TOME II
position de cette nalure n'est repoussée. A peine attablés, l'exilé s'enquérait avec sollicitude des noms en réputation dans les arts: il était rare que le sien ne fût pas prononcé. Aucun honneur n'avait manqué à sa mémoire, car, ne le trouvant plus dans son cerceuil le lendemain de l'ovation , le peuple répandit le bruit que des anges avaient emporté au ciel le corps de l'artiste dont l'œuvre avait été agréable à Dieu: de là une nouvelle vénération pour le tableau devant lequel se prosternaient avec piété les fidèles , avec admiration les peintres.
Oh! comme ces louanges pénétraient au fond du cœur de Marcello , comme il les savourait , et combien en même temps elles lui faisaient mal à entendre!.-. Eh quoi! être célèbre , et ne pouvoir jouir de sa gloire ! ne pouvoir être là , au milieu de ses partisans, ne s'être pas vu adresser à soi personnelle-
ment un salut d'estime ; . . . se savoir grand par ouï-dire! Malheur ! malheur! L'artiste creusa tellement cette idée , il en souffrit tant , qu il finit par en être accablé ; son visage reçut l'empreinte d'une morne tristesse » son front se chargea de rides, ses cheveux blanchirent. Il devint vieux en un an !
Le besoin de se voir honoré finit par s'emparer de toutes ses facultés et lui inspira un dessein hardi , celui de reprendre le pinceau : une œuvre de premier ordre sortit encore de ses mains... Mais peut-être cette peinture se ressentait-elle de l'affaibhssement physique de son auteur. Il faut la force au génie, sinon ce n'est qu'un délire qui embrase' le cerveau.
A peine la toile put-elle être transportée ,
que le peintre dit adieu à la montagne et s'achemina vers Pise. Son premier soin, en approchant des murs de la ville, fut de demander
à un passant si la mémoire de Marcello était toujours aussi respectée ; sur les éloges qu'il entendit , il répliqua : « Peut-être celui dont on pleure la perte n'est-il pas loin de vous. » Le passant sourit , haussa les épaules, et continua son chemin.
Ce jour-là, un voyageur couvert de poussière et épuisé de fatigue se présenta aux portes du Sénat el insista pour être admis en présence de leurs nobles seigneuries. « La communication qu'il avait à faire était, dit-il, d'une haute importance. «Enfin il peut entrer. A la vue des hommes puissans qui ont consacré sa gloire et à qui il vient demander d'honorer sa personne , Marcello tremble ; son émotion l'oblige à s'appuyer contre une statue ; il est aussi pâle que ce marbre glacé ;... cependant , pressé de s'expliquer, il parle
ainsi :
« Me?seigneurs,ily eutnaguères un peintre
nommé Marcello ; d'humble et ignoré, vous le fîtes grand et illustre. Mais il ne put jouir de sa célébrité, car sachant d'avance, d'après le saint Evangile, que justice n'est jamais rendue au bon droit et que nul n'est prophète parmi les siens, il se fit passer pour défunt. Un breuvage soporifique, d'un effet certain et calculé à l'avance , lui donna le sommeil qui ressemble le plus à la mort. On le porta ainsi en triomphe derrière son tableau, puis on le déposa dans une église. Le lendemain matin , le peintre s'enfuit et quitta la ville. Nul ne sut ce qu'était devenue sa dépouille. Hélas! son âme ne Tavait point quitté, il ne l'a que trop senti à ses angoisses , à sa profonde tristesse. Ce qu'il a souffert de son isolement , nul ne le comprendra jamais. Mais il revient enfin pour occuper parmi les hommes la place qu'on n'avait donnée qu'à son souvenir... 11 sort vivant du
sépulcre... Ce Marcello, il est devant vous, reconnaissez-le, c'est moi! »
Et, jetant son bâton de voyage , le peintre releva le front , et se redressa. Il n'y eut qu'un cri : « A l'imposteur ! à l'imposteur ! » L'indignation générale était telle , que l'assemblée en perdit sa gravité habituelle, et que de tous côtés partirent des interpellations contre l'homme assez hardi pour s'emparer du nom et de la gloire d'autrui. A la menace succéda l'effet : des archers reçurent l'ordre de surveiller le nouveau venu. On lui demanda sur quel titre il appuyait ses prétentions. « Sur quel titre 1 dit-il; sur un tableau qui, je l'espère, vaudra bien la peinture du Ciel et de la Terre qu'on admire au-dessus du maître-autel de la chapelle des frères Augustins. » Cette réponse souleva un orage l'exclamations; les sénateurs quittèrent leurs sièges , et, se précipitant vers l'étranger :
« Monlre-nous ce chef-d'œuvre!
— Volontiers. Mais ma toile est roulée...
— Tu la dérouleras...
— Où donc Messeigneurs ?
— Sur la place. »
Marcello dut obéir, et, avec Taide de quelques varlets, fixer son tableau à une colonne. Cependant le peuple , que le bruit de l'événement avait attiré , et la plupart des sénateurs, coururent à cette exposition d'un nouveau genre. Un rire de mépris éclata sur les lèvres des patriciens , qui rentrèrent dans la salle des délibérations en répétant : « Imposteur ! imposteur ! »
Le peuple , cette bête féroce à qui il suffit d'un signal pour mordre et déchirer, commença à gronder, aménager, et bientôt se mit à rugir.
Marcello sentait venir la tempête , mais il ne la craignait pas : calme , immobile , les
bras croisés , il attendait. Elle fut effrayante l'éruption de la colère du peuple ! Tandis que les moins emportés se contentaient de huer l'artiste, d'autres lui adressaient les reproches les plus sanglans. On avait d'abord crié ; c( A bas l'imposteur ! vive le vrai Marcello , notre grand peintre! « On cria bientôt : « a mort le plagiaire et le traître ! « Mille mains se disputent le tableau exposé sur la place , ce tableau n'existe déjà plus ; les fragmens en sont divisés à l'infini et jetés au vent. Une fois l'œuvre détruite, le peuple éprouva un autre besoin, celui de faire partager le même sort à l'auteur, La foule impitoyable s'apprête à le saisir ; il périra , peut-être , . . . lorsqu'un moine, qui avait observé toute cette scène d'un œil morne, s'élance au devant de ces furieux. Son geste imposant , sa voix ferme, commandent à l'émeute et donnent le temps à un détachement de soldats, qui traversait
— lia —
la place, de s'approcher et de disperser la foiilé à grands coups de hampes de hallebarde. Marcello est libre.
— Frère, lui dit son défenseur, vous sembiezetre souffrant.
— Oui, bien souffrant , répondit l'infortuné; et il laissa couler ses larmes, des larmes amères.
Le moine reprit :
« Votre âme surtout est malade. Voulezvous me suivre dans un heu où cessent toutes les douleurs, où n'entrera jamais la pénible inquiétude, où le sombre désenchantement se transforme en une douce mélancolie?
— Je vous suivrai partout, mon père, ne
fût-ce que pour me fuir moi-même ; et puis-
siez-vous. par vos sages leçons, m'appren-
dre à oublier tout, jusqu'à cette gloire qui a
été pour moi une demi-réalité et un demi-
rève» Je me jette dans vos bras.