MALVEILLANCE DE LA RECONSTITUTION HISTORIQUE
Sommaire : Plan de bataille de M. Zola : trouver d'abord une explication naturelle des origines et du développement historique de Lourdes. — Importance de conserver aux origines leur vrai caractère. — Histoire véridique de Bernadette et des origines de Lourdes, dénaturée par M. Zola. — Premier caractère que M. Zola donne faussement à Bernadette : c'est un être maladif et hystérique. — Deuxième faux caractère : excès de naïveté. — Troisième faux caractère : hallucination. — Quatrième faux caractère : l'auto-suggestion. — Réfutation de cette théorie. — Idée fausse des manifestations du Ciel. — Interprétation mensongère des intentions de Bernadette. — La suite de Thistoire de Lourdes est également dénaturée. — L'histoire de Lourdes après Bernadette est-elle le fait d'un fétichisme barbare r — Examen des imputations attenant à l'accusation de fétichisme. — L'histoire de Lourdes est-elle le fait d'une entreprise de simonie? — Est-il vrai que les deux grands personnages de Lourdes aient été victimes de la simonie et de la jalousie ? — Cette accusation est une double calomnie, — Discussion détaillée de la prétendue campagne contre l'abbé Peyramale. — Raisons simples et péremptoires qui excluent toute idée de simonie. — La crédulité des foules n'explique rien. — Le besoin de croire à une belle légende prouve-t-il la crédulité? — Manœuvre naïve : attribuer aux évêques les mêmes idées qu'à M. Zola.
M. Zola se présente avec la prétention de nous faire connaître, je me trompe, de nous faire comprendre Lourdes en entier, Lourdes sous toutes ses faces, le Lourdes des foules et le Lourdes solitaire, le Lourdes des miracles et le Lourdes des « exploitations ».
Aussi s'applique-t-il, au cours des cinq parties de
son ouvrage — et non sans une apparente perspicacité, — à nous retracer les origines de cette histoire extraordinaire dont Lourdes fut et demeure encore le théâtre, à nous montrer aussi le caractère réel — selon lui — qu'elle garde encore aujourd'hui.
On pourrait croire qu'au long de ce récit où le merveilleux se mélange en proportions si intimes avec les phénomènes naturels et humains, M. Zola s'appliquera scrupuleusement à observer la vérité exacte des faits et à démêler impartialement le principe dominant des consciences.
Effectivement, les pèlerins au milieu desquels il se trouva mêlé aimèrent à s'entretenir dans la douce illusion de voir un adversaire considéré — à tort ou à raison — comme redoutable, s'appliquer ainsi à l'étude documentaire et libérale de la réalité, espérant que l'évidence même constatée sur le vif le forcerait à devenir peut-être un apologiste ou du moins un juste témoin. Cette naïveté nuisit même beaucoup au succès du pèlerinage, parce que les gens se chuchotaient à chaque instant : Oh! voilà Zola, regardez donc! Ce qui empêchait naturellement de regarder avec l'attention habituelle la sainte Vierge et le bon Dieu. Pauvre humanité!
En fait, M. Zola témoigne delà malveillance la plus constante, dans sa reconstitution historique : quelquefois avec bonhomie, plus souvent avec fiel, de temps en temps avec rage.
Ce n'est pas ma faute, que voulez-vous? Nous aurions tous désiré que M. Zola parût plus indépendant; nous sommes bien obligés de nous en tenir à ce qu'il a daigné écrire.
Un examen détaillé permettra au lecteur de se convaincre que nous n'exagérons rien.
Il s'agissait tout d'abord d'expliquer comment, en plein XIX' siècle, au milieu de l'incrédulité des esprits et de la décadence générale des consciences, a pu se produire ce phénomène prodigieux d'une jeune bergère entraînant des foules immenses en adoration devant une Grotte qui guérissait les maladies les plus extrêmes.
Les croyants disaient jusqu'alors : C'est évidemment l'action directe et immédiate de Dieu, aucune puissance terrestre ou humaine n'étant capable de rien produire de ce genre.
Non, répond M. Zola. C'est à la fois plus compliqué et plus simple encore. Plus compliqué, parce que ce n'est pas une seule force qui agit : il y a un concours multiple et immense; plus simple, cependant, parce qu'il est inutile de recourir à une puissance céleste inconnue, tout s'explique par la combinaison des forces de la nature et de l'humanité.
Voilà du moins ce que nous avons cru pouvoir saisir dans le fouillis extrême de l'argumentation de M. Zola, mêlée, pour obtenir à la fois moins de clarté et plus de prestige, à la masse des faits et descriptions dont se compose le récit.
L'histoire des origines a toujours été, en toute question, une chose capitale. Suivant la tournure prise par un grand événement lors de son apparition dans l'histoire, on peut préciser à l'avance l'orientation qu'il gardera dans son évolution, ou du moins la justifier après coup. Aussi les historiens animés de passions plus ou moins étroites, jaloux de satisfaire un parti ou de faire triompher une idée, ont-ils eu soin, habituellement, de fausser à leur manière, avec l'habileté nécessaire pour dérouter le public, la vie et les œuvres du fondateur dont se réclame — en l'embel-
lissant de son côté — le parti opposé ou la doctrine contraire. C'est ainsi que les historiens amis de la Révolution se sont plu à noircir sans mesure les plus grandes figures de nos anciens Rois, et que les adversaires du Christianisme se sont acharnés à barbouiller en effigie humaine la face divine de Jésus-Christ. Viennent après eux les observateurs véridiques, réhabilitant les personnages augustes que des passions mesquines avaient ainsi dénaturés : ils ne parviendront guère, bien qu'ils aient pour eux l'exacte vérité, qu'à convaincre un petit nombre d'esprit judicieux, sans pouvoir redresser le jugement de la foule perverti par un indigne faussaire.
