CONCLUSIONS TIRÉES DES DEUX SECTIONS PRÉCÉDENTES
Il est temps d'examiner le rapport que doivent avoir l'une avec l'autre l'énumération des trente-deux signes caractéristiques d'un grand homme et celle des quatre-vingts signes secondaires. Il faut aussi tirer quelques conséquences qui semblent résulter de l'examen attentif que je viens de faire de ces cent douze attributs d'un Buddha.
Quant au rapport qu'offre la liste des quatre-vingts signes secondaires avec celle des trente-deux attributs caractéristiques d'un grand homme, il me paraît donner lieu aux questions suivantes. Ces deux listes doivent-elles être reconnues comme contemporaines.'* et si l'on vient à constater qu'elles ne le sont pas, quelle est celle qui doit passer pour la plus ancienne ? Dans l'état où elles nous sont parvenues toutes deux , conservées comme elles le sont dans des livres en apparence de même âge, la vraisemblance est pour l'opinion qu'elles sont contemporaines ; et cette opinion peut , sans grand inconvénient pour la critique, subsister jusqu'à preuve du contraire. Cependant il est permis de se demander pourquoi , en traçant ce portrait des perfections physiques d'un grand homme , on a fait deux listes plutôt qu'une seule des définitions qui les expriment. Serait-ce que les caractères dits secondaires sont en réalité, soit sous le rapport physiologique, soit sous le rapport de l'art, secondaires et moins importants que les trente-deux signes de la supériorité d'un grand homme.'* Je laisse à de plus habiles la solution de cette question; mais en admettant même que les ti'ente-deux définitions dites Lakchanas doivent passer pour fondamentales à l'égard des quatre-vingts signes dits Anuvyaûdjanas qui n'en seraient que des développements, la question relative à l'âge de ces deux listes n'en est pas pour cela décidée, puisque l'idée de développer et de compléter les trente-deux caractères par l'addition des quatre-vingts signes de second ordre peut bien n'avoir pris naissance et ne s'être réalisée que postérieurement à la rédaction du catalogue des trente-deux signes principaux. Je crois mêmê qu'à raisonner uniquement sur les apparences, et sans tenir compte de la présence simultanée de nos deux listes dans les mêmes monuments , le fait seul que l'une de ces listes n'est que le développement de l'autre est déjà un assez fort
argumenl en faveur de cette opinion , que la liste de développement est en réalité la liste la plus moderne. Je ne veux pas cependant pousser ici trop loin l'emploi de la dialectique; il suffit que l'esprit du lecteur soit éveillé sur cette question. Il est plus prudent de nous en tenir au témoignage apparent des textes jusqu'ici connus. Quand nous les aurons mieux étudiés , et surtout que nous en connaîtrons un plus grand nombre , il sera temps de reprendre cette question , que dans l'état de nos connaissances il nous serait bien difficile de résoudre actuellement.
Pour que le lecteur puisse embrasser dans son ensemble les trente-deux caractères d'un homme supérieur, avec les signes secondaires qu'on y a rattachés , j'ai cru nécessaire d'en présenter ici la traduction suivie, telle qu'elle résulte pour moi des analyses précédentes. C'est, avec la version de la section IV°du Vocahulaire pentaglotte , publiée il y a déjà longtemps par M. Abel Rémusat, et avec le passage correspondant du Bgja tch'er roi pa tibétain traduit par M. Foucaux , la seule traduction et aussi la première qui ait été exécutée sur les originaux sanscrits et pâlis. Aussi, dans le résumé qui va suivre, ai-je cru nécessaire de conserver l'ordre du Lolita et les numéros qui constatent cet ordre : le lecteur curieux qui aura quelque doute sur la justesse du sens proposé, pourra ainsi remonter au texte et à la discussion critique dont ce texte a été l'objet.
TRADUCTION DES TBENTE-DEUX LAKCHANAS.
