça celte du suicide. Aussi rapide que l'éclair, Hannah courut, courut longtemps, comme poursuivie par mille fantômes bizarres. La figure désolée de Fidélia, serrant contre son sein maternel son pauvre enfant sans rie, semblait vouloir s'opposer à son passage...
Après avoir erré ainsi jusqu'à la baie de Sainte-Marguerite , elle aperçut une caverne creusée dans le roc, et résolut de s'y ren tirer. Là, livrée à ses réflexions, elle s'abandonnait au plus affreux désespoir , lorsque le son d'un cor frappa ses oreilles. Cette grotte était le rendez-vous habituel des chasseurs du pays : plusieurs gentilshommes y pénétrèrent. Le premier qui s'offrit à la vue d'Hann^, ce fut WilUams Fagg.
« Vous ici ! s'écria-t il ^ la reconnaissa^,
vous qiK», je laissai hier à Douvres! La douairière vous aurait-elle diassée assez indignement pour que vous ayez été obligée de chercher un refuge dans cette caverne? »
Hannah Gerson s'agenouilla : « Liez-moi , disait-elle avec égarement, conduisez-moi devant mes juges!
— Ne cédez pas à sa prière, dit WilUams, elle est folle.
— Non, j'ai été folle, continua la jeune femme , et maintenant je ne suis plus qu'une criminelle.
Le capitaine se pencha pour la relever; mais elle , reculant avec effroi :
« Ne m'approchez pas! je suis indigne d'être touchée par vous, Williams; je vous souillerais \ »
— Grand Dieu ! dit Fagg , pénétré d'un sinistre pressentiment ; qu'avez- vous donc fait? Parlez, parlez...
Hannah Gerson rejetaen arrière ses longs cheveux noirs; 'elle inclinai son front vers la terre et] répondit avec un accent [déchirant :
« J'ai tué Lydia ! »
Williams poussa un cri de désespoir, il saisit les mains d'Hannah , et , lui serrant convulsivement les poignets :
« Malheureuse 1 avoue que c'est un affreux mensonge... Tu n'as voulu que m'effrayer, n'est-ce pas ? Ma fille chérie existe encore...
— J'ai tué Lydia !
Il laissa échapper les mains de la coupable , poussa un sourd gémissement , et alla tomber à la renverse contre une des parois de la grotte. Le sang jaillit aussitôt de sa tête... Les spectateurs de cette scène de deuil s'empressèrent de secourir le capitaine. Quelques-uns des chasseurs, croi-
sant leurs lusils le portèrent sur ce brancard improvisé au château de Douvres. Les autres se chargèrent de conduire Hannah à la ville.
C'était un samedi , jour de marché : les habitans de Douvres et des environs encombraient les rues. La mystérieuse disparution d'Hannah Gerson et de Lydia avait captivé l'attention générale. Lorsqu'Hannah arriva à Douvres, attachée sur le cheval d'un des chasseurs et escortée par eux, les exécrations de la populace Taccueillirent. La stupeur générale fut si grande, que nul ne [songea à défendre la coupable ni à attribuer son crime à un dérangement d'esprit. Toutes les classes, tous les âges la ccwn*damnèrent.
Peu de jours après, plus de cinquante mille personnes couvraient les landes de Penendew. Une agitation extraordinaire ré-
gnait dans cette foule compacte , dont les regards se dirigeaient vers un échafaud.
Un hourrah s'éleva soudain à l'aspect
d'un charriot qui se frayait péniblement
un passage à travers la multitude. On
ente ndit ces mots répétés de bouche en
bouche :
« Périsse celle qui a tué un enfant ! »
Et une femme pâle Jet échevelée, qui allait mourir, dit en soupirant :
« J'avais droit peut-être à quelque pitié. Pardonne-moi , Williams. Pardonnez-moi , mon père ! »
Ce drame est resté dans le souvenir des habitans de Douvres ; le peuple l'y chante encore sous la forme d'une ballade intitulée: La petite Lydia.