Cette besogne d'une loyauté équivoque, dont la critique impartiale aura grand mal à corriger les effets, a été entreprise par M. Zola avec beaucoup de courage mais avec moins de bonheur.
Qui ne connaît le personnage véridique de Bernadette, établi par Henri Lasserre dans les conditions historiques les plus exactes que l'on puisse rencontrer, et reconnu par l'univers entier comme un portrait portant l'empreinte ineffaçable de la réalité sans retouches, sans flatterie comme sans caricature? On faisait dernièrement le bilan comparatif du chiffre d'éditions qu'avaient atteint les principaux ouvrages de ce siècle. On constatait une priorité marquée pour le fameux et néfaste ouvrage de Renan, « la Vie de Jésus « ; puis un succès étonnant pour certaines œuvres d'Alexandre Dumas et de M. Zola lui-même. Seulement on oubliait de rendre justice à la vérité en désignant le livre de M. Henri Lasserre comme ayant obtenu incontestablement le plus grand succès de librairie qui se soit vu dans le monde moderne, — nous ne parlons pas du monde ancien, car V Imitation
de Jésiis-CJirisl, par exemple, a eu un succès bien plus considérable encore. — Henri Lasserre est traduit dans toutes les langues connues de l'univers, et même dans plusieurs autres, inconnues des savants : depuis le pôle nord jusqu'au pôle sud, depuis Paris jusqu'à Yokohama, il n'est pas un être intelligent qui n'ait rendu hommage à la merveille qu'il de'crivait avec l'impartialité la plus frappante, et n'ait, avec lui, reconnu dans Bernadette une envoyée de Dieu ayant pour premier gage de sa mission sa simplicité imperturbable et le parfait équilibre de toutes ses facultés. Nous souhaitons à M. Zola le même triomphe avec son nouveau roman, mais nous ne l'espérons pas, tout simplement parce que c'est un roman au lieu d'être une histoire. La réalité intéresse toujours plus que la fiction.
La fiction de M. Zola s'applique tout d'abord à donner de Bernadette une conception irréelle, fantaisiste, afin de parvenir à fournir une idée complètement fausse des origines de Lourdes.
Gomment vous présente-t-il Bernadette ?
Comme une enfant qui est tout d'abord faible de tempérament et asthmatique, même très nerveuse et pas mal hystérique; en second lieu, dévote à l'excès et naïve au possible ; ensuite tout à fait crédule et positivement hallucinée; enfin sujette à cette maladie spéciale que M. Zola appelle l'auto-suggestion.
Avec l'accumulation habilement emmêlée de ces quatre caractères, M. Zola s'imagine parvenir à disposer lentement l'esprit du lecteur suivant ses vues, pour lui rendre acceptable les théories dont il lui ménage la définitive suggestion.
Bernadette, à ses yeux, est tout d'abord affligée d'une faiblesse de tempérament irrémédiable et im-
pardonnable, qui entraînera tout naturellement les troubles de l'imagination et des nerfs, grâce auxquels elle pourra se dire visionnaire avec vraisemblance. Ecoutez cette insinuation, placée dans la bouche d'un prêtre, par cette illusoire habileté dont nous avons déjà eu l'occasion de constater la naïve stratégie incapable de tromper personne.
L'abbé Pierre Froment racontait, dans le train allant à Lourdes, l'histoire de Bernadette.
« Il évoquait pour lui cette Bernadette pitoyable et chère, dont la fleur de souffrance avait fleuri si joliment d'un air de dire qu'un si joli conte devait s'inventer de lui-même). Selon le mot brutal du médecin, cette fillette de quatorze ans, tourmentée dans sa puberté tardive, déjà ravagée par un asthme, n'était en somme qu'une irrégulière de l'hystérie, une dégénérée à coup sûr, une enfantine (i). )i
Nous verrons le reste de ce même passage plus tard : la fin en est beaucoup plus violente pour le bon sens. Ce que nous venons d'en citer s'adresse seulement à l'imagination. Vous vous représentez aisément, n'estce pas, une petite asthmatique en qui le travail tardif de la puberté détermine une sorte d'hystérie devant nécessairement fleurir en un joli conte capable de passionner l'univers, de produire des guérisons inouïes par leur nombre et leur singularité anatomique, enfin de mettre en mouvement les foules les plus disparates, parmi lesquelles comptera M. Zola lui-même ? Si vous ne vous représentez pas cela, tant pis pour vous : Votre conception n'est pas à la hauteur de la conception de M. Zola, et voilà tout.
(i) Première journée, V.
Examinons ce qu'il y a de fondé dans cette imputation d'hystérie.
Déjà dans les paroles que nous venons de citer, M. Zola traite Bernadette, sur la foi de prétendus médecins qu'il se garde bien de citer, de tempérament hystérique; ce n'est « en somme qu'une irrégulière de l'hystérie, une dégénérée à coup sûr, une enfantine ».
