‹ Le Lord bohémienChapitre 7 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

fcrillaient , et même leur éclat était extraordinaire. A travers ses souffrances , il balbutia quelques paroles presque inintelligibles. On crut comprendre qu'il remerciait les nobles sénateursd'avoir bien voulu honorer son humble logis d'une visite , et qu'il implorait leur indulgence. Fra-Eusebiolui donna l'espérance que son œuvre serait couronnée d'éloges. « N'est-ce pas de l'orgueil ? lui demanda le mourant. — Non, mon fils; mais un juste et beau sentiment. » Marcello parut retrouver une force nouvelle ; car , étendant le bras, il saisit un cordon qui était à portée de sa main et fit glisser le rideau sur sa tringle de fer.

Un seul mot s'échappa de toutes les bouches : « Admirable 1 »

Cette toile résumait la religion entière avec ses mystères, ses austérités et ses pompes. C'était , d'une part , le ciel ; de l'autre , la

terre : en bas la règle sévère ; en haut, la récompense éternelle .

Ainsi, l'on voyait sur un sol aride et montueux des solitaires occupés aux rudes labeurs de la vie des Thébaïdes : l'un essayant de déchirer avec une bêche ce sol ingrat , l'autre creusant un ermitage dans le roc , un troisième préparant sa fosse , un autre encore en méditations devant une croix et une tête de mort ; double activité de l'âme et du corps dans un lieu où tout est silence , sépulcre d'êtres animés. Un ange , les ailes croisées , veillait sur ces pieux solitaires , et semblait avouer qu'il enviait presque leurs vertus. Au dernier plan , le Génie du mal apparaissait penché vers l'abîme et embrassant avec rage un chapiteau romain , débris de quelque temple païen .

Dans le ciel tout est rayon et auréole. Au centre de cette gloire se manifeste Dieu le

Père ; ses regards imposans, son geste grave, sa majestueuse attitude , annoncent la puissance, la création , l'éternité. A sa droite est le Fils , dont le sein garde encore la trace du fer de la lance , et dont le sang paraît devoir ruisseler éternellement sous sa couronne d'épines. A gauche Marie , la reine des Vierges , le lis du monde ; Marie, si heureuse et si calme dans son bonheur. Autour des Evangélistes, les Pères de l'Eglise, les premiers martyrs et les légions séraphiques.

Telle était l'œuvre dont les représentans de Pise admiraient le vaste ensemble.

Ce fut d'un accord simultané qu'ils se retournèrent en s' écriant : « Gloire à toi , Marcello 1 »

Le peintre remua la tète , ouvrit les yeux , murmura « Merci ! » et , s' affaissant ensuite sur l'oreiller , il s'endormit du sommeil des bienheureux.

Le lendemain, Pise fut témoin d'une imposante , d'une touchante solennité.

Vers quatre heures du soir , et lorsque la chaleur commençait à baisser , de grandes volées de cloches ébranlèrent soudain lés airs. Toutes les tours des églises et des couvents deda ville semblèrent engager dans le ciel un subUme dialogue où des voix argentines se mariaient à des voix graves, ainsi que des hommes parlant avec des enfans.

A ce signal , une procession immense , qui remplissait la principale rue de Pise , se mit en marche. La ville entière rendait hommage à un peintre , et elle avait pensé que ce n'était pas trop des plus grands honneurs et de la pompe la plus solennelle pour glorifier une toile sublime et une mort de saint.

Des héraults d'armes s'avancent les premiers ; ils portent une cotte blanche brodée d'étoiles d'or ; leur chaperon bleu de ciel est

bordé de plumes; les rênes de leurs chevaux sont blanches : ils ont à la main une sorte de bâton de commandement.

Après eux , les archers de la ville sur trois rangs : leur casaque est mi-partie bleu et noir; de longues manches leur tombent jusqu'au dessous de la ceinture ; ils ont, au lieu d'épée , un large coutelas , et ils tiennent leurs hallebardes renversées.

Ensuite cent condottieri tout bardés de i'er, chacun avec son gonfanon au bout de la lance; autant d'hommes, autant d'armoiries ou de devises différentes. Tous ont noirci leur écu en signe de deuil.

Place , place aux corps des métiers ! place à leurs bannières et à leurs saints patrons ! Voici venir les chaussuriers, les tanneurs» les charpentiers et bien d'autres , aussi graves que s'ils portaient la cuirasse et le haubert.

Place aux corps des marchands , aux di-

gnes échevins , personnages de forte corpulence et de haute importance ! Ils défilent , majestueux , les uns dans leurs pourpoints noirs ou gris , les autres dans leurs simarres violettes.

