‹ Le Lourdes de ZolaChapitre 2 sur 6 · MALADRESSE DE LA MISE EN SCENE · texte numérisé non relu

MALADRESSE DE LA MISE EN SCENE

Sommaire: M. Zola est-il un faussaire ou un inconscient.- — M. Zola donne à Lourdes une physionomie matérielle et grossière. — Dès le début, M. Zola s'applique à donner au lecteur une impression repoussante. — M. Zola n'a pas senti palpiter l'âme des foules en pèlerinage à Lourdes. — Deux éléments de l'âme des foules en pèlerinage. — Ce n'est pas seulement la souffrance qui attire les foules à Lourdes : c'est la piété désintéressée. — Il résulte de cette exposition d'ensemble une impression pénible, opposée à la réalité. — Caractère odieux donné de parti pris aux personnages distingués du pèlerinage. — M. Zola exagère au-delà de toute mesure les inconvénients de l'aftluence des foules à Lourdes. — Le clergé est faussement représenté comme ridicule et odieux.

Maladresse où habileté ? Dieu seul en est juge.

Le premier souci d'un auteur, c'est de construire son œuvre, et pour qu'elle fasse bon effet, de lui trouver une bonne mise en seène.

De la mise en scène dépend l'impression générale produite sur le spectateur pendant toute la représentation. Les personnages pourront parfois dire exactement la même chose : ils seront compris d^une façon diamétralement opposée suivant le milieu dans lequel ils développeront leur jeu.

Aussi, la façon spéciale dont le drame est présenté dès le début, le monde dans lequel il se passe, la physionomie des lieux, le sentiment matériel des

choses et des gens, des corps et des âmes, sont autant d'éléments d'importance capitale que l'auteur choisit à son gré, et d'où résulte l'indication précise de ses dispositions d'âme, la révélation préalable de sa pensée totale.

Eh bien, il faut l'avouer, si M. Zola s'est réellement proposé de donner l'impression du Lourdes véritable, du monde vrai qui s'y rend en pèlerinage, des sentiments positifs et généraux dont ce monde est animé, de la façon précise et véridique dont les choses s'y passent, de la Bernadette historique et des personnages réels qui ont fait la Grotte, M. Zola ne pouvait choisir une mise en scène plus maladroite, plus capable de fourvoyer le spectateur, plus apte à produire précisément l'impression opposée presque en tout à la vérité.

Si au contraire les intentions de M. Zola — M. Zola peut être assuré que nous ne voudrions jamais lui attribuer gratuitement dépareilles intentions — consistaient à dénaturer le point de vue aux yeux du regardant, à lui faire voir les choses en beau quand il fallait les voir en laid, en laid quand il fallait les voir en beau, à raccourcir la perspective quand elle avait besoin d'être élargie, à se perdre au contraire dans l'infini quand le détail seul demandait l'examen, si en un mot M. Zola voulait jouer de la lanterne magique, au lieu de représenter fidèlement la nature, M. Zola, avec son immense documentation, ayant placé cette documentation dans un milieu faux, a très habilement choisi sa mise en scène.

Encore une fois, non, il ne le voulait pas. Il n'a pas Tâme si noire, si simpliste aussi. Le fait de l'impression fausse que produit son œuvre résulte de son tempérament, de ses habitudes.

Les idéalistes de notre nouvelle littérature — qui vaut bien l'autre — ont l'irrévérencieuse coutume d'appeler le genre de M. Zola un « naturalisme brutal ». Soit.

N'est-il pas vrai que, pour décrire un pèlerinage de Lourdes, en lui donnant sa vraie physionomie, plutôt morale que physique, il faudrait s'arrêter au côté supra-sensible plutôt qu'à la superficie matérielle que présente l'aspect d'une foule à la fois souffrante et priante? Le sentiment général qui se dégage de cette longue théorie d'âmes en peine allant demander secours et délivrance à une puissance divine n'est-il pas, franchement, un sentiment d'ordre supérieur, quelque chose de spirituel et d'idéal avant tout ? Un écrivain jaloux de représenter cette portion de l'humanité avec son caractère véritable, ne s'appliquerait-il pas à mettre les choses en scène suivant le système le plus capable d'évoquer cette mentalité spéciale, si en dehors, si au-dessus des dispositions ordinaires de toute agglomération humaine?