Et si nous nous demandons pourquoi M. Zola ne cite pas les médecins en question, nous ne pouvons concevoir qu'un étonnement inexprimable. Car ici, ou la bonne foi de M. Zola s'est laissée naïvement surprendre, ou elle s'est volontairement oubliée avec une hardiesse sans précédent.
Voici les faits, tels qu'ils se sont passés dans l'histoire, et non pas dans l'imagination de M. Zola.
Le 12 mai 1872, les Francs-Maçons décidèrent de mener une campagne contre Bernadette. Le docteur Voisin se chargea de cette vilaine besogne, et déclara que Bernadette Soubirous était traitée comme folle chez les Ursulines de Nevers.
L'évêque de Nevers, alors Mgr Forcade, répondit d'une manière catégorique aux dénonciations du médecin de la Salpétrière.
u Loin d'être folle, faisait-il remarquer, Bernadette est une femme d'une sagesse peu commune et d'un calme dont rien n'approche. »
Il invitait d'ailleurs l'illustre professeur à venir vérifier en personne l'exactitude des faits. M. le procureur de la République serait prié de la lui présenter, afin qu'il n'y eût aucun doute sur son identité.
Le D"" Voisin fit la sourde oreille ; agissant comme un sectaire, il avait voulu faire coup double en déclarant que Mélanie, la voyante de la Salette, était en traitement à la Salpétrière.
Cette allégation fut démentie par M. Artus, un fervent catholique, qui offrit 10,000 francs au susdit professeur « si, après enquête faite par trois médecins de la Faculté de Paris, tirés au sort, il n'était pas prouvé que Mélanie n'avait jamais mis les pieds à la Salpêtrière ».
« Vous traversez chaque jour des quartiers pauvres, écrivait M. Artus au docteur A'oisin. On ne refuse pas ainsi une somme qu'on pourrait employer si utilement dans un quartier plein de malheureux ! »
Le docteur Voisin refusa, l'enquête proposée fut accueillie par le silence du docteur; c'était reconnaître qu'il avait sciemment menti.
Voilà les médecins dans lesquels M. Zola met sa confiance. Quant aux honnêtes représentants de la Faculté qui constatent scientifiquement les guérisons miraculeuses lorsqu'ils les rencontrent, il les traite de la façon la plus outrageante, comme nous le verrons au chapitre suivant. Peut-on mériter la moindre considération, quand on ne s'affiche pas en négateur des miracles et des révélations, à l'encontre de toutes les évidences, peut-être, mais à l'instar de M. Zola?
Mais des médecins sérieux auraient-ils porté ce diagnostic, cela ne tirerait pas à grande conséquence. Nous avons personnellement consulté un jeune médecin (et M. Zola témoigne, nous le verrons, d'une particulière confiance envers les jeunes), et non pas le premier venu, car il est un des plus brillants internes des hôpitaux de Paris, et nous pouvons citer son nom tant que l'on voudra. Il nous a répondu : — Mais à présent, nous autres, nous appelons hystérie les plus simples affections nerveuses, sans aucune conséquence les trois quarts du temps. — Bernadette n'ayant, de l'aveu même du consultant invoqué, que
des marques très légères d' « hystérie », nous n'avons pas à nous en inquiéter. Seulement ce mot, tout moderne, frappe habituellement l'imagination par son allure terrible, et les foules ignorantes (même les plus intellectuelles) se représentent aussitôt une personne écumante, possédée, capable de toutes les extrémités.
Seulement, comme Bernadette n'était rien moins que cette énergumène, M. Zola éprouve le besoin de corriger l'effet de son mot, il ajoute aussitôt :
« Si les crises violentes manquaient, si elle n'avait pas dans les accès la raideur des muscles, si elle gardait le souvenir précis de ses rêves, c'était simplement qu'elle apportait le très curieux document de son cas spécial; et l'inexpliqué seul constitue le miracle (i). »
Vraiment, ce serait en eftet un « document très curieux», si curieux qu'il sera considéré comme une simple plaisanterie par tout homme réunissant la double garantie de la science et de la bonne foi. Gomme il serait aisé, n'est-ce pas, d'apporter ainsi en preuve de ses préjugés personnels le « très curieux document » d'une exception à toutes les règles de la science ! Comme un écrivain aurait beau jeu, s'il trouvait un public assez naïf pour admettre de pareilles insinuations en preuves de son idée préconçue !
M. Zola lui-même ne s'est pas contenté de cette deuxième imagination. Il a trop bien vu qu'une telle manière de déclarer hystérique une enfant qui ne
(i) Première journée, V, ibid. L'auteur dit dans ces mêmes pages :
« Ce qui ravissait, chez cette Bernadette chétive et pauvre, c'était les yeux d'extase, de beaux yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. »
présente pas un seul des caractères de l'hj^stérie, ne surprendrait personne. Il veut aller plus loin.
Il commence par nous montrer en Bernadette [une malheureuse petite paysanne ignorante, dévoteàl'excès et naïve au possible. C'est un instrument inconscient dont je ne sais quel démon, plus aimable que méchant, se joue à plaisir.
La dévotion et la naïveté, soit : ce sont, comme l'ignorance, des caractères communs à toutes les petites bergères, et cela n'a vraiment pas de quoi nous inquiéter: au contraire! Avec les écoles laïques, on sait quelles folles idées, sans dissiper l'ignorance, développent dans nos générations féminines l'irréligion et la vanité; et c'est bien plutôt dans ce milieu nouveau, étrange et surexcité, que se multiplient les hystériques véritables.
