‹ Le Lourdes de ZolaChapitre 3 sur 6 · ID · texte numérisé non relu

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rables vers la Vierge qui guérit, tout est ordonné en vue de la vie matérialisée au suprême degré, en vue du corps et de lui seul, pour lui seul et jusqu'à lui seul.

Les paroles suivantes, répétées elles-mêmes comme chaque idée de cet ouvrage une bonne douzaine de fois, sont les plus idéales qu'il contienne; mais on voit que leur but ultime est un but exclusivement charnel et physique :

« Jamais les^ve ne s'étaieni envolés dans une foi plus vive, plus attisée par le désir d'être entendu du ciel. Et Pierre, alors, eut l'explication nette de ces pèlerinages, de tous ces trains qui roulaient par le monde entier, de ces foules accourues, de Lourdes flamboyant là-bas comme le salut des corps et des âmes. Ah! les pauvres misérables qu'il voyait, depuis le matin, râler de souffrance, traîner leur triste carcasse dans la fatigue d'un tel voyage! Ils étaient tous des condamnés, des abandonnés de la science, las d'avoir consulté les médecins, d'avoir tenté la torture des remèdes inutiles. Et comme on comprenait que, brûlant du désir de vivre. encore, ne pouvant se résigner sous l'injuste et indifférente nature, ils fissent le rêve d'un pouvoir surhumain, d'une divinité toute-puissante, qui peutêtre allait, en leur faveur, arrêter les lois établies, changer le cours des astres et revenir sur sa création! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre leur manquait? La réalité, pour eux, était trop abominable, il leur naissait un immense besoin d'illusion, de mensonge (nous aurons à discuter de pareils termes plus tard;. Oh! croire qu'il y a quelque part un justicier suprême qui redresse les torts apparents des êtres et des choses, croire qu'il y a un rédempteur, un consolateur qui est le maître, qui peut faire remonter les torrents à leur source, rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts! Se dire, quand on est couvert de plaies, qu'on a les membres tordus, le ventre enflé de tu-

meurs, les poumons détruits, se dire que cela n'importe pas, que tout peut disparaître sur un signe de la sainte Vierge, et qu'il suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grâce d'être choisi ! Et alors quelle fontaine céleste d'espérance, lorsque se mettait à couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérisons... ouvrant le ciel illimité du divin et du surnaturel, comme l'on comprenait le souffle de résurrection qui passait, soulevant peu à peu les plus désespérés de leur couche de misère, faisant luire les yeux de tous, puisque la vie était encore possible! Jamais roman plus passionnant n'avait été écrit pour exalter les âmes au-dessus des rudes conditions de l'existence. Rêver ce rêve, c'était le grand bonheur ineffaçable (i). »

De telles paroles, on le voit, n'expriment pas la prière de l'amour perdu dans le cœur aimé, mais simplement le charme hallucinatoire d^une gracieuse historiette et surtout d'une espérance folle d'être miraculé à son tour.

Sans doute, l'auteur s'est trouvé, je le veux, entraîné à se confiner dans cette conception peu flatteuse, par un sentiment extrême de la réalité, par un souci scrupuleux de ne rien prêter aux acteurs du drame qu'ils n'éprouvassent effectivement.

Mais il faudrait certes bien peu connaître ce qu'il y a dans l'àme populaire, pour s'imaginer que la foule, animée surtout comme ici de sentiments religieux toujours ennoblissants, se borne à des aspirations si étroites, si mesquinement égoïstes, si dénuées d'envolées supérieures, de sens humain à la fois et de sens divin.

L'auteur des Rougon-Macquart n'a vu, naturellement, dans les pèlerins de Lourdes que des gens abru

(i) Première journée, IV.

tis physiquement par la douleur de leur chair atteinte, et quelque peu surexcités mentalement par l'espoir prochain d'en être délivrés : là il a cru devoir borner leur complexion psychique; à leurs sens endoloris il a pensé que s'arrêtait leur rêve élémentaire; au-delà de leur minuscule et immense soulagement charnel, il s'est imaginé que le monde n'existait pas pour ces misérables, ni sur la terre ni dans le ciel.

Double et profonde erreur.

