‹ Le Lord bohémienChapitre 23 sur 25 · UN DRAME D'INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

UN DRAME D'INTÉRIEUR

UN DRAHIE D'INTERIEUR.

Pudeur, voile que Dieu met sur le front des femmes, Honte à qui ne craint pas de soulever tes plis ! A qui souffle en passant des instincts avilis Dans l'auréole pure où rayonnent les âmes...o. Et malheur à l'épouse infidèle au devoir! Du vice qui l'étreiut subissant le pouvoir, Elle achète bien cher le plaisir par la crainte. Chaque mot de sa bouche est dicté par la feinte. Et le seoret remords de son cœur abattu Rend un dernier hommage à la sainte vertu !...

Une jeune femme de vingt-cinq ans , pâle sous de longs cheveux bruns , pensive et immobile , regardait deux lettres qu'on lui avait remises à l'instant : l'une datée de Paris, pliée avec grâce et parfumée, l'autre por-

tant le timbre d'Étampes et lermée sans beaucoup de soin.

Après avoir hésité , elle décacheta la première et frissonna en reconnaissant l'écriture. Elle eut besoin de s'appuyer sur le dossier de son canapé ; plus calme alors , elle lut ce qui suit :

« Ma charmante , avez-vous donc regret « du bonheur que vous m'avez donné? Me « reprochez-vous tacitement de vous avoir « touchée à force d'amour? Voici trois jours « au moins que vous n'avez daigné me re- «f cevoir, trois jours que je viens tristement « me morfondre à votre porte. Quel caprice « d'enfant, quel jeu de coquette!... Vous « connaissez bien tout votre empire : vous (( savez que le reproche expire sur les lèvres « d'un amant , et que vous vous embellissez « en quelque sorte à ses yeux de tout ce «^ qu'il aurait envie de vous reprocher,...

« Mon Adrienne , ayez un peu de pitié.

<r Si vous saviez combien j'ai été malheu- « reux ces jours-ci! Vous n'étiez plus là, « vous , avec votre sourire ; eussé-je dû en- « tendre l'expression de vos remords pusil- « lanimes, j'eusse écouté avec délices, car « c'eût été le son de votre voix. Je vous « affermirai contre les craintes de l'avenir , « je vous dirai] que le mariage était une « prison et que vous aviez le droit de re- « prendre votre liberté. Ce n'est pas le ha- « sard , ce ne sont pas les convenances , mais « bien un besoin mutuel du cœur qui nous a « rassemblés. Nos mains se cherchaient ef « se sont rencontrées : ne les séparons plus. « Vous êtes à moi , chère ame ; c'est poui « la vie. Que n'est-ce pour l'éternité !

« Onésime Fabbert. »

La seconde lettre était ainsi conçue :

Etainpcs, 2 s-epleinbrc 1805.

« Chère Adrienne , « Combien je m'ennuie d'être séparé de « toi!... Depuis que je me trouve enchaîné <( à Étampes, il me semble que les jours « ont doublé de longueur. Si l'affaire qui « m'y retient n'intéressait pas autant la c( compagnie de qui ma place dépend, je <( serais déjà de retour. Quand cette petite « ville offrirait quelques plaisirs, je n'en « profiterais certainement pas. Mais c'est bien « le séjour le plus maussade pour celui qui , « d'avance, est tout disposé à s'ennuyer. Les « habitans en sont étrangers à l'air de Paris , « et la plupart d'entre eux se règlent sur « le pied d'une étiquette minutieuse. Je ne <( les comprends pas plus qu'ils ne me com- ^( prennent. Sans toi je ne vois rien , je n'aime (( rien. Te suis-je aussi nécessaire? Je vouer drais le croire, tant mon amour a besoin

« d'être partagé. La beauté des liens du « mariage consiste dans cette union éter- « nelle de deux existences, qui se fonde sur « l'estime et une confiance mutuelle. Entre « mari et femme , Thonneur est chose com- « mune , et avilir qui nous aime c'est tacher a son propre front. Sais-tu qu'il y a des menace ges où l'on se reproche chaquejour la trahid son, où l'on descend jusqu'aux querelles « haineuses ! Le mariage veut cependant plus « d'illusions que l'amour : car sa durée doit « le rendre saint et respectable. Oh î jamais , « n'est-ce pas ? Testime ne cessera de ré- « gner entre nous. Promets-le moi, au nom « de notre doux enfant, gage de paix et c( d'union. — Marcelin se porte-t-il bien? « Fais-le étudier, au moins la moitié de la K journée; ne le gronde pas s'il néglige sa « leçon, ne lui dis point qu'il n'a d'autre c( fortune à attendre que celle qu'il pourra

« se l'aire par le travail. A son âge, à six « ans l'idée de la pauvreté aigrit et fausse « le caractère : il faut que notre enfant s'ins- « f ruise comme pour te réjouir le cœur seu- « lement , il faut que la joie de s'entendre « louer parfois en fasse tout doucement un « homme. La reconnaissance sera dans le « principe même de son éducation. Toi, « sache que je t'aime plus que jamais et « que je brûle de te revoir; par bonheur « mon retour ne peut tarder. — M. Fabbert « est-il venu te rendre visite? C'est un excel- (( lent homme dont le commerce sans pré- « lention est très-agréable. Présente-lui mes (( amitiés. Adieu, chérie du cœur. Mille « baisers sur tes joues et tes beaux yeux.

« Paul LÉoNEz. »

Adrienne mit beaucoup de temps à achever la lecture de cette dernière lettre. Ses yeux s'étaient mouillés de larmes; la voix intérieure du remords lui parlait avec une ei- Irayante éloquence. Son regard errant alla se fixer sur le portrait de Léonez . appendu au mur de face. L'image, assez bourgeoise d'ailleurs et que l'artiste avait cru devoir doter du sourire obligé, sembla prendre une expression sévère qui troubla la jeune femme. Celle-ci ne put supporter la vue de l'être si bon qu'elle avait trahi, et elle fondit en larmes amères....