Aussi M. Zola sent-il la nécessité de greffer sur tout cela une Bernadette superstitieuse et hantée de visions de sorcellerie.
« Bernadette avait parfois de la peine à s'endormir, surtout les soirs où, délaissant les livres, quelqu'un de la compagnie disait une histoire de sorcier. Elle était très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le coucher du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des carrefours où il fallait dire trois Pater et trois Ave, si l'on ne voulait pas rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les tilles à la perdition. Et quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait des centaines ; on ne se serait plus arrêté, le soir, quand on les entamait. D'abord, c'était les aventures de loups-garous, ces misérables hommes forcés par le démon à entrer dans] la peau des
chiens, les grands chiens blancs des montagnes : si Ton tire un coup de fusil sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme est délivré; mais, si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt immédiatement... » etc. ( i).
Assez : nous savons ce que c'est. Il n'y a pas une province en France où le goût populaire ne recherche et n'invente à plaisir le merveilleux sous toutes ses formes. Le pays de Lourdes est-il plus favorisé que n'importe quel autre sous ce rapport ? Nui ne saurait le dire, pas même M. Zola. Ce qu'il importerait uniquement desavoir, c'est la disposition d'àme personnelle de Bernadette. Est-elle plus préoccupée de ces contes que n^importe quelle autre enfant de la contrée? Personne ne l'a jamais affirmé: son naturel paisible et judicieux, réservé et parfaitement pondéré, tel que le décrit le témoignage de tous ceux qui l'ont vue, indique nettement le contraire. M. Zola lui-même n'ose rien dire positivement qui infirme en cela le jugement impartial de l'histoire. Il se contente seulement — et c'est déjà trop — d'imputer sournoisement ici à Bernadette les exagérations, monstrueuses sous sa plume, que l'ensemble du pays, la totalité des gens de son monde, admettent naïvement à titre de simple distraction, parfois aussi de superstition stupidement irréfléchie, comme en tout autre milieu rural. Eh bien, cette imputation insidieuse et gratuitement malveillante laisse Bernadette parfaitement indemne aux yeux de tout esprit ennemi des explications extorquées et des prophéties après coup.
Il n'en est pas de même aux yeux de M. Zola, paraîtil, car il se croit désormais autorisé à qualifier tout
(i) Première journée, V.
simplement Bernadette d'hallucinée, ce qui est, dans la question, son grand cheval de bataille.
Oui, Bernadette est — ou doit être — hallucinée. Il neprouve nulle part qu'elle le soit : il dit simplement que, dans lesconditions où s'accomplit son éducation, l'hallucination a pu se produire. D'où à prétendre qu'elle s'est produite nécessairement, pour M. Zola il n'y a même point un pas à franchir, il y a identité absolue, et parfaitement logique vous en conviendrez.
Cette hallucination a dû se produire par la suggestion du milieu, et par l'auto-suggestion de la réflexion personnelle sur les choses de dévotion et sur les choses de sorcellerie.
La suggestion du milieu, personne, semble-t-il, ne peut la contester.
Imaginez tout d'abord l'impression que devait produire sur cette enfant « maladive » le merveilleux pa}^sage des Pyrénées ! Il paraît qu'à sa vue, « des apparitions confuses et perdues de visionnaire comme il en passe dansles rêves»(i),luitraversaientresprit. Qui abien pu révéler ces choses à M. Zola ? Affirmation sans preuve, comme tant d'autres, et sans valeur.
Au reste, ce n'est pas très sérieux, car tout le monde s'étonne au contraire de la parfaite indifférence que les enfants d'un pays de montagnes témoignent à l'égard des aspects pittoresques de leur région, par suite de l'habitude.
Cherchons mieux.
Il y avait, nous l'avons vu, de belles histoires de sorcellerie contées à la veillée, qui, nous a-t-on affirmé sans que personne y soit jamais allé voir, empêchaient Bernadette de dormir. Au fait, un pareil résultat des
(i) Première journée. V.
contes de veillée nous est arrivé' à nous tous encore enfants. En sommes-nous devenus hystériques, cependant :
Mais voici bien autre chose.
« Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader l'avait permis. On lisait la Bible... Les enfants finissaient par s'endormir. Seule Bernadette luttait jusqu'au bout, si contente d'être là dans cette nef étroite, dont les minces nervures étaient peintes en rouge et en bleu. Au fond, l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes torses, ses rétables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se dressait, d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la somnolence qui l'envahissait, devait voir (le voyair-elle?) se lever la vision mystique de ces images violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles flamboyer, la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux bleus, de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir ses lèvres de vermillon pour lui adresser la parole... » [ï).
Alors il est tout naturel qu'elle l'ait vue plus tard, vous comprenez? Si vous ne comprenez pas, ce sera comme cela tout de même, bien que ces insinuations méchantes soient également opposées à l'histoire véritable et à la plus élémentaire vraisemblance.
A rhistoire : on le sait, la municipalité de la commune originaire de Bernadette vient d'opposer les dénégations les plus formelles aux inventions de M. Zola. Jamais, a-t-elle affirmé, le curé n'offrit à ses paroissiens l'église pour asile contre le froid pendant la nuit, tout simplement parce que c'eût été absolument inutile : le pays regorge de bois qui ne coijte pas autre chose que la peine de le ramasser. Voilà donc
(i) Première journée, V.
