M LOUF-GABOU
L'Endiablé seul ne mangea pas, et il resta dans un coin obscur, à côté de son camarade Pierre Lenoir, qui toutefois n'imitait pas sa sobriété. Dans les premiers moments, ce fut dans toute la salle un tumulte, un mélange de chants, d'éclats, de rire et de mots interrompus, capables de rendre l'ouïe à un sourd. Mais bientôt le yacarme s'apaisa un peu; tout le monde était casé, les jeunes gens avaient la bouche pleine, alors on put entendre la suite d'une discussion très-animée qui s'était enga* gée entre quelques convives du premier rang à table; il s'agissait d'un riche propriétaire du voisinage :
— Oui! s'écriait un des des plus ardents disputenrs d'un air de profonde conviction, je parierais mon bras à couper que ce n'est pas en griffonnant du papier marqué que M. Desroches^ le notaire de Bonnat, a gagné la plus belle terre de la commune... Le diable sait bien ce qu'il sait.
— Et moi, je vous dis, Jean-François s'écria le maître du logis de son ton tranchant, que rétat de notaire est un bon état et qu'il y a uii joli morceau de pain à gagner en griffonnant du papier marqué. Je sais bien qu'on dit comme ça que M. Besroches a acheté des biens d'émigrés ; c'est possible, mais il était riche sans cela. D'ailleurs, je me suis laissé dire que M. Frédéric, le fils de M. Desroches vient d'arriver à Bonnat et qu'il va épouser mademoiselle de Ranty, la fille de Tancien maître, qui est mort pendant la
(erreur ; une fille qui n'a rien que le vieux château de Bonnat, dont la bande noire n'a pas
voulu C'est ça qui est beau de la part du
notaire !
— Oui, oui, dit Jean-François en hochant la tête ; mais le mariage n'est pas fait encore. Il parait que le jeune monsieur Frédéric a unetéte^
et que si la demoiselle ne lui plaît pas il est
aVocat et il connaît ses droits
— Eh! eh! il n'y ferait peut*étre pas bon, ajouta un autre interlocuteur; les dames de Ranty ont pour défenseur le vieux noble. M. de La Perche, qui demeure avec elles au château, et on dit que ça a été un malin dans son jeune temps.
L'Endiablé, en écoutant cette remarque, ne pnt retenir un sourire ironique, mais la conversation semblait avoir un vif intérêt pour lui, et il se hâta de prêter l'oreille de nouveau.
— J'avoue, continuait Jean-François, que la demoiselle de Ranty n'est pas jolie, et on prétend qu'elle est dure pour le pauvre monde
Mais pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je sais bien que je ne dormirais pas tranquille si j'avais gagné un domaine comme le notaire Desroches a gagné les siens.
— Pardieu ! dit un des assistants d'une voix sinistre, le notaire Desroches a la Poule Noire.
La Poule Noire, dans les traditions populaires du Limousin, est une espèce de poule aux œufs d'or, dont le diable fait cadeau a ceux qui se sont voués à lui. Cette accusation, lancée d'uu
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air très-flérieux par un vieillard qui semblait avoir une certaine autorité dans rassemblée, donna à penser a tous les auditeurs. Ils gardèrent le silence ; un seul osa protester : c'était Pierre, qui, déjà plusieurs fois, pendant cette conversation, avait voulu placer son mot, mais qui en avait toujours été empêcbé par son voisin. Cette fois, il ne put commander à sou indignation et il s'écria, la bouche pleine :
— M. Desroches n'a pas la Poule Noire!
H. Desroches est un honnête homme! et ce n'est pas bien à vous, père Guillaume, vous qui venez demander au notaire des conseils qu'il vous donne gratis pour votre procès avec Trinquart, d'oser dire...
Un signe de TËndiablé fit taire le jeune conscrit : celui qui avait avancé le premier cette opinion hardie, reprit d'un air d'indulgence :
— Sur mon âme, Pierre, nous savons pourquoi tu dis cela Tu as servi chez M. Desroches, et je sais que si tu n'avais pas dû partir demain pour l'armée tu aurais été domestique du jeune monsieur Frédéric... C'est bien à toi de défendre ceux dont tu .as mangé le pain, mais cela n'empêche pas, vois-tu, que le notaire Desroches n'ait gagné sa fortune par le secours de la Poule Noire !
Pierre allait protester avec plus d'énergie, mais en ce moment une voix cassée domina le bruit de la discussion :
— Oui parle de la Poule Noire? demandat-on; qui ose dire que c'est la Poule Noire qui a
LB LOUP'CAROU. ^Z
donné aa notaire Desroches la belle terre de Bonnat ? C'est un mensonge ; je yoas dirai la vérité.
Tont le monde se tut et les regards se portèrent vers la personne qui venait de prononcer cet oracle; c'était In mère de Lavignette, vieille femme octogénaire, maigre, jaune, ridée, qui passait pour folle ou pour sorcière à volonté. Ses yeux ternes et vitrés, son costame antique, sa grande coiffe de toile blanche dont les barbes retombaient sur les épaules, lui donnaient un air mystérieux et effrayant. Elle était assise sur un billot de bois, au coin du feu, sa place habituelle, et elle filait machinalement sa quenouille de chanvre. Elle n'avait pas desserré les dents de la soirée et elle avait paru insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Aussi cette interpellation subite de la doyenne des matrones excita autant d'intérêt que d'étonnement.