Des chants religieux ont retenti. Ecoutez ces voix mâles et mélancoliques tout à lat fois ! elles entonnent tour à tour, par un contraste bizarre, le Gloria in excelsis et le Miserere; c'est qu'en effet elles célèbrent une solennité et qu'elles prient aussi pour le repos d'une âme partie de ce monde. Le peuple reprend les versets et répond aux chants des moines. Pendant les repos des psaumes et des hymnes, les tambours des archers et les trompettes des condottieri lancent au loin leurs puissans accords.

Chacun des couvents a envoyé la majeure partie de ses religieux. Les diverses confréries de Pénitens, les gris , les blancs, les noirs , se

détachentles unes des autres; les Franciscains aux pieds nus et les Auguslins les suivent. La sévérité du cortège est tempérée par la présence des plus jolies filles de Pise, tout habillées de blanc, couvertes de longs voiles qu'assujettit sur leur tête unecouronnede roses; et tenant un cierge bénit à la main. Douze d'entre elles entourent une sorte de char sur lequel on a fixé fortement le tableau qu'admire la ville entière ; celles-ci ont des corbeilles pleines de fleurs efî'euillées qu'elles jettent en pluie odorante au devant de la toile; et sur le passage de l'œuvre de Marcello le peuple s'écrie ; « Evviva ! Evvïva î » Immédiatement après le tableau , défilent les jeunes hommes des premières familles ; ils portent un cercueil recouvert d'une draperie pendante en velours blanc , aux broderies et aux crépines d'argent. Dans le cercueil est étendu celui qu'on appela Marcello. La simplicité de

ses habits de bure, la pâleur de son visage, contrastent avec la pompe et l'éclat de cette fête, car c'est moins un convoi qu'un triomphe. Le peuple crie , à la vue de cette froide dépouille : « Evviva î Gloire à notre peintre bien aimé ! » Le digne Fra-Eusebio s'avance ensuite seul et en proie à une douleur profonde. Enfin , le cortège est fermé par un grand nombre de sénateurs.

Ce fut dans cet ordre qu'on arriva à la chapelle des Augustins. Le tableau fut placé derrière le maître-autel, et le corps déposé sur un catafalque magnifique entouré d'une forêt de cierges ardens. En un instant la foule eut envahi l'église et fait retentir les voûtes d'un chant solennel parti de toutes les bouches. Des nuages d'encens montèrent bientôt en spirales diaphanes ; à travers ces vapeurs le tableau sembla prendre vie , les solitaires qu'il représentait parurent se mouvoir, et les

saintes légions du ciel planer au dessus de la stérile Thébaïde.

Le lendemain seulement le peintre devait recevoir les honneurs de la sépulture.

La nuit descendait sur la ville ; l'église , libre de curieux , rentrait dans son silence accoutumé , la vive lumière qui l'éclairait s'éteignit par degrés : il n'y eut plus que les cierges étages autour du catafalque qui donnassent quelque clarté. Près du corps veillait un moine, c'était Fra-Eusebio; il avait sollicité cette pieuse fatigue. Agenouillé et tenant sa tête entre ses mains , le vieillard songeait au néant des choses de ce monde ; là , près de lui, était l'être misérable qui avait eu soif d'hommages , et ces hommages n'avaient été accordés qu'à son cadavre ! Avoir appelé la gloire de ses vœux les plus ardens , et être tombé au seuil même de son temple! avoir senti se glacer la main qui allait saisir la couronne de

lauriers ! Quel abîme ! . . . Alors le bon religieux, reportant sa pensée sur lui-même, rendait grâces au ciel de s'être séparé à temps de la communauté frivole des hommes. Marcello avait été si agité pendantsa vie,quele moine ne pouvait pas imaginer que le malheureux fût calme, même après sa mort...

Gomme il était plongé dans ces réflexions, un bruit léger, celui d'un soupir, attira son attention. 11 se retourna, mais sans voir personne. Il avait trop de sagacité pour croire que ce bruit provînt des maléflces de quelque puissance occulte; aussi, pleinement rassuré, le religieux recommença ses prières ferventes pour le repos éternel du seul ami qu'il 'eût voulu conserver sur la terre. A force de défiler les grains de son rosaire, il vint un moment où le vieillard prononça moins distinctement, où sa tête somnolente s'affaissa sur sa poitrine, où enfin il s'endormit complètement.

Au plus fort du sommeil du moine , et la nuit étant avancée , un second soupir s'éleva dans l'église. Le cercueil s'agita. Celui qui y était renfermé parut reprendre le mouvement. Est-ce bien lui qui se soulève avec effort comme accablé encore par une influence magnétique? Ses yeux fermés tout à l'heure se sont-ils bien rouverts? Cette bouche, qui semblait condamnée à l'éternel silence, ne prononce-t-elle pas quelques mois inarticulés, vagues, sans suite .^ Oui, c'est lui, lui qui existe, lui qui respire! C'est le Marcello d'autre fois! Un instant il hésite, il frissonne; l'immensité de l'église, et, par souvenir, l'immensité de la vie, pèse sur lui. Il voudrait sortir du cercueil et il n'en a pas le courage; à cet instant solennel d'une espèce de résurrection, quand il peut, par un faible effort, se dégager de tout cet appareil funèbre, il éprouve autant de difficulté à passer de la

mort à la vie que l'agonissant en éprouve à passer de la vie à la mort . . .