M. Zola en flagrant délit de mensonge pour les besoins de sa cause. Les pèlerins habituels de Lourdes, qui connaissent les choses par une longue expérience, affirment qu'il en est de même pour une foule d'autres détails.
Mais la vraisemblance est ici encore plus offensée que l'histoire. Voulez-vous faire une voyante? Prenez une petite fille asthmatique, un peu nerveuse de préférence, contez-lui Barbebleue tous les soirs, faites-lui passer quelques veillées dans une église bariolée dans tous les coins; cette petite gardcuse d'oies finira par prendre tout naturellement ses imaginations pour les confidences de la sainte Merge et attirera autour de celle-ci l'univers entier, tout en se cloîtrant elle-même pour échapper aux louanges des hommes.
En vérité, M. Zola n'est pas difficile.
Attendez, cependant.
« Sa mère nourrice avait un frère qui était prêtre et qui faisait parfois des lectures admirables, des histoires de saints, des aventures prodigieuses à faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis sur la terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur des anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images, le bon Dieu au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec son visage de lumière, la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse, resplendissante, revêtue de blanc, d'azur et d"or, si aimable qu'elle la revoyait parfois dans ses rêves (?) » (i ).
« Quelle histoire contée au catéchisme par l'abbé Ader? » — « Et dans cette vieille église, pleine de sculptures, de colonnes, de rétables, de statues, peuplée de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme
(i) Première journée, V.
entrevues à la lueur des lampes mystiques. Toute la population venait là pratiquer, s'emplir les yeux de ce rêve de mystère » (i).
Voilà donc toute la complication : on lui raconte des histoires, elle voit de belles images, elle reste assez longtemps dans une église peinte. De là devait nécessairement, n'est-il pas vrai, naître la vision de la Vierge dans la Grotte, et toutes les mervetlles de Lourdes ! Cependant, pourquoi tous les enfants qui se trouvent sous la même suggestion du milieu n'en éprouvent-ils pas les mêmes effets?
Mais il faut multiplier un peu les antécédents. Ainsi plus ou moins disposée à la vision, Bernadette reçoit, toujours sous l'influence de son milieu, l'indication précise de l'apparition qu'elle doit avoir.
Il paraît en effet que dans ce pays l'aventure de la sainte Vierge n'était pas inouïe. L'abbé Ader parlait quelquefois de Mélanie et de Maximin, à qui déjà une apparition de ce genre s'était manifestée.
« Et, un jour, après le catéchisme, ou même un soir, à la veillée de l'église (M. Zola n'est pas bien sûr du lieu ni mêmedu fait), n'avait-il pas conté la merveilleuse histoire, vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était montrée à Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord du ruisseau, pour leur confier un grand secret et leur annoncer la colère de son Fils? Depuis ce jour, une source née des larmes de la sainte Vierge, guérissait toutes les maladies, tandis que le secret, confié à un parchemin scellé de trois cachets de cire, dormait à Rome » (2).
(i) Première journée, V.
(2) Ibid.
V Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui Jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues... » (i).
Et après? Est-ce que c'est M. Zola, par hasard, qui viendra réglementer les manifestations du Ciel ? N'at-on pas vu fre'quemment dans le Christianisme les prodiges les plus éclatants préparés par d'autres prodiges du même genre, suivant une loi admirable que Dieu suit toujours dans ses œuvres, lorsqu'il a résolu de témoigner particulièrement sa bonté à telle personne ou en tel lieu ? De plus, y avait-il là de quoi faire naître de toutes pièces en l'imagination d'une petite fille la vision qui devait attirer tant de foules et guérir tant de malades ?
Qui sait? répond M. Zola. Remarquez d'ailleurs qu'en allant au lieu où devait se produire l'apparition, elle sort d'un « trou obscur, de cette misère basse, par ce froid jeudi de février ». Exactement comme les enfants qui l'accompagnent et qui se moquent de sa vision. Car ils s'en moquent, et Bernadette doit subir des tracasseries de tout genre.
Non, la suggestion du milieu ne prouve rien dans toute cette histoire.
L'auto-suggestion sera-t-elle plus puissante? D'abord pourquoi voulez-vous qu'une petite fille, si simple, si tranquille, se suggestionne elle-même au point d'imaginer ce conte invraisemblable, dont elle soutiendra la vérité absolue sans aucune faiblesse et même sans étonnement, comme aussi sans la moindre
(i) Deuxième journée, V. — Même idée, Cinquième journée, II.
exaltation, sous les interrogatoires les plus sévères et au milieu des persécutions? Essayons d'examiner l'explication qu'on nous en donne.
« Et elle ne promenait toujours que son rêve étroit^ l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait d'autre compagne et amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si fraîche, si naïve d'enfance » (ii.