« 1. Sa tête est couronnée par une protubérance [du crâne] ; 2. ses cheveux qui tournent vers la droite sont bouclés , d'un noir foncé , et brillent comme la queue du paon ou le collyre aux reflets changeants; 3. il a le front large et uni; 4. entre ses sourcils il existe un cercle de duvet ayant l'éclat de la neige ou de l'argent; 5. ses cils ressemblent à ceux de la génisse; 6. il a l'œil d'un noir foncé; 7. il a quarante dents toutes égales, 8. serrées, 9. et blanches; 10. il a le son de voix de Brahmâ (ou suivant d'autres, il a la voix du passereau) ; 1 1. il a le sens du goût excellent, 12. la langue large et mince, i3. la mâchoire du lion; i/j.. il a les épaules parfaitement arrondies; i5. il a sept parties du corps rebondies, i6. l'entre-deux des épaules couvert; 17. il a le lustre et le poli de l'or (ou la couleur de l'or) ; 18. debout et sans qu'il se baisse, ses bras lui descendent jusqu'aux genoux; 19. il a la partie antérieure du corps semblable à celle du lion, 20. la taille comme la tige de l'arbre Nyagrôdha, le figuier indien; 21. ses poils naissent un à un; 22. ils sont tournés vers la droite à leur extrémité supérieure; 2 3. l'organe de la génération est rentré dans son étui; 2li- il a les cuisses parfaitement rondes, 26. la jambe semblable à celle du roi des gazelles, 26. les doigts [des pieds] longs, 27. le talon large, 28. le cou-de-pied saillant, 29. les pieds et les mains douces et délicates, 3o. les doigts des pieds et des mains marqués de lignes en forme de réseaux ; 3 1 . sous la plante de ses pieds sont tracées deux roues belles, lumineuses, brillantes, blanches, ayant mille rais retenus par une jante et dans un moyeu; 32. il a les pieds unis et bien posés. »
A ces caractères il faut joindre l'attribut suivant que signale la divergence des listes : « Il a les membres droits comme Brahmâ. » Je passe maintenant à l'énumération des quatre-
vingts signes secondaires dits Anuvyandjana, en suivant la marche que j'ai indiquée tout à l'heure pour les Lakchanas.
TRADUCTION DES QUATRE-VINGTS Al<fVVYANDJAi\AS.
« 1. Il aies ongles bombés, 2. tirants sur la couleur du cuivre rouge, 3. lisses; à. il a les doigts arrondis, 5. beaux, 6. effilés; 7. il a les veines cachées, 8. la cheville couverte, 9. les articulations solides , 10. les pieds égaux , n . le talon large , 1 2 . les lignes de la main lisses , 1 3. semblables, i/i. profondes, 1 5. non tortueuses, 16. allongées; 17. il a les lèvres comme le fruit du Vimba; 18. le son de sa voix n'est pas trop élevé (ou suivant d'autres, il n'a pas la bouche trop grande) ; 19. il a la langue douce, délicate et couleur de cuivre rouge; 20. sa voix douce et belle a le son du cri de l'éléphant ou du nuage qui tonne; 2 1. il a les organes sexuels complets, 22. les bras longs; 2 3. ses membres brillants sont vêtus (ou suivant d'autres, ses membres sont brillants); 2 A- ses membres sont doux, 2 5. larges (ou suivant d'autres, parfaits); 26. ils ne présentent pas de pauvretés, 27. n'offrent pas de saillie, 28. sont parfaitement achevés (ou suivant d'autres , parfaitement solides) ,29. bien proportionnés; 3o. il a la rotule du genou large, développée et parfaitement pleine; 3i. ses membres sont arrondis, 32. parfaitement polis ; 33. ses membres sont semblables à ceux du taureau , ne sont pas de travers; ils sont réguliers (ou suivant d'autres, ses membres sont réguliers) ; 3^. il a le nombril profond, 35. sans difformité, régulier (ou suivant d'autres, tournant à droite) ; 36. il a une conduite pure; 37. il est tout aimable comme le bœuf; 38. il répand autour de lui l'éclat d'une lumière supérieure, parfaitement pure, qui dissipe les ténèbres; 39. il a la démarche lente de l'éléphant , 4o. la démarche héroïque du lion , 4 1 • la démarche héroïque du taureau, 1x2. la démarche du cygne; 43. il marche en se tournant vers la droite; 