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— £h bien, mère, ne disiez-TOUs pas que vous aviez vu des loups-garous autrefois ?
Catherine tressaillit, comme si le souvenir et la pensée lui revenaient tout à coup.
— Oui, oui, j'en ai vu, reprit-elle en s'animant, et il y a dans le pays un homme qui en a vu aussi, tout comme moi; c'est le vieux Michel Gloche-Pied , que vous connaissez tous et que vous regardez comme sorcier. Le bon Dieu et la sainte Vierge savent si cela est vrai I Paier noêter,..
La narratrice s'arrêta comme pour réciter mentalement sa prière, et plusieurs des assistants l'imitèrent. Galherine reprit enfin d'une voix lente et monotone qui s'harmonisait avec le grondement de la tempête au dehors et le pétillement des flammes dans le foyer :
« Vous savez, mes enfants, que les loups-garous sont des hommes qui ont vendu leur âme au diable. Pour cela, il s'en vont à minuit dans un endroit où deux chemins se croisent, ils appellent le démon, il vient et il leur donne tout l'argent qu'ils demandent; mais à la condition qu'ils s'habilleront chaque nuit de TAvent d'une vilaine peau semblable à celle d'un veau, et qu'ils courront de village en village jusqu'à ce qu'ils soient délivrés. S'ils trouvent un voyageur dans les chemins, ils sautent sur ses épaules et se font porter jusqu'à ce que le malheureux tombe mort de fatigue. Mais si le voyageur veut les délivrer, il faut qu'il le pique avec son coateau; aussitôt que le sang coule, le peau dis-
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parait et le loap-garou est guéri. C'est une bonne œuvre de faire cela, parce que vous sentez bien que le diable n'est pas content.
» Voici donc qu'une fois, il y avait dans le village de Perylhac, à deux lieues de la Rocheguine, un jeune homme qui était bien pauvre; il était garçon de charrue, et il ne gagnait que dix ccus par an et une paire de souliers. Il devint amoureux de la fille de son maître, celuilà était riche; il avait un beau domaine de quatre vaches, et, dans son armoire, un vieux bas rempli d'écus de six francs. Il dit a Baptiste : « Quand tu auras autant d'ccus que moi, je te donnerai ma fille en mariage ; mais je ne veux pas d'un gendre qui ne pourrait pas même payer le barlé (le vin que Ton boit aux accordailles). »
En cet endroit du récit quelques garçons et quelques jeunes filles de l'assemblée échangèrent de loin de tristes regards, La vieille continua :
« Or, un beau jour, Baptiste ne fut plus triste et apporta à son maître un chapeau rempli d'écus tout neufs. Il y en avait de quoi acheter la moite de la paroisse. Le maître alors lui donna sa fille. Mais à quelque temps delà, une nuit que Baptiste croyait sa femme endormie; il sortit doucement et ne rentra à la ferme que le matin, après le chant du coq. Le lendemain, le surlendemain il fit de même. Baptiste revenait si fatigué que toute la journé il ne pouvait ni marcher, ni travailler.
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> — Il y a quelque chose là-dessous, se dit sa femme, et elle résolut d'épier ses démarches.
» La nuit suivante elle vit en effet son mari sortir de la maison et se diriger vers un ruisseau, comme qui dirait celui qui fait tourner le moulin de Lili. Il y avait de la lune cette nuitlà : et la pauvre femme ne perdit pas son mari de vue; il s'approcha d'un petit pont ou il y avait de grandes lézardes entre les pierres et il enfonça son bras dans une crevasse. Baptiste tira de dessous une grosse pierre une espèce de paquet, le déplia lentement, et tout à coup, sans qu'elle sut comment cela s'était fait, au lieu de voir son mari, elle aperçut une grande vilaine bête avec des poils rouges, comme ceux d'un taureau, de longues cornes et une queue qui n'en finissait plus. Sainte mère de Dieu! son mari était loup-garou. »
Ici la vieille fit un nonveau signe de croix qui fut répété par l'assemblée presque tout entière. Un frisson courut dans l'auditoire; les femmes, pâles et haletantes, n'osaient plus faire un mouvement; les fuseaux s'étaient arrêtés; le feu s'était à demi éteint dans l'âtre, et les chandelles de résine ne jetaient plus qu'une lueur vague et lugubre. Le vent mugissait toujours au dehors, et la maison craquait à chaque instant, comme si elle eût fait entendre des plaintes. La mère Catherine seule ne parut pas partager l'émotion générale, et elle reprit du même ton lent et monotone :
— «La femme avait un frère qu'elle aimait
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beaucoup, et qui était garde-chasse de M. de Rauty, TaDcien maître du château de Bonnat.