Combinaison du rosaire et de la solitude , voilà bien de quoi, en effet, créer une visionnaire! Cependant tous nous en avons passé par là, nous autres prêtres. On pourrait faire sur la concentration mystique de nos cinq années de séminaire, des considérations identiques, et broder là-dessus les mêmes histoires. Un tel milieu est même bien plus favorable à développer l'hystérie que le simple pa3'sage des Pyrénées. Dire les sentiments de ferveur sensible et imaginative qu'il développe dans un certain nombre de jeunes gens, d'un tempérament bien plus excitable — j'en ai connu de la sorte — que celui de Bernadette, serait assurément fournir matière à variations surprenantes. M. Taine lui-même s'y est trompé. Il a cru que la sainteté résidait dans l'hallucination de Dieu rendu présent à nos yeux par l'excès de l'amour. Le fait s'est vu quelquefois, en effet, mais dans des conditions toujours extrao^^dinaires et bien déterminées. Il ne se voit pas dans les conditions ordinaires, bien qu'excitantes pour les nerfs, telles que le stage au séminaire ou la campagne de Bartrès. En tous cas, il fallait nous donner des preuves que Bernadette fût sous le charme d'une hallucination produite par la suggestion du milieu et par l'auto-suggestion. Une
(i) Première journée, V.
simple insinuation comme celle de M. Zola ne suffira jamais à faire une détraquée de cette simple enfant, si naturelle en tout, si parfaitement humaine et raisonnable, comme M. Zola le reconnaît lui-même, dans toutes les manifestations miraculeuses de son histoire.
Ce n'est pas en effet une des choses les moins étonnantes du roman de M. Zola, que Tattention qu'il apporte lui-même, vaincu par l'évidence, aux faits connus d'ailleurs de tout le monde, les plus capables de démolir sa thèse préconçue. lia voulu sans doute faire le brave, et, voyant qu'il ne pouvait échappera quantité de réalités absolument notoires sans passer pour le dernier des faussaires, il a foncé avec je ne sais quel air superbe sur l'obstacle, criant bien haut : Je connais tout et rien ne m'effraye; sans paraître s'apercevoir cependant que loin de renverser la vérité, c'est lui-même qui se brise ainsi contre ce roc, en se mettant perpétuellement en contradiction avec lui-même.
Si nous examinons les conditions réelles où se sont produites les apparitions, nous trouvons en tout une telle précision, une telle logique et en même temps un tel imprévu, qu'il faut être animé d'une mauvaise volonté vraiment colossale pour les attribuer aux hallucinations d'une prétendue hystérique. Voici comment M. Zola les raconte lui-même, ne faisant en cela que copier l'histoire :
« La quatrième et la cinquième eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au vif éclat, qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire et de saluer, sans prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle dit à Bernadette: « Priez pour les pécheurs. » Le lundi, elle fit à l'enfant le grand chagrin de ne pas se montrer, voulant l'éprouver sans doute. Mais, le mardi, elle lui confia un secret personnel, qui ne devait jamais être di-
vulgué ; puis, elle lui indiqua enfin la mission dont elle la chargeait: « Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir ici « une chapelle. » Le mercredi, elle murmura à plusieurs reprises le mot: « Pénitence! pénitence! pénitence! ■>' que l'enfant répéta en baisant la terre. Le jeudi, elle dit : « Allez boire à la fontaine et vous y laver, et vous manie gérez de Therbe qui est à côté, » paroles que la voyante tinit par comprendre, lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la grotte; et ce fut le miracle de la fontaine enchantée. Ensuite, la seconde semaine se déroula: elle ne parut pas le vendredi, elle fut exacte les cinq jours suivants, répétant ses ordres, regardant avec son sourire rhumble tille de son choix, qui, à chaque apparition, récitait le chapelet, baisait la terre, montait sur les genoux jusqu'à la source, pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars, dernier jour des mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la construction d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en procession, de tous les points de la terre » (i).
Assurément, voilà une hallucination bien étrange, qui se comporte comme une personne fort libre et tout à fait autoritaire. Si elle était enfantée par le seul désir de la jeune fille, aurait-elle, je vous le demande, de ces caprices, qui sont le meilleur démenti aux paroles prononcées quelques lignes plus haut par M. Zola avec un mauvais air de scepticisme supérieur quand il parlait de « cette Dame d'un abord si gracieux parfaitement aimable, pleine de politesse pour apparaître et disparaître » ? Parlerait-elle de cette façon précise, ordonnant des choses auxquelles l'enfant ne pouvait certainement penser par elle-même ? Ferait-elle naître, comme cela par hasard, une source intarissable du sol d'un rocher, à un endroit où l'on n'avait
(i) Première journée, V.
jamais vu une goutte d'eau? Singulier fantôme conçu par un esprit maladif, fantôme qui impose à son créateur lui-même de produire un prodige dont l'injonction paraît tellement étrange que tout d'abord elle n'est pas comprise! Et puis, voyez-vous, ce fantôme-là qui trouve le moyen de guérir les malades les plus désespérés par le contact de ce petit fleuve jailli, sur sa parole, des entrailles du granit, m'a tout l'air d'un être réel, et, franchement, les catholiques ne sont pas trop fous quand ils déclarent avec Bernadette que c'est le principal représentant de la puissance divine, la Vierge Marie, mère de Notre-SeigneurJésusChrist ainsi fait homme bien que Fils éternel de Dieu.
Au reste, la Vierge elle-même eut soin de se désigner clairement, comme le reconnaît immédiatement M. Zola.