44- il a les flancs arrondis, 45. polis; 46. ses flancs ne sont pas de travers; 47- il a le ventre en forme d'arc; 48. son corps est exempt de tout ce qui peut en ternir l'éclat, et de toutes les taches noires qui pourraient le déparer; 49- il a les canines arrondies, 5o. pointues, 5 1. bien placées; 52. il a le nez proéminent; 53. i] a les yeux brillants (ou suivant d'autres, il aie nez beau); 54. ses yeux sont purs, 55. souriants, 56. allongés, 57. grands, 58. semblables aux pétales d'un nymphaea bleu; 59. il a les sourcils égaux, 60. beaux, 61. réunis, 62. réguliers, 63. noirs (et suivant d'autres, allongés) ; 64» il a les joues pleines, 65. égales , 66. sans imperfection ; 67 . il est à l'abri de l'injure et du blâme ( ou suivant d'autres , il a l'organe de l'ouïe sans défaut); 68. ses organes l'éclairent parfaitement ; 69. ses organes sont parfaitement accomplis; 70. il a le front et la face en harmonie l'un avec l'autre, 71. la tête bien développée, 72. les cheveux noirs, 73. également répartis sur la tête, 74. bien arrangés, 75. parfumés; 76. ses cheveux ne sont ni rudes, 77. ni mêlés; 78. ils sont réguliers, 79. bouclés, 80. et représentent les figures du Çrivatsay-àxi Svastika, du Nandyâvarta et du Vardhamâna (ou suivant d'autres , la paume de sa main et la plante de ses pieds sont marqués de ces signes). »
A ces caractères il faut joindre les suivants qui résultent des variantes de nos listes : « Il a la démarche élégante; sa démarche n'est pas tortueuse; sa marche est régulière; il a
les membres d'un homme très-jeune ; il a les canines blanches et égales ( ou suivant d'autres , les dents blanches et lisses) ; il a les cils beaux (ou suivant d'autres-, l'extrémité de ses cils n'est pas recourbée); il a les sourcils minces, les oreilles pleines, grandes et égales; il a l'organe de l'ouïe sans défaut; il a le front bien arrondi et large; il a les cheveux fins; il a les flancs profonds, les membres gracieux, les bras pleins et longs (ou suivant d'autres, il a les bras et les cuisses semblables à la trompe de l'éléphant). »
Enfin la liste singhalaise possède seule les caractères suivants : « Il a les gencives trèsrouges; il a les membres extrêmement beaux, très-brillants, lisses; son corps répand une bonne odeur; ses poils sont égaux, doux, tournants vers la droite, noirs et brillants comme le collyre aux l eflets changeants , lisses ; il peut retenir son souffle qui inhalé ou expiré est extrêmement faible ; sa bouche exhale une bonne odeui'. »
Après la lecture de ces deux descriptions , il me paraît difficile qu'on hésite sur le jugement qu'il convient d'en porter. C'est bien le type indien qu'elles i^eproduisent dans ses traits les plus généraux, et spécialement dans ceux de ces traits qui font l'objet ordinaire des louanges des poètes. Le lecteur familiarisé avec les principales productions de la littérature brahmanique, reconnaîtra ici du premier coup le genre de beauté que les Indiens attribuent à leurs héros. Ainsi la longueur des bras donne lieu dans le Mahâbhdrata à une des épithètes qui paraît le plus fréquemment pour désigner un héros remarquable par sa vigueur corporelle; leur forme et leur rondeur les font aussi comparer à la trompe de l'éiéphant. L'ampleur de la poitrine, la finesse de la taille, l'élégance de la jambe, l'absence d'une cavité sous la plante du pied , la beauté des membres dont la perfection consiste à ce que les os et les muscles n'y fassent pas de saillies, la délicatesse des mains, le développement de la tête, la largeur du front, la forme proéminente du nez, la régularité des dents qui doivent être rapprochées les unes des autres, la grandeur et la couleur de l'œil qui doit ressembler aux pétales du nymphaea bleu, la finesse des cheveux qui sont lisses, bouclés et noirs, la douceur et le poli de la peau, ce sont là autant de traits qu'on