M. Zola n'a eu garde de le faire : non pas qu'il eût un parti-pris contre ce mode de conception, mais tout simplement parce qu'il en est naturellement incapable. Ses habitudes d'écrivain lui interdisent de songer même à organiser une action avec ce cachet quelque peu supérieur à la matérialité pure. Je ne veux pas dire tout ce qu'il touche, mais l'ensemble du moins de ce qu'il brasse vous a je ne sais quel aspect répugnant qui vous attriste et parfois vous révolte. On dirait — que le lecteur nous pardonne ces expressions : elles seront justifiées par les citations que nous allons faire — on dirait parfois un fleuve de boue, ou plus exactement de sang et de déjections immondes. L'âme n'y transpire que par intervalles rares, comme une

fleur de lotus à la surface d'un marais infect. Tout se déprime et se souille au contact d'un pareil pinceau. Après les premiers sursauts de l'étonnement , c'est la répugnance qui vous envahit, l'obsession du laid et du sale, la préoccupation du mal tyrannisant pour son bon plaisir sans trouver de contre-poids. Vous êtes jetés en plein dans la nature ptiysique au moment où elle est le plus vilaine, comme un condamné dans les bras d'un cadavre en décomposition : et c'est en vain que vous cherchez à glaner un souffle sur les lèvres de cette charogne, vous ne saisissez que les émanations pestilentielles qui arrivent par bouffées ininterrompues. L'odieux succède à l'horrible; il vous faut du courage; le montreur de chair malade escompte votre curiosité sensorielle, votre dévergondage Imaginatif; vous êtes pour lui un sujet à expériences qu'il faut convulsivement agiter par quelque crudité et violence auxquelles vous ne soyez pas accoutumé : en conséquence, vous éprouverez jusqu'au bout l'oppression nauséabonde de ses cyniques exigences, sous peine de ne pouvoir suivre le fil de l'histoire.

Dès la première fenêtre ouverte sur cet horizon pestilentiel, c'est-à-dire dès la première minute de la première journée (i), et pendant les interminables heures que dure cette journée elle-même en chemin de fer, vous ne faites pas autre chose que de vous emplir les poumons de cette infernale senteur, vous saturer les yeux de ces horreurs sans nom, vous hanter l'imagination de cet infâme spectacle. Avez-vous le courage de lire ces descriptions vingt fois répétées, pas toujours en termes différents, jusqu'à ce qu'il

(i) L'ouvrage est divisé en cinq journées, subdivisées chacune en cinq fractions : le pèlerinage national dure en effet cinq jours.

plaise à l'évocateur sinistre de jeter une bonne fois sur sa toile, en un pâté monstrueux, tout le « diable enrhumé », comme disent les rapins, de ses colorations irritantes ? Alors, oui, certainement, vous aurez la représentation vive de ce que l'humanité peut offrir de plus hideux au physique, de plus insupportable dans la souffrance, de plus triste dans la misère : mais vous n'aurez que cela.

'< Tout le wagon, les cinq compartiments de dix places, ne formaient qu'une seule chambrée... C'était, entre les boiseries nues et jaunes des parois, sous le lambrissage peint en blanc du plafond, une véritable salle d'hôpital, dans un désordre, dans un pêle-mêle d'ambulance improvisée. A demi-cachés sous la banquette, traînaient des vases, des bassins, des balais, des éponges. Puis, le train ne prenant pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des valises, des boîtes en bois blanc, des cartons à chapeaux, des sacs, un amas lamentable de pauvres choses usées, raccommodées avec des ficelles; et l'encombrement recommençait en l'air, des vêtements, des paquets, des paniers pendus à des patères de cuivre, et qui se balançaient sans repos. Au milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs étroits matelas, occupant plusieurs places, oscillaient, emportés parles secousses grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester assis, s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient à des oreillers, la face blême... Au fond, il y avait un compartiment entier de femmes, dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur pitoyable et triste. Et comme on n'osait baisser les glaces à cause des phtisiques, qui étaient là, la chaleur commençait, une odeur insupportable que peu à peu semblaient dégager les cahots de la marche à toute vitesse... En face d'elle ide Marie), une ouvrière du même âge, en bonnet noir, le visage ravagé de misère et d'inquiétude, tenait

sur ses genoux une fillette de sept ans, si pâle, si diminuée, qu'elle en paraissait à peine quatre. Le nez pincé, les paupières bleuies, fermées dans sa face de cire, l'enfant ne pouvait parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gémissement doux, qui chaque fois déchirait le cœur de la mère, penchée sur elle.

