‹ Le Lord bohémienChapitre 6 sur 25 · DO · texte numérisé non relu

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celle ligure insignifiante ?... J'ai douté longtemps de la justice des hommes; j'aurais dû plutôt douter de mon talent. » Ce transport dura peu , les larmes elles sanglots lui succédèrent.

Un autre soir, Marcello se promenait calme et vint enfin plier un genou devant la croix. Au pied du signe révéré gisait une tête de mort qu'il prit et considéra longtemps. Il semblait, lui si désireux d'arracher ses secrets à la vie , demander au néant la révélation d'un autre mystère , ou juger par cette froide dépouille de ce qu'il serait peut-être bientôt lui-même. Ces gestes , cesparoles, cette conduite bizarre, donnèrent è penser que Marcello avait perdu la raison. Les uns le plaignirent , les autres le bafouèrent , et 1 on ne prit que plus de soin encore à le fuir. Mais il méprisait celte ironie vulgaire. Celui qui marche vers un but élevé

voit haut et loin , et ne s'occupe pas des ronces de la route.

En deux occasions seulement, pendant une année entière , le peintre eut besoin de chercher assistance et sympathie au dehors. Vers la semaine de Pâques, il vint se placer tous les jours à la porte du couvent des Augustins. Il considérait attentivement les frères qui allaient quêter en ville ; enfin Fra-Eusebio étant sorti, Marcello courut à lui, se courba respectueusement et le supplia de le suivre en son logis. Le religieux hocha la tète et dit : Avezvous conservé vos rêves de gloire?

— Vous le saurez bientôt ; voici toute une année que j'ai passée à veiller avec la même idée. Cette idée m'a pris mon âme, mes forces, le plus pur de mon sang ; mais j'arriverai, oh ! oui, j'arriverai ! Semblable au coureur du cirque , je ne sens plus la souffrance en approchant du stade. Je vais vous admettre

au secret de mon œuvre, car je vous connais , et je sais que vous respecterez ce secret. »

Fra-Eusebio daigna lui prêter son austère visage et sa magnifique barbe blanche pour représenter le type de Dieu. Cette tête rayonnait tellement dans le tableau , que Marcello , à la voir achevée , faillit devenir Ibu de joie. Une place était vide encore. « J'ignore, dit le peintre au bon moine , où je pourrai jamais trouver un modèle assez parfait pour l'image de la sainte Mère du Sauveur ; sans cette difficulté j'aurais eu déjà le bonheur d'offrir mon tableau à mes concitoyens.

— En vérité ! dit Fra-Eusehio, cependant, oubliez-vous mon fils, les plaintes que vous m'avez fait entendre sur la justice humaine?

— Sans doute ; mais il est des occasions dans lesquelles l'envie elle-même est désarmée ; j'espère de l'avenir.

— Bon signe , dit le religieux en le quittant ; car le talent croît dans le champ de l'espérance.

A quelque temps de là , Marcello courait par la ville avec une sorte de préoccupation : il apportait une extrême attention à regarder les femmes qu'il rencontrait , mais ne paraissait pas satisfait durésultat de ses recherches. Une exclamation de joie s'échappa de ses lèvres lorsqu'un soir il aperçut une mendiante appuyée contre un chapiteau de colonne antique , et qui allaitait un petit enfant. La pose de cette lemme était ravissante, son galbe divin : la misère avait jusqu'alors glissé sur elle , sans que la faim , les privations ni le hâle eussent bruni cette peau blanche et satinée , ou terni cette prunelle d'un bleu transparent. Telle était la Vierge Marie qu'il fallait à Marcello. Pas de villa , pas de palais de marbre qui recelât une créature

aussi charmante. Elle s'ignorait cependant , et parut toute surprise en entendant l'artiste la prier de le suivre , de quitter son bon rayon de soleil couchant et sa douce immobilité, et, plus tard en recevant de lui une poignée de baïocchi , après lui avoir prêté ses traits , sans savoir ce qu'il faisait.

Juin répandait ses fleurs et ses parfums. Pise avait un air de fête. Partout on entendait des luths et des voix; de beaux seigneurs , richement parés , chevauchaient par les rues : d'autres, suivis de leurs pages, le faucon au poing, s'en allaient à la chasse. Partout enfin, nobles, bourgeois, soldats et peuple se livraient au plaisir ou au repos , ce second

plaisir des Italiens.

Il fallait bien cependant que le sénat s'assemblât à la maison de ville pour régler les intérêts du pays. Dans une de ses séances, on lui apporta une lettre évidemment écrite

d'une main tremblante. Elle était signée Marcello Pia , et conçue en ces termes ; « Illustres seigneurs ,

u Un humble peintre, dont le nom n'est peut-être jamais arrivé à votre connaissance , vous supplie , à Theure de sa mort , de lui accorder un peu d'attention.Voici plus d'une année qu'il s'est plongé au fond de la retraite, seul avec l'art, avec son cœur... 11 avait à lutter contre une opinion rigoureuse, à abattre , comme des épis , les sévères critiques dirigées contre lui. A partir de ce jour il ne prit plus un moment de relâche , si ce n'est pour s'agenouiller et demander à Dieu la tbrce de poursuivre et d'achever son œuvre.

« J'ai été exaucé ; ma main , je crois , n'a pas trahi ma pensée. Mais épuisé par le travail , par la tristesse , par le besoin de la gloire, je sens que je vais bientôt trépasser.

La prière d'un moribond est sacrée. De grâce, que le sénat daigne envoyer quelques uns de ses membres pour juger mon œuvre et déclarer si elle est digne d*ètre placée dans l'église des Saints-Augustins , à qui je la lègue. »

Cette bizarre missive devint , à l'instant même, un texte de controverse , qui ag^ta toutes les fortes tètes de l'assemblée. La veille, on eût regardé l'artiste avec dédain; et maintenant qu'il n'était presque plus de ce monde, on se sentait déjà de l'estime pour lui. Deux ou trois sénateurs qui protégeaient le couvent des Saints-Augustins dirent y avoir remarqué des fresques de Marcello où éclataient , à côté de défauts notables , les qualités des grands-maitres. Ces éloges produisirent beaucoup d'effet.

Une heure après, les premiers seigneurs de la république descendaient de litière ou de

cheval à la porte du peintre. Ils se rangèrent afin de laisser passer une file de moines qui , guidés par Fra-Eusebio, venaient à la fois contempler le tableau donné à leur couvent , et assister de leurs prières la pauvre âme qui allait s'en retourner à Dieu. Les moines psalmodiaient une hymne de deuil ; les nobles seigneurs les suivaient en silence. Cette maison , éclairée faiblement par des vitraux peints, avait un calme vraiment poétique, impression dont furent encore plus saisis les visiteurs à l'aspect de la chambre mortuaire. Celle-ci n'était séparée de l'atelier que par un ample rideau, espèce d'ikonastas, tiré dans toute la largeur du lieu. Sur un lit au baldaquin en vieux damas , soutenu par quatre colonnes torses, était étendu Marcello.

Une pâleur fatale faisait présager son sort. Il donnait encore des signes de vie , et déjà il n'appartenait plus à ce monde. Seuls, ses yeux

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