L'artiste écoute le silence qui règne autour de lui. Bien rassuré, il franchit les degrés du cénotaphe en ayant soin d'éteindre les flambeaux.

A peine debout sur les dalles , il se dirigea doucement, un cierge à la main, vers son tableau , son cher tableau , que les fidèles avaient , on le sait, placé au-dessus du maître-autel pouryrecevoir, pendant des siècles peut-être, l'hommage des générations. Que sa toile lui parut belle et imposante, à la voir se dresser derrière la table consacrée où Dieu descendait chaque jour!... Frappé de respect en contemplant l'œuvre de ses mains , dans laquelle il vénérait le Créateur, son regard embrassait avec amour cette peinture; on eût dit qu'il y découvrait un monde inconnu , ou qu'il cher-

chait à comprendre ponrquoi un peuple entier l'avait gloriflée.

Tout éperdu, l'âme pleine d'anxiété, et semblable au Christ lorsqu'au jardin des Oliviers il gémit sur son sort , Marcello s'agenouilla au pied de l'autel et pleura. Outre les peines du passé, que son triomphe devait cependant lui faire oublier, il avait devant les yeux les peines de l'avenir ; une sorte de remords l'oppressait également ; et bien que forcé de garder le silence pour ne pas éveiller le moine, il ne put s'empêcher de s'écrier :

« Mon Dieu ! un ardent besoin de gloire m'a poussé à employer la ruse, à m'attirer une pitié que je ne méritais point. Je n'ai pas craint de feindre la mort, comme si l'on devait jouer avec cette terrible messagère de vos volontés, comme s'il était permis de mettre la comédie dans le cercueil ; peut- être, ô Seigneur redouté ! ne m'avez-vous pas mar-

que du sceau de votre colère, quand i m'avez vu pénétrer dans votre temple s: moi, vivant, avec l'appareil d'un pauvre dépassé. Les hommes étaient si injustes pour moi!... J'ai dû leur arracher de l'admiration, recourir à un breuvage soporifique... et les couronnes auxquelles ma main n'avait pu atteindre descendirent et s'accumulèrent sur mon cadavre animé. Je me réveille, et c'est pour vous remercier et vous bénir, ô mon Dieu! c'est pour te remercier aussi, ô ma patrie ! Il me faut fuir vers d'autres climats, où n'arrivera peut-être jamais à mes oreilles l'écho de mon nom; je vais vivre en dehors de moi-même et comme étranger à mes travaux et à ma récompense. Mais qu'ici du moins on ne m'oublie pas ! »

Le jour venait de renaître, Marcello comprit qu'il serait dangereux d'attendre plus longtemps; s'approchant doucement du moine en-

dorftii, il détacha une clé que celui-ci, en sa qualité de gardien de l'église , portait à sa ceinture. Déjà les premiers rayons du soleil frappaient sur les vitraux coloriés et faisaient pâlir l'éclat des bougies ; encore une heure , et la foule allait envahir l'église. L'artiste, guidé plus sûrement par la lumière du jour, trouve enfin la porte , qu'il avait cherchée en tâtonnant ; il tourne la clé avec précaution , s'arrêtant plusieurs fois pour regarder le moine immobile. . .11 a ouvert , et l'air frais du matin frappe son visage fatigué : aussitôt Marcello se couvre la tète de son capuchon brun , ramène ses cheveux sur son front , se courbe, descend rapidement les marches duportail, et, traversant à la hâte la ville endormie, sort de Pise comme un coupable , comme un banni , lui dont le nom est dans toutes les bouches , lui triomphateur hier. . . et condamné aujourd'hui à fuir misérablement ! . . >

11 est dans les Apennins de sauvages retraites où l'on se retrouve soi-même, où n'arrivent pas les bruits des villes , les clameurs de la foule, où tout se tait hors les torrens et les oiseaux de proie qui passent à tire d'ailes. Marcello alla s'y établir ; d'abord il crut avoir ressaisi la paix et le calme,et attribua ce premier temps de quiétude à l'influence des objets qui l'environnaient; il ne se disait pas qu'il portait en lui un volcan , foyer inextinguible. Bientôt l'ennui le gagna, un secret et long ennui , ennui non de l'inaction , mais du silence. Après sa fièvre de renommée et les sacrifices qu'il avait faits à cette pompeuse chimère , il ne pouvait goûter le bonheur de la solitude et de l'obscurité. Un pâtre lui signalait-il quelque voyageur aperçu la veille au fond de la vallée , Marcello courait aussitôt sur les traces de l'étranger pour lui offrir gracieusement l'hospitalité ; jamais pro-

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