« — J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la Grivotte. Quatre hommes le tenaient... Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues devenaient bleues. Et tout de suite, sœur Hyacinthe lui souleva la tête, lui essuya les lèvres avec un linge qui se tachait de rouge. Madame de Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en face d'elle. On la nommait Mme Vêtu. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle n'avait pas mis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et déjà, elle avait le masque hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche, une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les cœurs, s'exhalait.

c( — Ce n'est plus possible, murmura Mme de Jonquière qui se sentait défaillir, il faut donner un peu d'air... La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et nauséabond ; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage : la sœur remuait les vases, les bassins, dont elle jeta le contenu par la portière, tandis que la dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation secouait durement. Il fallut tout ranger. Et ce fut ensuite un autre souci, la quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une

fille mince dont le visage* était enveloppé dans un fichu noir, disant qu'elle avait faim... Marie, dans son besoin de distraction, s'était intéressée à cette figure immobile, ainsi cachée par ce voile noir. Elle soupçonnait quelque plaie à la face... Sous le fichu noir, une voix rauque grognait des paroles confuses. . . Enfin le fichu tomba et Marie eut un frisson d'horreur. C'était un lupus qui avait envahi le nez et la bouche, peu à peu grandi là, une ulcération lente s'étalant sans cesse sous les croûtes, dévorant les muqueuses. La tête allongée en museau de chien, avec des cheveux rudes et ses gros yeux ronds, était devenue affreuse. Maintenant les cartilages du nez se trouvaient presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide (i). »

Répétez ce tableau à satiété, montrez-le sous toutes les colorations dont il est susceptible; ajoutez-}^, semées un peu au hasard, les biographies de certains personnages mêlés à ce chaos, et dont nous aurons bientôt à nous entretenir en détail : ce sera la première journée dans toute sa splendeur. Et cette charge de désolation, cette outrance caricaturale de la douleur, se perpétue à travers toute l'œuvre, avec, comme point terminal, de temps à autre, des pâtés comme celui-ci :

'c Et toutes les maladies y étaient, l'affreux défilé qui, deux fois par jour, sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des hydropiques, gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains tordues, aux pieds enflés, pareils à des

(i) Première journée, L

sacs bourrés de chiffons, une hydroce'phale dont le crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière. Puis, des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisés de dysenterie, la peau livide, d'une maigreur de squelette. Puis, les difformités des contractures, les tailles déietées,les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantins tragiques. Puis de pauvres filles rachitiques étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides; des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des misérables que le cancer dévore; d'autres blêmissantes, n'osant bouger, redoutant le choc des tumeurs dont la pesante angoisse les étouffait. Sur les bancs, des sourdes^ ahuries, n'entendaient rien, chantaient quand même; des aveugles, la tête haute et droite, restaient pendant des heures, tournées vers la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il y avait encore la folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelques chancre, qui riait d'un rire terrifiant, avec sa bouche vide et noire; et il y avait l'épileptique qu'une récente crise avait laissée d'une pâleur de mort, l'écume aux coins des lèvres, etc. ( i j. »

Allons-y. Ce petit chef-d'œuvre ne me déplaît pas en lui-même. Tout le monde ne serait pas capable de donner ainsi à la misère un tour ultra-sordide, à la souffrance une saveur aussi re'pugnante, à l'humanité un aspect à ce point méprisable plutôt que pitoyable. Mais, encore une fois, c'est là tout le mérite.

N'y cherchez pas la moindre élévation immatérielle, une analyse de sentiments, une auscultation du cœur.

Vainement vous seriez heureux de sentir dans cette masse palpiter une âme. Tout se rapporte à la chair : jusqu'aux aspirations enflammées de ces êtres misé-

(i) Quatrième Journée, II.

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