trouve à chaque page célébrés dans les compositions épiques et lyriques de l'Inde ancienne, et dont plusieurs, quoique appartenant à la beauté féminine, sont également attribués à l'homme considéré pendant l'âge florissant de la jeunesse Ml y a là un mélange de caractères appartenant aux deux sexes qui peut nous paraître choquant , mais qui n'est pas sensible pour les auteurs indiens, parce qu'ils le trouvent dans la nature même qui est sous leurs yeux. C'est ce mélange qui donne aux hommes cet extérieur efféminé qui entraîna quelquefois d'anciens voyageurs dans de si singulières méprises. La description des traits caractéristiques d'un grand homme , tel que le conçoivent les Buddhistes , a donc été exécutée
' Je n'en citerai pour exemple que la description épaules larges, la poitrine rebondie, les membres sommaire de la personne physique de Râma qui réguliers, l'éclat d'une peau lisse. [Ràmdyana, I, i, se trouve dans le préambule du Rdindjaiia, et qui st. i i; Schlegel, t. I, p. 5, et 2' part. p. 6; Gorresio, se compose à peu près des mêmes caractères dans t. I, p. 5, st. i3, et t. VI, p. 2 et 3.) Ces mêmes cala recension du Nord, et dans celle du Gâuda. On ractères, ainsi que le plus grand nombre de ceux y remarque de part et d'autre les bras qui descen- qu'on attribue au Buddha, se retrouveraient égaledent jusqu'aux genoux, ou les bras longs, les mà- mentdans les descriptions du Mahâbhdrata ; Ardjuna choires larges, les yeux grands, la face belle, les passepouravoirréuniplusieursdecestraitsdebeauté,
APPENDICE. — N° VIJI.
d'après le type idéai de beauté que se représentent les poètes indiens. J'ajoute que ces traits , qu'on retrouverait épars dans les productions de la littérature brahmanique , sont exactement ceux dont les observateurs les plus éclairés ont de nos jours constaté l'existence parmi les premières classes de la population indienne. Il me suffira de me référer en ce point au jugement de V. Jacquemont pour le Nord de l'Inde, et à celui du docteur J. Davy pour Ceylan; un des ethnographes les plus accrédités, le docteur J. C. Prichard, s'est déjà autorisé à bon droit des observations du médecin anglais que je viens de citer pour tracer le résumé du caractère physique des Indiens qu'il a inséré dans un de ses derniers volumes ' .
La conséquence la plus directe qui résulte du fait que je viens d'établir, c'est que la double énumération des caractères physiques d'un grand homme , selon les Buddhistes , n'a rien d'individuel; qu'elle n'est pas le portrait d'un personnage donné, comme Çàkyamuni, par exemple, dont on aurait voulu perpétuer les traits par une description expresse. Les Buddhistes eux-mêmes ne semblent pas avoir eu cette prétention. En donnant à leur héros les cent douze attributs de la beauté , ils ne font autre chose que de déclarer qu'il était au physique , comme il l'était au moral , un être accompli ; il y a plus , ils ne pensent pas même que la possession de ces attributs soit l'apanage exclusif de leur saint, puisqu'ils disent que l'homme privilégié sur le corps duquel on les remarque peut devenir un monarque suprême aussi bien qu'un Buddha; le témoignage des textes est formel à cet égard. Il existait donc chez les Indiens un type de la beauté physique, type emprunté à la population la plus élevée dans l'ordre social, et que le temps, et probablement aussi une sorte de convention avaient dû consacrer. C'est ce type qui est devenu pour les Buddhistes le signe extérieur de la sagesse la plus parfaite et de la puissance la plus illimitée. La double attribution qu'ils en ont faite à deux ordres de personnages distincts exclut donc toute idée d'individualité dans le choix des traits qui le composent. Cette attribution, en ce qui touche le Buddha, n'est que l'effet naturel du respect religieux; elle a dû être faite après coup et par des adorateurs fervents.
