CHAPITRE II
« étangs consacrés ; il faut les regarder comme celui qui ne dit pas de mensonges , comme « celui qui dit la vérité ; il faut les regarder comme un monceau de pierres précieuses , « comme le joyau qui donne tout ce qu'on désire, comme le roi de la loi, comme ce qui « fait traverser le monde ^ »
Quant à la figure elle-même qui sert de terme de comparaison pour exprimer la rareté d'un Buddha, « dé même que la fleur du figuier Udumbara, « c'est une des plus fréquemment employées dans les livres buddhiques de toutes les écoles, et on la rencontre à chaque page de notre Lotùs de la bonne loi. Elle est très-naturelle, car on sait qu'il faut l'œil exercé d'un botaniste pour reconnaître la fleur de la plupart des figuiers : le vulgaire ne voit de ces arbres que les fruits. Aussi Clough donne-t-il l'Udumbara comme un exemple des grands arbres rois des forêts, qui produisent des fruits sans donner de fleurs^. Ce figuier est, selon Wilson, le ficus ylomerata. Le lecteur aura sans doute remarqué que parmi les choses rares énumérées dans les vers pâlis cités au commencement de cette note, on place la condition humaine. Cela vient de ce que cette condition, dans l'ordre des six existences dont il est si fréquemment question chez les Buddhistes, a sur toutes les autres l'avantage d'être celle qu'embrasse un Buddha avant d'entrer dans le Nirvâna. Cette croyance est une des plus anciennes du Buddhisme, et toutes les écoles s'accordent unanimement pour célébrer l'importance et le précieux caractère de la vie humaine. Le grand mongoliste I. J. Schmidt a exposé ce point de vue dans des remarques très-justes et fort bien exprimées ; rarement ce savant homme a rencontré une plus heureuse inspiration^.
Elle n'est pas du domaine du raisonnement.] L'expression du texte que je traduis ainsi est atarkâvatchara, que la version tibétaine rend de la manière suivante, avec beaucoup de netteté : rtog-gehi spyod-yul ma yin-pa, « elle n'est pas un champ pour l'exercice du raison- « nement. » Nous voyons dans ce composé un mot que je n'ai pas encore rencontré seul , mais qui fait partie du nom de quelques classes de Dêvas, Kâmdvatchara , Rdpâvatchara, Dhyânâvatchara ; ce mot est avatchara, qui, selon qu'on en fera un substantif ou un adjectif, signifiera soit « lieu oii l'on va, champ, province, district, » soit « qui va vers, se dirige « vers , prend la direction de. » Les interprètes tibétains le prennent pour un adjectif signifiant « qui agit, » [spyod-pa] , comme on peut le voir par la traduction qu'ils donnent des titres divins de Kâmâvatchara et Rûpâvatchara, « qui agit dans le désir, qui agit dans la « forme*. » Ce sens certainement figuré, ne doit pas exclure le sens primitif de qui va vers; en d'autres mots, avatchara doit pouvoir reproduire les trois grandes significations principales de la racine tchar, « marcher, vivre , agir, » dont il dérive. Il semble qu'il se présente avec son sens physique dans le passage suivant du Lolita vistara, où il est dit que le Bôdhisattva étant descendu dans le sein de la fenmie qui devait être sa mère , se dirigea vers le côté droit et jamais vers le côté gauche : avakrântah san dakchinâvatcharô 'bhûn na djâta vâmâvatcharah^. Cependant l'emploi de ce terme en tant que substantif ne serait pas
' Kâranda vyûha, f. 5o a et 6. * ^gy^ tch'er roi pa, t. Il , table alphab. aux mots
^ Abhidilân. ppadip. 1. III, ch. iii, st. i25. Kâmâvatchara et liùpâvatchara , p. xlviii et lviii.
■' Mém. de l'Acad. de Saint- Péterslourg, t. II , p. 36. ^ Lalita vistara, ch. vi , f. 34 a du man. A.
NOTES
même ici injustifiable, puisqu'il est permis de voir dans dakchinâvatchara un composé possessif signifiant « celui qui a sa place à droite. » Mais le sens physique et la valeur d'adjectif se montrent clairement dans le composé anlarîkchâvatcharâh , « ceux qui traversent le « ciel, » composé que notre Lotas emploie plus bas pour désigner des divinités ^ Et il est bon de remarquer que le manuscrit de la Société asiatique donne seulement antarîkchatcharâh, pendant que ceux de M. Hodgson ont la leçon que je viens de citer. Ce mot est également employé chez les Buddhistes du Sud, et je le remarque dans une des épithètes attribuées à Çâkyamuni par le Djiiia alamkarâ; cette épithète est yôgâvaicharakulaputta, « fils d'une famille dont le domaine est le Yôga, ou, qui marche dans le Yôga^. » Il parait qu'il est passé de même dans le dialecte vulgaire des Singhalais, car Clough le rapporte dans son Dictionnaire, où il en sépare ainsi les éléments, Yôga-âvatchara, et le traduit : « celui qui abandonne les biens du corps pour livrer son esprit à une médita- '< tion religieuse et abstraite^. »
f. 2li h. Des Tathâgatas.] Lisez, « du Tathâgata. »
f. 25 a. Qui ont des inclinations v-ariées.] Si l'on préfère pour le terme d'adhimukti le sens d'm-
ielligetice que j'ai essayé de justifier plus haut^, il faudra traduire ici, « qui ont des facul- « tés diverses. «
f. 26 a. Se trouvent, vivent, existent] L'expression dont se sert le texte pour rendre cette idée paraît appartenir en partie au sanscrit des Buddhistes ; elle se compose des trois verbes iichthanti, dhriyanté, yâpayanti. C'est uniquement par analogie que je traduis le dernier verbe par existent; car je ne vois que l'expression latine ducere vitam qui explique comment yâpayanii , « ils font aller, » peut signifier ils existent, ils durent.
f. 27 «. A l'époque où dégénère un Kalpa.] Le texte se sert des expressions kalpakachâye , sattva-
kachâye, etc. où le mot kachâya, « décoction servant à la teinture, » exprime, dans la langue des Buddhistes , l'atteinte et l'influence des causes de coiTuption qui font dégénérer un Kalpa ou un âge du monde. Ces expressions font allusion à la manière dont les Buddhistes se représentent les périodes de création , de conservation et de rénovation de l'univers, dont j'ai parlé plus haut^. C'est la période de dégénérescence que le texte du Lotus désigne par le terme de kalpakachâja. Cette expression reparaîtra plus bas, ch. ni, f. 3g a.
f. 27 i. Qui prendrait la résolution.] Les mots du texte sont arhattvampratidjânîyât, littéralement,
«promettrait [à soi-même] l'état d'Arhat. » C'est ie sens que donne la version tibétaine khas-htchhe-jing , « s'engageant à , faisant vœu de. »
' Ci-dessous, ch. XIII , f. 1 55 a.
^ Djina alamhâra, f. 12 b, init.
2 Singhal. Diction, t. Il, p. 577; littéralement ce
mot signifie «l'homme qui marche dans le Yôga. » ^ Ci-dessus, ch. i , f . 16 fc, st. 80. ^ Ibid. ch. I, f. 10 b, p. 32^ et suiv.