Son fils entra en ce moment et la voyant pleurer il se mit à pleurer avec elle, par instinct, puis il lui sauta au cou, l'embrassant avec une tendre ardeur.

— Cher Marcelin! Eh bien, mon enfant, tu reviens de l'école?

— Oui maman, le maître m'a ramené. Tu as donc du chagrin?

— C'est fini... Essuie tes yeux... Qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien rire, Monsieur?

— Je ne pourrais pas. . .

Le pauvre petit garçon poussa un gros soupir. Sa mère le regardait avec attendrissement et passait ses doigts dans les cheveux bouclés de l'enfant. Elle l'embrassa : c'était se réconcilier un peu avec le portrait qui parut reprendre son sourire habituel.

Elle se trouvait dans une disposition d'esprit assez calme lorsqu'un coup de sonnette la fit tressaillir. Elle ouvrit à Onésime qui entra souriant et paré , un bouquet de fleurs à la main et des dragées dans sa poche pour l'enfant.

Marcelin , tout occupé du soin de faire la guerre à ses bonbons, laissa les deux amans

causer à leur aise. — « Au moins,dit i abbert , vous ne vous êtes pas fait celer aujourd'hui. Pourquoi ravir à l'amour un temps que lui comptent le monde et les esprits froids? Vous ne voulez donc pas encore savoir que vous êtes à moi ... — Non , non , que je suis à vous?

— Et comment le saurais-je? Emportée dans une sorte de tourbillon, fascinée par des discours dont je ne comprenais pas d'abord bien le sens, compromise même par les efforts trop sérieux que je faisais pour résister, j'ai chancelé peu à peu et je suis tombée. Dieu cependant m'est témoin que je ne voulais point trahir mon devoir : vous avez profité de cette pente fatale sur laquelle m'entraînait mon e?prit romanesque. Enfin j'ai fait un rêve, et me voici à vous puisque vous le dites.

-— Un rêve, Adrienne! J'avais rêvé le

bonheur moi ; el maintenant je Tai trouvé !.. * Où vous ne placez que des regrets, je mets ma joie et ma vie. En vain prend-on le plus long chemin pour ne point rencontrer l'amour. Quant au mariage , c'est le lien des aveugles. Encore s'il ne réclamait pas plus qu'il ne donne; mais il vous commande de maîtriser vos plus innocens désirs, il vous enseigne à faire de vos cœurs des anachorètes vivant de privations. Tenez, le monde, où vous autres femmes semblez régner, n'est pour vous qu'une large prison.

— Et l'estime, Monsieur?

— Fardeau que l'on impose comme une récompense. Quel avantage vous a rapporté le mariage? Unie par une sorte d'arrangement à un homme qui vous était complètement étranger , indifférent , vous avez passé déjà quelques unes de vos plus belles années dans un état pénible de médiocrité.... Oh!

pardonnez-moi ce langage. Ma lorlune qui, d'ailleurs, est à vous, ne me donne pas le droit de vous humilier.

— Je vivais ignorée, sans doute, mais paisible ; car le mariage me paraissait saint et sacré.

■ — Tellement sacré , reprit Onésime , en souriant, que partout on se sépare. Tels s'aimeraient s'ils n'étaient unis de force pour la vie. Le mariage n'offre ni port, ni abri, ni limites. Quand il y a obligation, il y a gêne.

Adrienne inclinait à ajouter foi à ces paroles , lorsque ses regards tombèrent sur la lettre de Léonez. Pauvre lettre qui s'était trompée de date... Il lui vint de l'humeur qui ressemblait à des remords. Le ton léger d'Onésime la fâcha. Marcelin avait levé la tête en entendant la voix émue de sa mère. On s'empressa de le renvoyer dans l'autre chambre ; mais par malheur la porte de com-

niunication avait un vitrage par lequel reniant se mit à regarder machinalement. Or la scène s'était bien modifiée : plus de reproches, on se raccommodait. Onésime avait saisi la main d'Adrienne, et la couvrait de baisers. L'enfant resta tout ébahi, car ce spectacle était nouveau pour lui.

Sa mère s'aperçut qu'il la regardait, elle jeta un cri d'effroi. — Qu'est-ce donc? demanda Fabbert.

— L'enfant nous voit.

— Bah ! comprend-il quelque chose à un serrement de main? Avec des bonbons nous le ferons taire.

— Mon Dieu ! est-ce qu'il connaît l'importance de la discrétion? Le pauvre enfant me donnera la mort sans le savoir.

— Écoute , petit , cria Onésime , viens . Marcelin se présenta tout honteux : —

Tiens, voici encore des dragées. ...

— Merci, Monsieur.

— Appelle-moi donc bon ami.

— Oui, bon ami.

— Est-il gentil ! s'écria Onésime. Et iî l'embrassa... en le maudissant tout bas. Puis entraînant Adrienne dans l'embrasure d'une fenêtre : — Si cet enfant parlait , que feriez-^ vous ?

— Quoi! vous pouvez supposer...

— Un mot, reprit-ii, suffit parfois pour dévoiler les secrets le mieux gardés. Je le répète, que feriez-vous ?

— Je mourrais, s'écria-t-elle.

— Toi mourir , toi Adrienne! Non , tu m'appartiens et je te sauverai. Quel droit cet homme a-t-il auprès des miens ? A présent donc qu'il sache tout. Je ne le crains pas , car tu m'aimes !

— Oh! murmura- 1- elle, vous m'avez perdue. Vingt fois j'ai voulu écrire à Léonez

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