M. Zola prétend connaître les foules, parce qu'il les a beaucoup décrites. Il ne les connaît pas si bien que tel modeste prêtre de faubourg; car celui-ci les connaît intimement, pour avoir vécu de leur vie, pour avoir pénétré leur âme ; tandis que lui les connaît seulement par l'extérieur et l'épiderme, par les grimaces des masques individuels et par les mouvements plus ou moins désordonnés des masses en fermentation.

Il y a deux aspects d'une foule en pèlerinage qu'il n'a pas saisis : et c'étaient justement les plus importants, les vraiment caractéristiques, parce que plus élevés et plus vifs même que la révolte des sens.

D'abord, ce que nous avons appelé le sens humain. Ce n'est pas seulement à sa jambe ankylosée, à son estomac cancéreux, que pense le malheureux qui cherche sa guérison : c'est encore et surtout aux joies de la famille perdues, aux peines causées par tant de soins nécessaires, tandis que lui-même ne peut rendre aucun service; c'est aux questions de cœur et d'affections qu'entrave la décadence physique; c'est à la tristesse de la vie loin de la compagnie active des hommes. Voilà ce que ces miséreux demandent à la Vierge miraculeuse de leur rendre, au moins autant que la vigueur des muscles et la générosité du sang.

— iS —

Et ceci est un sentiment, ce n'est plus un appétit. Il s'agit de la disposition d'àme qui forme le fond de la société et de la vie vraiment humaine, non plus seulement bestiale. L'observateur qui aura laissé passer cette énormité ne peut être comparé qu'à tel économiste sans œil et sans entrailles, qui pense à faire manœuvrer le corps social à coups de lois rigides basées sur les purs besoins physiques : aveugle matérialiste, qui ne comprend pas le rôle plus important des lois morales correspondant aux besoins du cœur et à ceux de l'esprit.

Il y a ensuite dans une foule en pèlerinage le sens divin, la préoccupation très réelle et très vive des idées surnaturelles, des aspirations pures et spirituelles. Pour M. Zola, naturellement, cela n'existe pas. M. Zola n'admet, ni par principe, ni par tradition, ni par propension personnelle, que le « nommé Dieu » puisse être l'objet d'un sentiment désintéressé, d'une affection directement conçue pour lui, sans but ultérieur ou réversif. Si l'on pense à lui, ce ne peut être que pour s'en servir comme d'un bon sorcier qui guérit ceux qui l'exaltent le mieux et lui brûlent le plus de cierges. Si la pure apparition de Marie vient réjouir ces esprits enfantins abâtardis par la souffrance, ce sera uniquement pour l'espoir d'un remède d'essence superfine qui rend plus de service et qui coûte moins cher que les drogues pharmaceutiques. Quant à aimer cette immatérielle et céleste Vierge — une femme sans corps — pour elle-même, comment cette imagination abracadabrante pourrait-elle passer par la cervelle des personnages qui doivent le jour à M. Zola?

Et pourtant, cette affection complètement oublieuse de soi, mêlée, si vous le voulez, chez la plupart à la préoccupation des besoins personnels, existe univer-

sellement, elle apparaît comme la note dominante des pèlerinages, des pèlerinages de Lourdes en particulier.

M. Zola ne s'en est pas douté un instant, même pas lorsqu'il nous représente, dans le train, l'histoire de Bernadette endormant par son charme la souffrance, dans les termes que nous avons cités.

Cependant, nous tenons à être absolument juste. Il y a, à la suite de cette citation, les quelques lignes suivantes. Mais elles sont les seules que nous ayons rencontrées sur ce ton dans tout le cours de l'ouvrage :

« Et ce n'était pas que les plaies physiques qui criaient du besoin d'être guéries, 'tout l'être moral et intellectuel clamait sa misère, dans un désir insatiable de bonheur. Être heureux, mettre la certitude de sa vie dans la foi, s'appuyer jusqu'à la mort sur ce solide et unique bâton de voyage, tel était le désir qui sortait de toutes les poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les douleurs morales, demandant la continuation de la grâce, la conversion des êtres chers, le salut spirituel de soi-même et de ceux qu'on aime. L'immense cri se propageait, montait, emplissait l'espace : être heureux à jamais, dans la vie et dans la mort 1 i ) »

Encore n'est-ce là qu'une sorte d'égoïsme un peu plus subtil. Pas plus dans ce roman que dans les autres œuvres de M. Zola, il n'est possible de trouver l'idée du désintéressement, la conception de l'élan dévoué qui emporte tant d'àmes vers un objet aimé pour lui-même. Tout part du moi et aboutit au moi. La réalisation pratique de l'égoïsme transcendental imaginé par la philosophie teutone se trouve dans cet auteur, je ne dis pas dans l'humanité telle qu'il la

(i) Première Journée, IV.

décrit : car en la décrivant ainsi, chacun le sait, il la calomnie.