Elle alla trouver son frère et elle lui conta l'affaire.
» — Ecoute, lui dit-il ; ne parle à personne de ce que tu as tu. Rentre chez toi; demain j'irai attendre Baptiste, et je le guérirai.
• Le soir son mari sortit comme à l'ordinaire, car on était dans l'A vent, et le pacte l'obligeait a parcourir sept paroisses chaque nuit. LeÀrère, qui n'avait pas peur, l'attendait près du petit pont. Gomme il était caché derrière un buisson, Baptiste ne l'aperçut pas en allant prendre sa peau de loup-garou. Nais au moment où il allait se mettre en course, son beau-frère se montra tout a coup. Le loup-garou lui sauta sur les épaules pour se faire porter comme ils le font tous, et le beau- frère, qui s'y attendait, lui enfonça aussitôt son couteau dans la cuisse.
Dès que le sang eut coulé, la peau disparut et Baptiste redevint un homme.
» Il se jeta en pleurant aux pieds de son beaufrère :
— » Je te remercie I tu m'as délivré. Si tu ne m'avais pas tiré du sang, lui dit-il, j'aurais été forcé de courir ainsi pendant neuf anst
B Ils s'embrassèrent et retournèrent à la maison. On fit dire des messes pour que le démon laissât Baptiste tranquille, et depuis ce moment il a été bien heureux et il a eu dix-sept enfants, dont quinze ont vécu. Michel Cloche- Pied a bu plus d'une bouteille avec un de leurs
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arrière>cousins ; il pourra Toas dire si tout cela n'est pas vrai ooinnie le saint Evangile. »
— Mère Catherine, interrompit Larignette, il se fi^it tard, et les enfants doivent partir demain de bonne heure pour l'armée; il faut qu'on aille se reposer*
L'assemblée cessa aussitôt. La vieille se tut, comme un instrument de musique dont on cesse de tourmenter les cordes, et elle retomba dans cette apathie morne qui était son état habituel.
— Oui, oui, il est temps de partir, s'écrièrent une foule de voix. Ah! père Lavîgnette, que votre mère sait de belles histoires ! Gomme nous nous sommes amusés !
Et plusieurs de ceux qui parlaient ainsi étaient encore pâles de terreur.
Les jeunes gens avaient préparé de gros brandons de paille pour éclairer la route, car plusieurs des invités demeuraient à une grande distance de la ferme, et les chemins étaient en mauvais état. Ce fut pour les concrits, pour leurs proches et leurs amoureuses, le moment des adieux, des serrements de mains, des accolades, des larmes et des sanglots. Dans la bagarre, le conscrit l'Endiablé trouva moyen de dérober deux gros baisers à la jolie Suzette, qui n'y prenait pas garde.
Enfin on sortit de la ferme, après de grands compliments au fermier sur son hospitalité, compliments auxquels Lavignette répondait avec une modestie parfaitement jouée. Quand on fut dans la cour, on alluma les brandons de
paille et on se partagea en deux troupes Tune ou se trouvaient TEndiablé Pierre Lenoir et deux autres conscrits, se rendait au village de Bonnat; Tautre, dont la meunière Jacqueline et sa jolie pupille étaient les principaux personnages, se dirigeait du côté de Vernay, On se dit un dernier adieu, les portes- torches agitèrent leurs flambeaux, le ménétrier joua sur sa musette Tair : Reiirez-vous^ gens de la noce, les chiens du village mêlèrent leurs hurlements à ce vacarme, et les deux bandes s'éloignèrent en se tournant le dos.
