TOME II
« ils entrèrent en très belle festc le dix septième « jour d*octobre et dura la leste toute celle « semaine ; puis demeura le roi à Paris , à « Nesle et au palais jusqu'à la Saint-Martin « ensuivant. »
Une foule immense se ruait dans les rues; les chemins étaient couverts de joncs, les murs de tapisseries de haute-lice. Des draps camelotés , des étoffes de soie à crépines d'or et d'argent se balançaient aux riches balcons : les étendarts des bannerets flottaient à leurs fenêtres , des jets d'eau de senteur embaumaient les airs : ce n'étaient que dames et seigneurs qui devisaient en attendant les nobles personnages.
Maître Pierre Bluteauet maitre Bertrand, le corroyeurdu coin delà rue, discutaient sur les affaires du temps ; une sorte de rassemblement les avaient entourés. Les vieilles femmes filaient leur quenouille sur le seuil de leur
porte ; les jeunes filles se laissaient parler d'amour ; les enfans s'amusaient à toucher les hallebardes des archers ou à poser timidement un doigt sur les belles tentures.
Voici que de vives clameurs se font entendre. Le royal cortège approche. Le bruit augmente avec le piétinement des chevaux. Le roi et la reine paraissent, suivis des plus hauts seigneurs et des plus nobles dames de la cour. Les cris de Noël ! Noël ! et de vive le rot! redoublent de toutes parts.
Les corps de bourgeoisie vêtus de longues robes vertes , les artisans précédés du clergé dont les croix d'or et les bannières argentées resplendissaient au soleil , s'avancent à pas lents au son majestueux de toutes les cloches.
On traversa le Pont-au-Change. Or, il était de vieille et louable coutume que les oiseleurs lâchassent deux cents douzaines d'oiseaux à l'entrée des rois , en signe de réjouissance et
de liberté. Les oiseleurs qui avaient vendu toutes leurs volières en se moquant de Médéric, s'étaient trouvés pris au dépourvu. Il avait donc été décidé la veille du fameux jour que l'on achèterait les oiseaux du pauvre jeune homme et qu'on le gratifierait du titre de roi des oiseleurs.
Tandis que le cortège se dirigeait solennellement vers l'hôtel de Nesle , Médéric , fier de sa bonne fortune , se rendait en toute hâte chez une de ses voisines , la femme d'un vannier. Sa royauté l'ayant un peu enhardi , il pria cette marchande d'aller intercéder pour lui la douce damoiselle de Bray ; mais hélas! même réponse fut faite à la femme du vannier qu'à celle du barbier-étuviste. Catherine manifestait le désir d'entrer au cloître : sa santé détruite , son caractère mélancolique , tout enfin l'engageait à chercher un refuge dans le service du Seigneur.
Depuis long-temps le couvre-feu avait sonné. Cependant une lumière pâlissante tremblait encore à travers une petite lucarne de la maison de Pierre Bluteau. Le silence profond de la nuit fut troublé par un pas
pressé : un homme vint se placer devant une porte dérobée ; et soulevant avec mystère et à Faide de sa dague le loquet pesant , l'inconnu pénétra dans le logis. Son premier soin fut doter ses chausses; puis gravissant pieds nus l'escalier tortueux qui conduisait à la chambre de Catherine , il arriva bientôt sur le palier... Alors il s'arrêta; mille pensées se croisèrent dans son esprit : — 0 JuUen Martaret , pensa-t-11 , que de bonheur pour toute une vie ! — Et sa conscience sommeillait ! . . . Il poussa légèrement la porte qui n'était qu'entrouverte. Soudain un murmure indéfinissable l'arrêta. On eût dit des prières prononcées à voix basse. La chambre était éclairée à demi par la mourante lueur d'un flambeau de résine qui ne projeiait sa pâle clarté que sur un seul objet, le visage de Catherine... La damoiselle deBray reposait sur sa couche ; mais l'ombre qui régnait
— bô —
dans le reste de la pièce ne permettait pas de distinguer les plis onduleux du drap : ainsi ia figure de la jeune fîile apparaissait comme une éto.le au sein d'une profonde nuit ; sa tête posait nonchalamment sur l'oreiller et ses cheveux blonds se déroulaient jusqu'à terre, semblables à un manteau royaî... Ses yeux étaient fermés , et l'extrême pâleur de son front fit tressaillir Julien. Une crainte vague s'empara du jeune homme, car le murmure continuait toujours , et cependant le seul objet que Julien put distinguer dans cette chambre, c'était le pâle et muet visage de Catherine. Alors il se reprocha d'avoir voulu profaner cet asile d'innocence et de paix. Cependant l'inquiétude l'emporta sur le respect; poussant donc brusquement la porte , il se précipita dans la pièce .