On serait tenté cependant de chercher quelques traces d'individualité dans certains traits qui ne paraissent pas tenir au type dont je parlais tout à l'heure, type qu'on pourrait appeler Ario-indien. La protubérance qui couronne la tête, les cheveux frisés, le cercle de poils placé entre les sourcils, le son de la voix qui est l'objet de plusieurs comparaisons auxquelles on ne peut cependant accorder une égale valeur, les lignes tracées en forme de réseaux dont les doigts sont couverts , voilà des caractères qui ont pu , jusqu'à un certain point , être observés sur un personnage réel, et réunis par la tradition aux attributs plus généraux du type national ; il importe donc de les examiner ici de plus près.
Les trois premiers de ces caractères se sont conservés, quoique inégalement, sur les statues et sur les représentations des Buddhas qu'on trouve chez les divers peuples orientaux convertis au Buddhisme ; et cette circonstance est à elle seule une preuve de l'importance qu'on avait dû y attacher dans le principe. On comprend qu'il soit actuellement impossible de déterminer, avec quelque apparence de probabilité , ce qu'il y a de primiti-
' J. C. Prichard, Researclies into the physic. Histor. oj Mankind, t. IV, p. 192 etsuiv. 3' édit. l8^^.
veinent réel dans cette partie de la description du Buddha;je suis cependant porté à croire que la protubérance du crâne et la frisure des cheveux ont pu avoir leur origine dans la réalité. On les trouve invariablement réunies sur les statues jusqu'ici connues des Buddhas , tandis que le cercle de poils placé entre les sourcils n'est pas reproduit avec la même constance. En preuve de l'exactitude de cette observation, je citerai le recueil de planches représentant diverses images de Buddha trouvées dans les cavernes de l'ouest de l'Inde ; elles ont été publiées récemment par M. Bird , dans un ouvrage qui est encore peu connu en Europe Sur ces images la protubérance du vertex et la frisure des cheveux sont rendues avec l'exagération ordinaire; mais le cercle de poils est absent sur toutes. Il se peut donc que ce dernier caractère n'ait jamais existé que dans l'imagination des dévots buddhistes. Le rôle surnaturel qu'il joue dans les livres du Nord tend même plutôt à confirmer qu'à détruire cette supposition. On sait que c'est du milieu de ce cercle de poils brillants comme l'argent ou la neige que partent les rayons merveilleux qui vont éclairer les plus lointains univers et leur annoncer l'intervention supérieure du Buddha. Cette conception fantastique nous jette dans le monde des miracles, et dès lors le caractère fabuleux de l'effet peut remonter jusqu'à la cause qui passe pour l'avoir produit. Ainsi , quoiqu'il se puisse que par suite d'un jeu de la nature, Çâkyamuni ait porté entre les deux sourcils quelque trace d'un duvet fin et blanc que ses disciples avaient remarqué , je ne puis cependant placer ce caractère sur le même rang que ceux qui précèdent, et je trouve même quelques bonnes raisons pour en suspecter la réalité.
J'en dirai autant, et avec plus de raison encore, du son de la voix du Buddha, que l'on compare avec celle de Brahmà , et avec le bruit du nuage ou le cri de l'éléphant. Je laisse de côté la voix de Brahmâ, c'est un écho de la mythologie brâhmanique; mais les autres termes de comparaison , quoique pouvant avoir été choisis par l'effet d'une observation directe, nous apprennent uniquement que le Buddha avait une voix profonde, c'est-à-dire qu'ils nous ramènent aux attributs généraux du type indien que je signalais tout à l'heure. Tout le monde sait que le mérite d'une voix grave et profonde, d'une élocution lente et solennelle est célébré dans les anciennes compositions brâhmaniques , et des observateurs attentifs l'ont retrouvé chez les populations modernes. Ici encore nous sommes conduits à penser que ce caractère n'a rien de personnel.