L'obscurité était si profonde que nos gens avaient besoin de leur connaissance parfaite du chemin pour ne pas s^égarer. Le vent soufdait toujours avec violence et chassait rapidement les nuages noirs qui couvraient le ciel ; mais ces nuages étaient si nombreux et si serrés qu'ils ne laissaient pas un intervalle où la lune pût glisser un de ses rayons. Tant que les villageois furent dans la vallée de la Broderie, ils purent encore entendre les sons faibles de la musette du côté de la ferme et les cris d'adieu de l'autre troupe dans le lointain : ils purent voir briller sur les collines voisines les torches que Ton agitait joyeusement ; mais bientôt ces légers feux follets disparurent derrière l'arête des hauteurs, les cris et la musique s'éteignirent dans l'éloignement, et entin les voyageurs se trouvèrent dans une campagne sombre et déserte, dont le calme solennel n'était troublé que par le mugissement du vent dans les grand arbres et les épais buissons.
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La petite troupe de dix à douze personnes qui se rendait au village de Yernay marchait silencieusement et d^un air pensif, auquel les récits de la vieille mère Lavignette n'étaient peut-être pas étrangers. On s'était rapproche l'un de l'autre, comme si l'on eût craint quelque danger, et on jetait autour de soi des regards empreints d'une vague inquiétude. La petite Suzette, enveloppée dans sa mante, tenait convulsivement contre sa poitrine le hras de sa tante. Tout le monde se taisait, excepté un robuste gaillard de vingt ans, espèce d'esprit foit en sabots, qui venait le dernier, et qui, le bras gauche embarrassé par des brandons de rechange et tenant de la main droite un brandon à demi consumé, poussait de grands éclats de rire en bravant tous les loups-garous passés, présents et à venir.
— Ne riez pas tant, Martial, dit une des vieilles femmes qui avaient écouté le plus attentivement l'histoire de la veillée, et prenez garde que le bon Dieu ne vous punisse. On a déjà trop parlé ce soir de certaines personnes qu'il peut ne pas être bon de nommer! Nous sommes dans le temps de l'Aveiit, Martial, et nous n'avons pas encore passé le carrefour des Qualre-Cheniins, où tous les sorciers du pays viennent faire leur sabbat pendant les nuits comme celles-ci.
L'incrédule continua ses vanteries grossières; la vieille se signa et ne dit plus rien.
— Tante, demanda enfin la petite Suzette à
demi-YOÎx, c'est donc vrai ce que noas a conté ce soir la mère Catherine?
— Si c'est vrai! répondit la meanière arec hameur; tu m'a assez fâchée avec ton ignorance, et devant tout le monde encore! On dira que je t'élève mal et que je ne t'apprends rien. Gomme si une grande fille de dix-huit ans ne devait pas savoir ce que c'est que le loup-garou! Mais tais-toi, continua-t-elle plus bas, le moins que nous parlions ici de pareilles choses sera le mieux; il ne faut pas braver le démon, et il y a assez de ce méchant Martial, pour l'irriter.
La frayeur superstitieuse de la tante augmenta encore celle de la nièce; elle pouvait à peine marcher, et ses dents claquaient de terreur autant que de froid.
— Nous voici bientôt aux Quatre-Ghemins, dit la bonne femme qui avait déjà parlé en désignant un point assez rapproché; je suis bien fâchée que des impies aient renversé la croix de bois qui en^ chassait le malin esprit.
— £t moi, dit Jacqueline, je suis bien fâchée que Lili ne soit pas avec nous. Il n'a peur de rien lui, pourvu qu'il ait lui bon bâton à la main , et je ne sais pas si un loup-garou luimême... Mais, sainte Vierge de quoi vais- je parler !
— Si le loup-garou vient, s'écria le fier à bras de l'arrière- garck en agitant la torche d'un air de défi, nous le grillerons dans sa peauj
— Sur lé salut de votre âme, Martial, taisezvous, reprit la meunière avec épouvante; ma