— Mère Catherine, demande le fermier à voix très>haute, car la vieille femme était un peu sourde, est-ce que vous pourriez nous dire, vous , pourquoi te notaire Desroches est si riche?
L'Elspeth limousine ne leva pas les yeux, ne se retourna pas vers ses auditeurs ; elle répondit lentement en agitant son fuseau :
— C'est qu'il est loup-garou.
— Loup-garou ! répétèrent plusieurs voix avec épouvante ; en êtes-vous bien sûre, mère Catherine?
La vieille ne répondit pas; les bonnes femmes
LE LOIIP-GAROU.
se Signèrent; l'Endiablé poussa un bruyant éclat de rire que cherchèrent à imiter les jeunes esprits forts de la veillée.
— Mère Catherine, demanda la petite Suzette avec naïveté, qu'est-ce donc que le loupgarou ?
Cette question excita un murmure d'étonneraent et quelques rires moqueurs.
— Comment ! tu ne sais pas a ton âge ce que c'est que le loup garou? demandèrent plusieurs matrones d'un air de pitié.
Dame Jacqueline, la tantedeSuzette, grande femme froide et sévère et dont les vêtements, légèrement saupoudrés de farine, indiquaient la dignité, sembla ressentir vivement Tinjure qui était faite à sa nièce et pupille.
— £xcusez-la, bonnes gens, dit-elle d'un air de honte, en cessant de travailler au gros bas de laine qu'elle tricotait; c'est jeune et ça a été élevé à la ville, ça ne sait rien encore. Comment, petite sotte, continua-t-elle en se tournant vers Suzette, tu n'as jamais entendu parler du loup-garou ?
— J'ai bien entendu dire quelque chose, tante Jacqueline; mais je ne m'en souviens pas.
— Eh bien, reprit Jacqueline pour détourner l'attention un peu railleuse qui se fixait sur sa nièce, nous allons prier la mère Catherine de nous raconter une histoire de loupgarou.
Cette proposition fut accueillie avec acclamation par toute l'assemblée : l'amour du
merveilleax: est dans le caractère des paysans de tous les pays, et rien ne pouvait mieux terminer la veillée que le récit de quelque légende bien sombre et bien diabolique. On pria tout d'une voix le maître de la maison d'adresser à sa mère, qui Técoutait plus volontiers que tout autre, la requête de la société.
— Mère, dit le fermier en élevant la voix, car la vieille était un peu sourde, entendezvous ce qu*on vous demande? Notre compagnie désire que vous lui contiez une histoire de loup-garou.
La vieille fit attendre un moment sa réponse.
— Je le veux bien, dit elle enfin de sa voix cassée. Mais qui croit aujourd'hui au loupgarou? Autrefois, quand on allait le dimanche à la paroisse, on se mettait à genoux et on disait son chapelet, et on écoutait le prône, et tout allait bien. Aujourd'hui, on va encore à la paroisse le dimanche, mais c'est pour boire au cabaret le long du chemin ou pour causer avec ses voisines dans l'église. Les jeunes filles y vont pour montrer leur coiffe brodée, et les garçons pour faire admirer leurs gilets neufs. On ne prie plus, on ne vit plus saintement, et ce soir, quand TOUS allez sortir de la veillée, vous n'aurez pas peur de sentir tout à coup sur vos épaules les pattes velues du loup-garou, quoique nous soyons dans le temps de l'A vent!
La vieille femme s'arrêta, et un profond silence régna dans la salle. Tous les regards étaient fixés sur la lugubre narratrice, dont la
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figure jaune et ridée n'a?ait pas la moindre agitation yitale, et qui restait aussi complètement immobile que le lui permettait son travail. On entendit alors le vent qui rugissait au dehors et qui s'engouffrait dans la cheminée arec un brait effrayant. Le chant du coq annonçait minait, et sa voix claire et éclatante s'élevait distinctement au-dessus de la tempête. Les assistants se rapprochèrent les ans des autres par un moa« yement vague de terreur.
— C'est vrai, au moins, dit une autre vieitle femme en se signant, que nous sommes dans l'Avent depuis dimanche dernier; c'est le temps où les loups-garous courent la campagne et traversent sept paroisses en une nuit pour effrayer les voyageurs et manger les chiens qui se trouvent sur leur route.
— Laissez, laissez, dit Jean Lavignette en désignant sa mère; mainlenant elle est lancée, elle vous contera tout ce que vous voudrez.
Le silence se rétablit. Les jeunes filles se pressaient contre leurs mères, qui frissonnaient elles-mêmes au récit des légendes terribles dont on avait bercé leur enfance; les hommes avaient pris un air grave, et il n'était pas un seul assistant peut-être, sauf le sceptique l'Endiablé, qui fût disposé à révoquer en doute ce qu'allait dire la mère Catherine. Cependant la bonne femme restait immobile au coin du feu et continuait de faire tourner son fuseau comme si elle eût déjà oublié sa promesse, Lavignette cria bientôt à son oreille :