‹ Le Lord bohémienChapitre 5 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

sent des noies heureuses, un timbre vibrant t « Dieu m'a inspiré : un sujet éclatant , admirable vient rayonner à mes yeux . . . Ce sera la sainte Bible dans toute sa majesté... Les anges , les démons, lutte immense , — le ciel etla terre réunis... — Je le sens, mon bras ne fera point défaut à mon inspiration. Que mon passé et sa lutte fatigante soient oubliés, oubliés à jamais; car je vais travailler pour l'avenir, et j'espère le fonder avec une œuvre mémorable , malgré l'envie et l'injustice des hommes. »

Une sorte de rire amer tira Marcello Pia du rêve d'or qu'il formait. Se retournant d'un air hagard , il vit un religieux au visage austère, aux; yeux caves, à la longue barbe blanche , et qui le contemplait avec intérêt. Il reconnut dans ce moine le digne Fra-Eusebio, qui l'avait souvent regardé peindre, mais sans lui adresser jamais la parole :

— gare Pardonnez-moi, mon frère, de vous avoir écouté. Il me semblait , à entendre le cri tumultueux de vos passions, que du fond du couvent j'assistais encore aux scènes d'ici bas, et que de nouveau j'avais devant moi le spectacle des angoisses et des agitations mortelles; pardonnez -moi. Vous souffrez beaucoup , mon frère ?

— Plus que je ne saurais le dire, plus que l'homme ne semble pouvoir souffrir.

— Et cependant vous avez invoqué Dieu.

Vous avez la foi ?

— J'ai la foi , non l'espérance ; et sans l'espérance , les jours nous deviennent si longs , que nous les comptons un à un et en appelons le terme. Que faire de la vie quand elle n'a pas même donné l'ombre des biens qu'on lui demandait? Sol infertile, arbre maudit, et dont les fruits ne contiennent que de la cendre !...

— Allons, allons, mon frère, dit le religieux en adoucissant son regard et en essayant de sourire , songez que l'avenir vous garde peut-être de belles heures , sachez les attendre.

— Vous me croyez jeune ; détrompez-vous : l'homme a l'âge qui sonne à son cœur. J'ai tant désiré , tant murmuré , tant gémi , que je me trouve à présent épuisé ; enfant de corps et vieillard d'esprit, je suis comme l'instrument usé d'un ménestrel, dont les cordes ne rendent plus que des sons faux et criards. J'avais bien rêvé une dernière œuvre qui consacrerait mon nom ; mais aurai-je le courage de l'exécuter ? ... Oh ! si, simple pêcheur comme mon père, j'eusse, toute ma vie , jeté mes filets dans les flots !... Un homme vint , par un jour d'orage , demander un coin à notre foyer. Cet homme avait un coffre à demi ouvert, j'eus la té-

mérité d'y glisser mes regards ; une invincible curiosité s'empara de moi quand j'eus aperçu des dessins , des ébauches de pein* ture. J'admirai surtout une madone aux traits célestes. Dans mon extase, j'étais tombé à genoux. . . Il me semblait que l'homme assez inspiré pour traduire ainsi l'image de la divinité, égalait le prêtre qui l'adore à l'au tel et l'attire par ses prières. Je vis donc un sacerdoce dans l'art; et quand le voyageur rentra , je courus à lui et baisai le pan de sa robe. Mon enthousiasme m'entraînait irrésistiblement vers ce grand peintre. Il sourit: « Je comprends , enfant ; tu veux me suivre; tu veux, toi aussi, connaître ce mystère de l'assemblage de quelques couleurs qui suffisent pour retracer un monde.

Mais , écoute : te sens-tu au cœur bien du courage , bien de la constance ? sauras-tu endurer le froid, manger un pain noir,

boire dans un vase grossier , vouer enlin ta jeunesse à un martyre sans trêve et sans palme? — Je l'oserai, répondis-je. » Aussitôt l'étranger alla me demander à mon père. Pauvre père ! il fut sublime d'abnégation : il écarta de lui l'appui de sa vieillesse; il se priva des deux bras actifs qui eussent conduit sa barque ou ramené ses filets. 11 n'avait qu'un fils, et il ne garda rien pour lui. Mais mon maître avait dit vrai : « Le pain de l'artiste est noir et trempé de larmes, i) Je ne l'éprouvai que trop quand mourut mon bienfaiteur ; assez instruit alors des règles de l'art pour m'élever tout seul, je dus cependant me mettre à la solde d'un peintre célèbre , et d'artiste devenir artisan. Le public , habitué à me voir endosser ainsi une livrée étrangère , ne voulut pas croire à mon talent lorsque je travaillai pour moi. L'expérience précoce que

j'avais déployée dans les œuvres signées d'un autre nom fut taxée d'ignorante hardiesse dès que je cherchai à fonder ma réputation. Que mes efforts furent nombreux pour m'ouvrir un passage ! et comme toujours le cercle des envieux , obstacle vivant , se resserra autour de] moi î Eh bien ! l'espoir fleurit si naturellement au cœur de l'homme , qu'il m'inspirerait encore. Oui , je crois à la gloire !

— La gloire! répéta le religieux... Et, sans s'arrêter à combattre les vaines idées que renferme ce mot, Fra-Eusebio montra du doigt au peintre une pierre sépulcrale scellée dans un pilier de l'église et portant cette inscription : « Hic jacet CapperonU pïctor. » Les lettres étaient presque effacées. « Bientôt on ne distinguera plus cette sépulture des autres tombes plus modestes et plus ignorées qui l'environnent. » Marcello

regarda : mais tout entier à son dernier rêve, à ses dernières illusions, il ne comprit pas.

Rentré en son logis, — une petite maison attenant au rempart, — Marcello prit le saint Evangile, et relut le passage où Jésus se plaint de l'injustice des hommes, en disant : « Vous ne serez jamais prophète dans votre pays. » Un moment le peintre sentit le besoin d'obéir à la lettre même du verset, et de quitter Pise en secouant contre cette ville la poussière de ses pieds ; mais un regard qu'il jeta sur tant de monumens, sur tant d'objets qui lui était familiers , le retint aux lieux où il avait souffert. Tel est l'empire de l'habitude, que l'homme finit par aimer même sa prison : la douleur est aussi une amie 1

Le lendemain, Marcello fit empiète d'une grande toile chez maître Matteo; ce marchand , croyant le connaître, dit à part: « Encore une erreur que va commettre le

poveretto ! » Muni de tout ce qu'il lui fallait pour entreprendre son œuvre, Marcello ne sortit dès lors que rarement. Le dimanche on ne le rencontrait plus à la messe, et cepen-dant la piété ne lui manquait pas; car des enfans du peuple, ayant grimpé au mur de son jardin pour y prendre des figues, le virent agenouillé devant une croix de bois qu'il avait élevée sur un tertre gazonné, lis racontèrent le fait à leurs parens ; on épia le peintre vers le soir, et voici ce dont on fut témoin :

Marcello se promenait à grands pas, l'air égaré, un manteau jeté sur l'épaule et traînant comme le linceul d'un fantôme. Sa main droite agitait des pinceaux qu'elle jeta bientôt avec force : « Malheur ! s'écria-t-il , malheur à moi! mon art me trahit.... Je ne triompherai point de cette difficulté ! ... Ne saurai-je donc jamais donner mon âme à

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