— Est-ce toi , Pierre ? demanda une voix affaiblie par l'âge.
Julien recula d'un pas; il resta debout, immobile : une ûgure maigre et flétrie vint se placer devant lui , et dérobant au visage de Catherine sa faible lumière , elle se présenta aux yeux égarés du roi des hanouards.
— Yvette! s'écria-t-il aussitôt.
— Vous, Julien ! répondit la vieille femme. Que venez-vous faire à cette heure dans la chambre d'une morte ?
— Morte ! répéta-t-il sans se rendre b.en compte de ce mot.
Et d'un bond il fut près du lit de Catherine, saisit le flambeau , l'éleva sur sa tête, et osa toucher une des mains de la jeune fille. Cette main était glacée.
— Elle n'est pas morte î s'écria-t-il avec délire ; ses paupières vont s'ouvrir; attendez! ce front va se colorer , ces lèvres vont murmurer...
Mais voyant que sa bien-aimée ne Tépon-
dait pas , Julien devenu fou , se tourna vers dame Y vetteavee un amer sourire: — Femme, console-toi ; son âme , il est vrai . s'est envolée ; mais je vais courir à sa poursuite : je te la rapporterai, et nous rendrons Catherine à la vie.
Il se précipita hors de la chambre, descendit rapidement l'escalier , et sans même songer à remettre ses chausses , il s'élança dans la rue.
Bientôt il atteignit la campagne, courant comme un fou à la poursuite imaginaire de l'âme de Catherine. Il lui semblait la voir voler devant lui sous la Ibrme d'un blanc phalène , d'un astre égaré du ciel , d'un nuage aérien. Il allait toujours , toujours, les bras tendus vers sa vision , l'œil fixé sur elle, retenant son souffle de peur de lui donner encore plus de force pour fuir. . .
L'horizon se teignit de mille feux : le jour
parut. Julien crut voir l'âme tant désirée s'échapper du calice d'une fleur; pauvre insensé! Alors il ralentit sa marche, et ses idées changeant de cours il se mit à arrêter tous les pèlerins et les paysans qui suivaient la route, pour leur demander l'âme de Catherine. Mais tous le raillèrent.
Après avoir encore cherché longtemps, Juhen s'agenouilla sur l'herbe humide de rosée et sa main y rencontra une modeste fleur. Il la cueillit avidement et se prit à rire avec ivresse; puis il se releva, sauta, battit des mains et partit, rapide comme l'éclair, dans la direction de la ville. Il ne tarda pas à se trouver au miheu de croix et de tombeaux : c'était le cimetière St-Jean. Son pied heurta une croix fraîchement plantée , il tomba à genoux , poussa un cri , regarda la petite fleur que le vent avait effeuillée. Alors et comme par miracle la raison lui revint. Un doux gé-
missement répondit à son gémissement. Julien lève les yeux et aperçoit un jeune homme qui \oilait son visage de ses deux mains. Ce jeune homme ne pouvait être que l'amant préféré de Catherine : furieux à cette pensée, Julien se saisit du bâton ferré de l'inconnu; lancé d'une main vigoureuse , le bâton alla frapper à la tempe l'infortuné, qui tomba à la renverse en laissant glisser ses mains défaillantes. Cet amant, ce rival, c'était Médéric... Julien l'a reconnu, lui prodigue les plus doux noms , mais le gentil oiseleur est sans vie, il est allé rejoindre dans l'éternité la damoiselle deBray...
A quelque temps de là , Julien augmentait le nombre de ces reclus volontaires qui passaient leur vie dans une sorte de cellule murée ou bien au fond d'un puits desséché. Il vécut assez pour expier par son repentir le
crime qu'avait commis sa main, et non son cœur.
Dès lors on ne voulut plus enterrer dans un lieu souillé par un meurtre. On fermage cimetière Saint- Jean avec un fagot d'épines, puis on l'abandonna pour toujours.
Au printemps suivant, un rosier blanc fleurit miraculeusement sur la tombe de] Catherine ; et tout le reste du terrein funèbre se couvrit d'une belle verdure, qui lui fit donner le surnom de Cimetière-Vert.