Il y a, en effet, un autre point de vue qui n'aurait pas dû échapper à la perspicacité si impartiale de M. Zola.

Avec M. Zola, on ne voit en pèlerinage que des malades. Or, en réalité, les malades ne forment pas la trentième partie des pèlerins annuels à Lourdes.

Considération importante : car enfin, les vingt-neuf autres trentièmes, pourquoi donc y viennent-ils ? Cette majorité immense qui n'a pas de chair à faire guérir, qui donc en soulève le flot? Il faut pourtant bien que là se trouve une force purement spirituelle. On dira que c'est alors la compassion pour les autres malades : en partie certainement, et c'est déjà là un sentiment qui en vaut bien un autre comme valeur suprasensible. Mais encore, si M. Zola possédait les vérités élémentaires du catéchisme qui produisent ces merveilles, ne saurait-il pas que tous ces compatissants « aiment leur prochain pour l'amour de Dieu »? — H y a plus encore : la plupart viennent à Lourdes par pure impulsion de la grâce, par dévotion si vous voulez, pour dire à Dieu qu'ils l'aiment, pour le dire à la Vierge, sur les lieux où il leur a plu de se manifester spécialement. Il paraît qu'un romancier naturaliste est incapable de voir ces choses, même lorsqu'elles s'imposent par des milliers et des milliers de citoyens au milieu desquels il va faire un voyage à l'autre bout de la France. Il n'en ditpas un mot. En dehors des malades et des personnes vouées à leur service, il ne voit que les touristes venus en petits groupes des Pyrénées voisines. Quand enfin la masse entière des pèlerins purement dévots se manifeste par une circonstance impossible à négliger, la procession aux flambeaux,

l'observateur ne voit que l'effet interminable des lumières.

« C'était la tête de la procession qui se montrait. Tout de suite les points lumineux pullulèrent, s'allongèrent en une double ligne oscillante. Les ténèbres noyaient tout, cela semblait se produire très haut, sortir des profondeurs noires de l'inconnu. Et en même temps, le chant, la complainte obsédante recommençait... Ils regardèrent la procession qui descendait d'un glissement doux et continu. C'était comme une double haie d'étoiles tremblantes, qui, surgissant du coin gauche de la Basilique, suivait maintenant la rampe monumentale dont elle dessinait peu à peu la rondeur. A cette distance on continuait à ne pas voir les pèlerins qui portaient les cierges, et il n'v avait là que des feux en voyage, disciplinés, traçant dans l'ombre des lignes correctes... Avec ce fleuve ininterrompu de vives étincelles qui coulait, coulait sans hâte de l'air obstiné du flot débordé que rien ne barre, arrivait comme une aurore, une nuée lumineuse naissante et envahissante, qui allait finir par baigner tout l'horizon de sa gloire.

« — Voyez donc, voyez donc, Pierre! répétait Marie, prise d'une joie enfantine. Ça ne cesse pas. il y en a toujours ! — Et en effet, là-haut, l'apparition brusque des petites clartés continuait avec une régularité mécanique, comme si quelque céleste source inépuisable eût ainsi déversé cette poussièrede soleil... La procession alors suivitla longue allée droite, puis elle redescendit. Et à présent, la double ligne dessinait deux longs traits de flammes parallèles, que surmontait une figure de soleil triomphai. Mais le continuel émerveillement, c'était la marche sans arrêt de ce serpent de feu, dont les anneaux d'or rampaient si doucement sur la terre noire, s'allongeaient, s'allongeaient à l'infini... » comme cette description elle-même pendant des pages et des pages ( i .

( I ) Troisième journée, III.

Des âmes que représentent ces lumières, point n'est question. Des sentiments qui ont amené là cette foule, pas un mot. Des dispositions que sa présence suppose, des évocations qu'elle suggère, rien. Il semblerait difficile de trouver un observateur plus superficiel, un metteur en scène plus infidèle au sens réel des choses.

