‹ Le lotus de la bonne loiChapitre 179 sur 283 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« moutarde ^ » Cette similitude d'une montagne formée de graines de moutarde est commune chez les Buddhistes, et ils semblent se plaire à l'exprimer de plusieurs façons ; car dans le livre que je citais tout à l'heure, j'en trouve la variante suivante : Soit une ville " aux murailles de fer, ayant un Yôdjana en largeur, en longueur et en hauteur; qu'elle <■ soit remplie de graines de moutarde, et qu'un homme, au bout de chaque centième an- « née, prenne une à une ces graines de moutarde pour les transporter hors de la ville : « eh bien! cette masse de graines serait plus vite épuisée que ne le serait un Kappa-. » On se sert encore de la similitude d'une énorme montagne de même dimension que la ville de fer et formée d'une masse homogène de rochers , et on suppose que si un homme venait tous les cent ans la frotter avec le bord de son vêtement fait d'étoffe de Kaçi ou de Béuârès, la montagne serait plus tôt détruite que ne le serait le Kappa^. La conception d'une durée indéfinie paraît tellement propre à l'idée que les Buddhistes du Sud se font d'un Kappa, que, suivant un texte cité dans le Dharina pradipihâ singhalais, on reconnaît dans un Kappa quatre Asamkhêyya ou quatre incalculables , c'est-à-dire quatre de ces durées exprimées par le chiffre gigantesque qui porte le nom dLAsamhhéyya, nom sur lequel j'ai rassemblé quelques remarques dans un autre endroit de ces notes *. Le premier Asamkhêyya a lieu durant le temps de la destruction ou du samvaUa du Kappa: « Alors ce " n'est pas chose facile de dire tant d'années, tant de centaines d'années, tant de milliers « d'années, tant de centaines de milliers d'années. » Le second Asamkhêyya dure tout le temps que le Kappa reste détruit; le troisième, tout le temps que le Kappa met à renaître ou le temps du vivaita; et enfin le quatrième, tout le temps que dure le Kappa une fois que le monde est revenu à l'existence ^. Ces détails sont parfaitement d'accord avec ceux que Turnour a extraits, tant du Saddhamma ppakâsinî, commentaire du célèbre Buddhaghôsa sur le Patisamhhida, que de YAggafifia siitta du Dîyha nikâya^. La réunion de ces quatre périodes dites innombrables forme un Mahàkappa ou grand Kappa.

Ou voit en quoi cette définition diffère de celle des Barmans : le nom (ï Antarakappa n'y paraît pas, non plus que le nombre de soixante-quatre A samkhêyyakappas ; mais cette omission n'est pas une divergence réelle, caril y atout lieu de croire que ces sous-divisions n'ont pu être inconnues à l'auteur du Dharma ppadîpikâ, puisqu'elles ne l'ont pas été à Turnour, ainsi que nous l'exposions tout à l'heure. Je trouve, de plus, le nom de Antahkalpaya dans le Dictionnaire singhalais de Clough, avec le chiffre de 1,774,800,000 pour la durée de cette période et sans autre explication'; je remarque, pour le moment, que dans les textes originaux qui sont à ma disposition, je ne vois pas que Y Antarakappa soit défini par un nombre quelconque. Il semble même que toute détermination soit ici inadmissible. En effet , l'idée de regarder un grand Kappa comme composé de quatre périodes dites Asamkhêyya ou incalculables en durée, cette autre idée de faire commencer

' Dharma pradîpikâ , fol. 3o 6. Ci-dessous, ch. xvu, f. i85 a; Append. n" XX

^ Id. ibid. ^ Dharma pradîpihd, fol. 3o a.

Ibid. fol. 3o b : Joinville, On the Reliy. and Man- Turnour, Examin. etc. dans Journ. asiat. Soc. of

ners of the people of Ccjlon, dans ^iia<. Res. t. Ytl, Bencjaljl. VII, p. 691 et 699.

p. /io4, éd. Calcutta, in,i°. ' Chu^h , Singhal Diction, l II, p. 33.

328 NOTES

la période de renaissance avec des êtres qui débutent par une existence dont la durée est également incalculable, tout cela est contradictoire à la tentative de limiter ces périodes par des nombres définis. L'application de chiffres précis à ces conceptions fantastiques où l'on recherche l'indéfini en durée, donnerait lieu ici aux mêmes objections que celles qui ont été adressées par I. J. Schmidt aux calculs d'Abel-Rémusat.

Il n'est pas facile, quant à présent, de déterminer quelle est, dans le système des Kalpas buddhiques , la part des idées empruntées aux Brahmanes et celle des combinaisons propres aux disciples de Çàkya. Lassen a conjecturé quelque part que la théorie des périodes brâhmanicpes , qui sont divisées à l'instar de la vie humaine en journées et en nuits, avait dû inspirer aux Budclhistes l'idée de leurs Kalpas de décroissance, de destruction et de renaissance. Mais quand il détermine la durée du Kalpa complet au moyen de chiffres précis, le composant de mille Mahâyugas ou grandes périodes de c|uatre âges, ayant chacun /i,320,ooo, c'est-à-dire en somme 4, 320, 000,000, il va peut-être un peu loin, car il attribue ainsi aux Buddhistes l'usage de ce calcul qui paraît propre aux Brahmanes ^. On voit, en effet, que ce comput est en désaccord avec la manière dont les Buddhistes du Sud se représentent l'accroissement et la diminution de la vie humaine que j'exposais tout à l'heure. Quelque chiffre que l'on place sous la dénomination vague d' Asafhkhéyya (et nous verrons plus bas que les opinions sont très-partagées sur ce point) , il n'en est aucun qui ne dépasse de beaucoup la somme de quatre billions trois cent vingt millions d'années , que le calcul rapporté par Lassen assigne à un Kalpa complet.

Il est permis d'espérer qu'une connaissance plus approfondie des textes buddhiques donnera le moyen de résoudre ces difficultés; aussi me borné-je, pour le moment, à une seule réflexion : c'est qu'ici, comme dans ce qui touche aux origines du Buddhisme, il est de la dernière importance de distinguer avec soin les diverses époques de développement. Ainsi il est très-prol^able que quand Çâkya et ses premiers disciples employaient le terme de Kalpa, ils ne se faisaient pas, des périodes de création que ce terme exprime, une autre idée que celle qu'en avaient les Brâhmanes eux-mêmes. Pour ces temps donc, Lassen, qui remarque justement que le calcul des Yugas donné parWilson^ doit être le plus ancien, est parfaitement dans la vérité historique. Mais à mesure que le Buddhisme se développa, il dut donner son empreinte particulière aux notions qu'il avait empruntées aux Brâhmanes; et il n'est pas étonnant qu'une théorie qui tenait une si grande place dans la conception que les Indiens se faisaient du passé, ait subi dans le cours des temps des modifications plus ou moins considérables.

Le terme même d'Asamkhyêya, « le nombre incalculable, » qui est un des éléments essentiels d'un Kalpa, suffit pour faire naître cette supposition. J'ai peine à croire que quand Çâkyamuni disait : « Il y a un Asamkhyêya d'années ou de périodes, » il voulût exprimer une autre idée que celle-ci : « Il y a un nombre incalculable d'années ou de périodes. » Il , fallait même, pour que ces paroles conservassent le sens qu'il avait l'intention de leur donner, que le mot Asamkhyêya continuât d'être pris par ses auditeurs dans son acception propre d'incalculable. Le texte du Dharma pracUpikâ que je citais plus haut, peut,

' Indische Alterthumsh. t. II, p. 227, note 1. — - Wilson , Vishnii purâna, p. 24, note.

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