Seulement, M. Zola ne pouvait laisser passer une si belle occasion de confirmer son opinion :
« Ce fut seulement trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les mains, levant les yeux au ciel dit; « Je « suis l'Immaculée-Conception... » Ce n'était pas la Vierge Immaculée qui apparaissait, mais l'Immaculée Conception, l'abstraction elle-même, la chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la Vierge avait parlé ainsi. »
Et pourquoi non ? Voyez-vous M. Zola qui s'imagine de dicter au Ciel la manière dont il doit s'exprimer! Prétention intéressante, à coup sûr : mais enfin, je ne vois pas trop pourquoi interdire à la sainte Vierge d'employer cette formule, à un moment où le monde catholique se préoccupait du dogme dont ces paroles mêmes sont l'expression : n'était-ce pas le meilleur moyen de manifester ses droits et sa volonté ? Si elle
avait dit, comme le préférerait bénévolement M.Zola : Je suis la Vierge Immaculée, la signification eût été bien plus équivoque, parce que le mot « immaculé », dans le langage chrétien jusqu'à nos jours, signifiait tout simplement, comme dans le dictionnaire, « pur, sans tache »; et la question était de savoir si cette qualité devait s'appliquer à la conception même de Marie en exemptant le premier moment de sa vie de la souillure infligée à toute âme par le péché originel. M. Zola, probablement, ignorait ces détails essentiels de la doctrine catholique. Nous aurons l'occasion de constater bien des fois des ignorances analogues, qui l'entraîneront en toutes sortes de méprises non moins fâcheuses pour sa réputation d'analyste consciencieux.
M. Zola trouve aussi désagréable que la sainte Vierge ne varie pas assez pour son goût les apparences de ses manifestations : il lui faudrait quelque chose de plus flatteur pour la curiosité, des changements de décors analogues aux apothéoses de théâtre : cela lui permettrait mieux d'imputer ces fêtes de l'œil à l'imagination. Il se console en remarquant que l'uniformité est une marque probable de suggestion.
« Que de bergères, avant Bernadette, avaient ainsi vu la Vierge, dans le même enfantillage (défaut de décors) ! N'était-ce pas toujours la même histoire, la Dame vêtue de lumière, le secret confié, la source qui jaillit (où?), la mission à remplir, les miracles dont l'enchantement va convertir les foules? Et toujours le rêve d'une enfant pauvre, la même enluminure de paroissien, l'idéal fait de beauté traditionnelle, de douceur et de politesse, la naïveté des moyens et l'identité du but, des délivrances de peuples... » (i).
( I ) Première journée, V.
Essayez donc d'en faire autant, M. Zola ! Mais ce serait inutile : on fie délivre pas les peuples avec un fantôme. Et puis, quand un fantôme se met en tête de délivrer les peuples, il ne faut pas trop se plaindre qu'il néglige de prendre le panache de Boulanger ou les gazes multicolores de la Loïe Fûller, il faut accepter sans trop rechigner qu'il se montre toujours sous la même physionomie simple, si elle est toujours assez puissante pour mettre les grandes foules en mouvement : cela pourrait bien indiquer précisément que ce fantôme est une seule et même personne, bien vivante, dans un autre monde que le nôtre, dont elle daigne prendre pitié... N'en déplaise à M. Zola, le charlatanisme, pas plus que l'hallucination, n'aura jamais rien avoir avec les agissements miséricordieux de la Providence.
S'il fauty renoncer, il y aura toujours au moins des influences naturelles, des pressions de milieu, qui détermineront Bernadetteà toujours soutenir ce qu'elle aura une fois affirmé.
Ecoutez ces accusations absolument gratuites :
« Puis, il avait semblé que sous la suggestion même de ces interrogatoires, la ^s^nre se faisait plus nette, prenait une vie définitive, des lignes et des couleurs dont l'enfant, dans ses descriptions, ne devait jamais plus s'écarter » (i).
a L'entêtement de son rêve était plus fort que la raison de toutes les autorités civiles réunies » (2).
Gomment ! une âme si simple et si droite, si pénétrée d'horreur pour tout ce que sa vertu candide lui indiquait comme indélicat, l'accuser de s'entêter dans un
(i) Deuxième journée, V, (2) Ibid.
rêve contre tout ce que la société civile et ecclésiastique présente de plus sacré ? Ceci est trop maladroit en même temps que trop malveillant. Il suffît d'ailleurs de suivre les interrogatoires terribles et les persécutions dont un esprit sectaire la rendit victime, pour constater, d'une part, l'admirable naturel de sabonnefoi(i) claire et solide comme le cristal, d'autre part, sa parfaite présence d'esprit, l'identité de puissance de toutes ses facultés, merveilleusement saines, toujours calmes et reposées, fidèles à elles-mêmes et respectivement concordantes. Jamais une hallucination n'a été accompagnée de ces caractères; c'est une plaisanterie de prétendre nous harceler avec cette ridicule machinedeguerre. Je me figure un baladin qui voudrait, d'un coup, fendre la forteresse de la vérité avec un sabre de bois.
Alors, il faut l'attaquer sous une autre face et avec une arme différente.
Après avoir ainsi vainement essayé de dénaturer les origines de Lourdes, M. Zola s'en prend au reste de l'histoire.