Comme on le voit, toute cette mise en scène est en effet le contre-pied de ce qu'elle devrait être pour produire l'impression conforme au caractère de l'histoire : première raison qui nous la fait considérer comxme un roman.

Aussi l'idée globale que l'on .remporte du pèlerinage de Lourdes après lecture de M. Zola est précisément contraire à celle que l'on remporte de la participation personnelle au pèlerinage lui-même. Il nous a été impossible, après avoir interrogé pas mal de visiteurs, d'en trouver un seul qui ait vu ce que croit avoir vu M. Zola, tout simplement parce qu'il n'a vu qu'un petit coin, malgré ses allures d'universel investigateur. Il a vu tout, si vous le voulez, mais il n'a vu que le côté matériel de tout.

Il pourrait nous dire ici que nous le calomnions. Il nous présentera du spirituel dans Mme Maze, qui vient pleurer uniquement son mari infidèle, dans Marie de Guersaint, l'héroïne, qui enfin, tout en désirant beaucoup saguérison, possède une grande foi et un grand amour, ensuite... dame ensuite je n'en vois pas beaucoup d'autres, sinon Mme de Jonquière et Raymonde, deux belles figures très certainement dans leur dévouement d'infirmières. — Oui, il fallait bien ces quelques exceptions pour ne pas être trop inférieur à la réalité. Encore a-t-on bien soin de prendre la première comme un sujet à grotesques railleries, de nous

répéter vingt fois que la seconde est naïve comme une enfant arrêtée dans son éclosion, les deux autres entraînées par une fièvre de dévouement qui ne pourrait durer plus de trois jours dans la vie réelle : c'est drôle et voilà tout. — Et puis ces personnages sont des êtres de choix. Ce que Ton doit regretter, c'est que M.Zola n'ait pas vu cela dans la foule, car cela est presque tout.

Ces personnages sont des êtres de choix! voilà encore matière à réflexion. Les êtres de choix ne sont pas nombreux dans le roman de M. Zola. Il a bien fallu en placer quelques-uns par ci par là, puisqu'enfin ils foisonnent dans le pèlerinage réel.

Mais, suivant son habitude de naturaliste pessimiste, l'auteur de VAssoj7imoir et de la Débâcle préfère nous montrer le plus de choses possible sous des couleurs sombres.

Eût-il voulu dégoûter le public du pèlerinage de Lourdes, il n'eût pu mieux réussir.

Les rares gens distingués eux-mêmes que nous frôlons sont plus ou moins désagréables, cocasses, ineptes ou odieux. M. de Guersaint, le père de l'héroïne, est un homme « à tête d'oiseau ».

<( Cet homme distrait, à la cervelle d'oiseau, qui s'endormait au lieu d'accompagner sa tille à la Grotte, qui partait pour Gavarnie le jour où la Vierge devait la guérir, déborde d'une telle tendresse paternelle (lorsqu'il la revit guérie), d'une croyance de chrétien si exaltée par la reconnaissance, qu'il en devint un moment sublime... L'humanité entière, l'humanité pitoyable, sauvée par l'amour, n'était-elle pas chez ce pauvre homme enfant, tout d'un coup sublime parce qu'il retrouvait sa tille ressuscitée ? ( I ) »

(i) Cinquième Journée, I.

Remarquez en passant le petit coup de patte donné aux fidèles du christianisme en général dans la personne de ce que le christianisme possède de plus distingué parmi ses fidèles. Pourquoi avoir choisi ce type, qui peut-être existe? J'en connais, nous en connaissons tous, parmi les classes élevées, des chrétiens autrement sérieux que celui-là au physique, au moral et au spirituel. Non : il fallait choisir un exemple malsonnant, un caractère ridicule : le système littéraire de l'auteur, sinon la vérité, le voulait ainsi.

Examinons les deux ou trois autres pèlerins de parage bourgeois ou aristocratique perdus dans la houle roturière. Même parti-pris de les présenter comme des êtres qui font sourire ou grincer des dents.