Le dernier attribut, celui qui est fondé sur la régularité des lignes de la main et des pieds lesquelles se croisent en manière de réseau, est quelque chose de si fugace, qu'il est bien difficile de lui reconnaître la valeur d'un caractère individuel. Il ne pourrait avoir quelque poids que s'il eût été assez exagéré pour attirer vivement l'attention. Les mains potelées des personnes grasses doivent l'offrir à des degrés divers, et la régularité des lignes doit tenir ici à celle des mains mêmes. Ces lignes, qui se multiplient et se creusent davantage à mesure qu'on avance en âge, semblent d'ailleurs un caractère qui n'est pas en parfaite harmonie avec celui de la plénitude des membres qu'on attribue au Buddha et qui est propre à la jeunesse. Aussi ne puis-je trouver ici, pas plus que pour la voix, le sou-
' J. Bird, Histor. Res. on the origin and principles of the Baaddha and Jaina Religions, etc. Bombay, 18/17, in-folio.
venir de quelque trait individuel; c'est uniquement l'exagération d'un de ces caractères sans importance que les compilateurs buddhistes, si minutieux en toutes choses, se sont complu à rassembler ^.
On le voit, plus nous avançons dans cet examen , plus toute trace d'individualité disparait. Nous n'en trouvons pas davantage dans des caractères aussi vagues et aussi peu personnels que les suivants : l'excellence du sens du goût, la perfection de l'ouïe, celle des organes de la connaissance, la pureté de la conduite, la bienveillance de l'extérieur, l'éclat répandu autour de la personne, le sourire du regard, le parfum qui s'exhale de la bouche , la faculté de retenir la respiration , l'avantage de posséder sur diverses parties du corps la figure de quelques signes de bonheur. Il y a ici un mélange confus de caractères de plusieurs ordres, les uns physiques, et ils sont trop généraux pour rien prouver; les autres moraux, et ils sont trop abstraits pour laisser des marques parfaitement visibles; les autres enfin tout à fait imaginaires, et le moindre inconvénient qu'ils aient est de faire douter de la réalité de ceux auxquels on les trouve mêlés. Je ne suis certainement pas assez sceptique pour nier que le fondateur du Buddhisme ait pu porter sur sa personne quelques-unes de ces marques extérieures qui sont comme le noble reflet de la pureté de l'àme ; tout exagérés que sont les témoignages des descriptions légendaires , il est peu probable qu'ils soient entièrement faux , car les représentations figurées les confirment en plusieurs points. Il est vrai que dans le climat oii nous vivons , l'homme physique se montre si peu à découvert, qu'il nous est difficile d'apprécier l'effet que doit produire chez d'autres hommes moins vêtus la dignité du port, l'élégance de la démarche, le mouvement harmonieux de tous les membres, et par-dessus tout l'expression de ce visage que Milton a défini par ces mots sublimes : humanface divine. Mais les légendes buddhiques nous avertissent de nous transporter sous un autre ciel et dans un autre milieu. Elles ne cessent de célébrer cette décence qui respirait dans toute la personne de Çâkyamuni; assis ou marchant, couché ou debout, il est pour ceux qui l'entourent un perpétuel sujet d'admiration et de respect; et quand il retrouve, après plusieurs années, des disciples que l'insuffisance de ses premières leçons avait d'abord éloignés, il les étonne par la dignité de son aspect, et il lui suffit de faire quelques pas à leur rencontre pour les subjuguer par sa beauté que la vertu et l'intelligence semblent illuminer d'une splendeur surnaturelle. Il y a certainement là une action du moral sur le physique qui a dû être exagérée par la superstition ; mais je le répète , si nous sommes peu disposés à reconnaître la puissance d'une telle action , ce n'est pas une raison pour la nier absolument. Dans ces limites et sous ces réserves, j'accorderai quelque confiance à la partie morale de la description que les Buddhistes donnent de leur sage. Cependant il me sera toujours bien difficile de croire que cette description prise dans son ensemble, et que les statues qui en reproduisent quelques traits, soient l'image traditionnelle du personnage auquel l'attribuent ses adorateurs.
' On connaît dans l'antiquité une description analogue des nerfs [et rectos et transversns nervos] d'un gladiateur dont parle Varron, et d'après lui Pline. (Pline, Hist.nat.YÎÎ, ig.trad. de Littré, t. I, p. 292.)
Cette description n'est pas beaucoup plus claire que celle que les Buddhistes donnent des mains du Buddha; cependant les mois rectos et transversos semblent indiquer une sorte de réseau.