C'est M. Vigneron, sorte de monstre dévot, qui vient demander à la sainte Vierge deux choses : la mort de son supérieur bureaucratique afin d'avoir enfin sa place convoitée, promise pour le jour de cette mort douteuse; puis, la mort de cette vieille Mme Chaise, riche autant que vieille, qu'il a traînée à Lourdes sous prétexte d'obtenir sa guérison en même temps que celle de son propre fils Gustave Vigneron, malheureux petit estropié : mais au fond le seul désir qui l'anime, c'est de voir mourir la tante Chaise avant le neveu Gustave, afin que l'héritage de celle-là passe le plus tôt possible sur la tête de celui-ci, lequel, n'ayant plus un souffle de vie dans le corps, ne tardera pas à le lui céder enfin. Lamentable spectacle, que celui des obséquiosités auxquelles, tout le long du voyage, on oblige le petit Gustave, philosophe attristé de se voir ainsi le jouet d'un infâme calcul. Enfin, Mme Chaise meurt la première, quelque temps avant le départ : le miracle est obtenu !

« Morte! ce mot retentit dans la chambre où régnait un lourd silence. Et les deux époux A^igneron se regardèrent stupéfaits, éperdus. C'était donc fini? La tante mourait avant Gustave, le petit héritait des cinq cent mille francs. Que de fois ils avaient fait ce rêve, dont la brusque réalisation les hébêtait! Que de fois ils avaient désespéré en craignant que le pauvre enfant ne partît avant elle ! Morte ! Mon Dieu! est-ce que c'était leur faute? est-ce qu'ils avaient réellement demandé cela à la sainte Vierge ? Elle se montrait si bonne pour eux, qu'ils tremblaient de n'avoir pu exprimer un souhait sans être exaucés. Remarquez toujours le coup de patte . Déjà, dans la mort du chef de bureau, subitement emporté pour leur laisser la place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de Notre-Dame de Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau, en écoutant jusqu'aux songeries inconscientes de leurs désirs... Et ils y avaient certainement pensé devant la Grotte, mais la sainte Vierge n'étaitelle pas la suprême sagesse, ne savait-elle pas mieux que nous-mêmes ce qu'elle devait faire pour le bonheur des vivants et des morts ? ij »

Que dites-vous de cette manière de rendre le Ciel complice des crimes humains ? Les perfides imputations de ce genre se multiplient par centaines au cours de ce livre, de ce roman fantaisiste, tout simplement parce qu'il y a chez l'auteur le parti-pris systématique de tout prendre, les idées comme les gens, en laid et en mal ; ce qui est justement le contre-pied de la vraie physionomie du pèlerinage.

Une seule fois M. Zola met en scène un brancardier, un de ces hommes du monde, tous choisis avec soin parmi les milliers qui sollicitent la faveur de soigner les malades, et s'acquittant d'une tâche aussi

(i) Cinquième journée, l.

ingrate avec un dévouement dont le spectacle n'est pas le fait le moins étonnant pour un visiteur dépouillé de préjugés sectaires. Ne semble-t-il pas que, si l'on veut faire comprendre le caractère réel de cette corporation charitable et pieuse en choisissant un de ses membres comme type, il faudra le choisir tout au moins parmi les bons, sinon parmi les meilleurs? Du tout, M. Zola s'en va inventer un type invraisemblable :

« Apolline, la nièce de Majesté (lequel est le propriétaire de rhôtel où sont descendus les de Guersaint), chargée de la vente (des objets de piété), se trouvait debout sur un escabeau, en train de prendre des bénitiers dans une vitrine haute, pour les montrer à un jeune homme, un brancardier élégant, porteur d'admirables guêtres jaunes. Elle riait d'un roucoulement de tourterelle, charmante, avec d'épais cheveux noirs, des yeux superbes dans une face un peu carrée, au front droit, aux joues larges, aux fortes lèvres rouges. Et Pierre vit très nettement la main du jeune homme au bord de la jupe, chatouillant le bas d'une jambe qui semblait s'être offerte là volontiers!... » ( I )

Remarquez bien qu'Apolline est décrite plusieurs fois comme une belle fille galante.

D'ailleurs, dans ce roman, toutes les vendeuses de cierges, d'objets de piété, sont des femmes d'amour. Le pèlerinage prend l'aspect d'un simple prétexte à dévergondages anonymes et sans contrôle. Les « mille clichés de l'imagerie dévote » (2) qui frappent les yeux de toutes parts ne sont que le masque sous lequel les filles et leurs souteneurs se sont rués à

(1) Cinquième journée, II.

(a) Jbid.

profusion dans le pays, vivant surtout de leur vice.

Cela est-il vrai? Nous avons interrogé pour notre part quelqu'un à qui Lourdes est infiniment mieux connu qu'à M. Zola. Il nous a affirmé que la population indigène est restée excellente, et que l'on a seulement à déplorer la présence d'un certain nombre de marchands venus de l'extérieur, vagabonds effectivement sans principes et sans tenue, attirés ici comme ailleurs par toute agglomération extraordinaire. Mais sous la plume de M. Zola, ces parasites sont devenus la ville entière : et il le fait dire, avec une de ces banales habiletés qui lui sont familières, mais trop cousues de fil blanc pour tromper personne, il le fait dire par Cazaban, le coiffeur de la place Marcadal, qui lui, par hasard, est un honnête homme, rempli de belles indignations, mais parce qu'il est un libre-penseur. En dehors de ces gens-là, de la religion de M. Zola, où peuvent être les honnêtes gens:

A^oudrions-nous maintenant établir la liste des ecclésiastiques mis en avant dans cette étrange œuvre d' « impartiale observation « ?

Il y avait là évidemment matière à un habile témoignage d'indépendance d'esprit et de bonne foi. Tout le monde sait pertinemment que la foule innombrable de prêtres et de moines qui se rendent annuellement à Lourdes est composée de ce qu'il y a de meilleur dans le clergé.

Il faut croire qu'aux yeux de M. Zola le clergé ne vaut pas grand'chose, et que les centaines de mille de citoyens français entraînés par lui aux lieux de pèlerinage sont un ramassis de gâteux et d'imbéciles, puisqu'ils jugent ce clergé de la manière la plus favo-

rable, tandis que M. Zola y a vu seulement les personnages suivants :

L'abbé Pierre Froment, un jeune maladif qui a perdu la foi et qui va perdre sa chasteté ; l'abbé des Hermoises, un pédant et un mondain toujours fourré dans les jupes de soie ; l'abbé Judaine, un bon prêtre celui-là, mais tout simplement parce qu'il est naïf comme un enfant ; un « petit capucin dont la voix aigre crie des invocations » accompagnée de folles gesticulations de pantin (i); le père Fourcade (le T. R. Père Picard, supérieur général des Assomptionnistes), dont la foi superbe en impose autant que sa haute stature et sa grande barbe, mais qui est surtout décrit comme un grand illuminé; les pères delà Grotte, qui sont tous des voleurs et d'odieux marchands de bondieuserie ; enfin la sœur Hyacinthe, aux grands yeux d'ange, au dévouement gai et inépuisable, qui est bien une sainte, mais avant tout parce qu'elle est « une femme sans sexe » — mot répété plus de dix fois.

Je le demande : pouvait-on présenter les choses sous un aspect plus faux ? Pouvait-on imaginer une mise en scène plus illusoire? Était-il possible de mieux dépister le spectateur ne voyant les choses que par la lunette de M. Zola et non par lui-même?

Le but est atteint d'ores et déjà, si c'était un but : sans avoir besoin de lire l'ouvrage jusque dans les détails, on est suffisamment dégoûté par ce premier coup d'œil jeté sur les pomts saillants. Tout est montré par le côté désavantageux. Misère humaine dans tout ce qu'elle a de plus repoussant, faiblesse humaine dans tout ce qu'elle a de plus honteux, misère et fai-

(i) Quatrième jou?-née, II.

blesse dans ce qu'elles ont l'une et l'autre de plus rare . voilà le tableau.

C'est plus qu'il n'en faut pour faire détourner la tête avec dégoût, tandis que l'attitude universelle des visiteurs est de garder les yeux tournés vers Lourdes avec une suave exclamation admirative sur les lèvres. Appellerez-vous cela peindre la réalité ? D'autant plus que le public recherché par M. Zola est spécialement le public cultivé : sans quoi il n'aurait pas fait paraître son roman dans le Gil Blas, mais dans une feuille populaire. Or on sait combien il faut peu de chose pour rebuter nos classes élevéesdu contact des foules. Elles se laissent encore assez volontiers chatouiller en littérature par cette violence des descriptions au coloris révoltant : mais approcher de sa personne une démocratie ainsi décrite? Accorder la moindre estime aux choses pour lesquelles cette roture s'enthousiasme ? Fi donc! Lourdes est mort dans l'esprit de tout lecteur convaincu de M. Zola. A vrai dire, combien sont encore aujourd'hui ses lecteurs convaincus ?

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