Et là encore il use de ce truc vieux jeu, qui consiste à autoriser ses allégations, pour le moins malveillantes, de la conviction d'un prêtre imaginé pour les besoins de la cause. Il est vrai, ce prêtre est un apostat: mais enfin il s'est, paraît-il, donné la peine d'étudier les documents considérables qu'un ami a pu
(i) M. Zola semble hésiter à suspecter ouvertement la bonne foi de Bernadette, ce serait vraiment trop énorme :
« L'abbé Peyramale, le curé de Lourdes, un grand honnête homme, d'esprit droit et vigoureux, pouvait dire qu'il ne connaissait pas cette enfant, qu'on ne l'avait pas encore vue au catéchisme. Où était donc la pression, la leçon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance à Bartrès, les premiers enseignements de l'abbé Ader... » [Première journée, V.)
lui fournir. Et M. Zola, qui serait bien aimable de nous donner, comme tout loyal écrivain, les références nécessaires pour constater au moins l'existence de ces prétendus documents inédits, inconnus sans doute de Lasserre lui-même, se présente de la sorte avec un double prestige dont la crédulité publique ne manquera pas de lui tenir compte.
« Pierre, à son tour, s'était alors passionné, pendant un mois, infiniment séduit par la figure droite et pure de la voyante, mais révolté de tout ce qui avait poussé ensuite, le fétichisme barbare, les superstitions douloureuses, la simotiie triomphante. Dans sa crise d'incrédulité, certes, cette histoire ne paraissait faite que pour hâter la ruine de sa foi. Mais elle en était venue aussi à irriter sa curiosité, il aurait voulu faire une enquête, établir la vérité scientifique indiscutable, rendre au christianisme pur le service de le débarrasser de cette scorie., de ce conte de fée si touchant et si enfantin » (i).
Voilà l'histoire de Lourdes bien habillée, j'espère!
Réduisons ce dossier judiciaire aux idées essentielles qu'il contient : nous trouvons trois chefs d'accusation, ni plus ni moins.
Depuis Bernadette, ce qui a fait la fortune de Lourdes, c'est premièrement un « fétichisme barbare » : ensuite, c'est « la simonie triomphante » : et c'est enfin la crédulité populaire, qui en a fait spontanément " ce conte de fée si touchant et si enfantin ».
Ces trois idées, l'auteur du roman fantaisiste que nous étudions les développe longuement, un peu cependant au hasard, au cours de son conte.
L'histoire de Lourdes est d'abord, paraît-il, celle d'un «fétichisme barbare».
(i) Première journée., V.
Qu'est-ce qu'un fétichisme :M. Zola serait peut-être bien embarrassé de nous le dire, par suite de cette spéciale ignorance des choses religieuses qui le caractérise.
Nous qui savons que le fétichisme consiste dans l'adoration indue d'objets ne méritant même pas notre estime, soit parexemple une dent d'hippopotame ou la mémoire d'un célèbre romancier quelconque, nous trouvons déjà étrange d'appliquer ce terme à la simple vénération de la Vierge Marie, par l'intermédiaire de laquelle les chrétiens adorent Dieu. Que sera-ce donc, lorsque nous entendrons appeler l'hommage filial rendu à cette miséricordieuse mère que la Providence a donnéeà nos âmes, non seulementun « fétichisme », mais un « fétichisme barbare » ?
Heureusement, les injures n'ont pas le don de nous convaincre. Nous n'en sommes pas moins disposés à les discuter, pour faire preuve de notre bon droit.
D'après M. Zola, le fétichisme, c'est probablement la force d'illusion qui entraînerait les foules à considérer, sans preuves suffisantes, une simple hallucination comme une révélation manifeste de la puissance divine, et à placer en elle une confiance imméritée.
Si cette exagération était réelle et démontrée par l'histoire, nous serions les premiers à la tenir en suspicion et, après examen sérieux, à la considérer comme une sorte de fétichisme. Nous l'avons fait pour les convulsionnés du diacre Paris, pour les adeptes du spiritisme et des tables parlantes; mais nous ne l'avons pas encore fait pour Bernadette, parce que nous n'examinons pas les choses d'une façon si superficielle que M. Zola, ni surtout à la lumière trompeuse d'un préjugé.
Dans aucun texte M. Zola ne développe séparément
et d'une façon élective cette idée que le triomphe de Lourdes doit être le fait d'un fétichisme barbare. Mais toutes sescritiques du miracle, dont nous examinerons plus loin les principales, tendent à en donner l'impression. Elle résulte spécialement de ces deux idées, répétées sans mesure à travers tout l'ouvrage :
En premier lieu, les foules avaient besoin de ce soulagement imaginaire venant apporter une pâture idéale à leurs aspirations à la fois enfantines et sublimes, pour apaiser leur souffrance, guérir leurs maladies et atténuer leurs misères.
« Et la détresse des croyants était aussi grande, ceux qui étaient convaincus qu'un coin du ciel venait de s'entr'ouvrir, dans la nuit de leur morne existence, et qui s'indignaient qu'on leur enlevât cette joie de la chimère^ ce suprême soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la sainte Vierge était descendue... » (i).
« Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables... Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un dieu de pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion et de soulagement... « (2).
« Les autorités exigeaient Tordre..., tandis que le besoin du bonheur emportait le peuple au désir exalté du salut dans ce monde et dans l'autre. Oh ! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bien-être, ne plus marcher que sous la protection d'une Mère » (3).
En second lieu , ce fut une contagion d'hystérie,
(i) Deuxième journée^ V.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
contagion qui n'atteignit pas seulement douze Apôtres, comme l'avait prétendu Renan, bravant ainsi les rires de toute la chrétienté, mais, qui déborda parmi les foules sans choix et sans nombre.
Tout d'abord, le charme exercé par Bernadette commence à opérer cette aberration :
« F.X quel amour avait de suite éclaté autour d'elle ^Bernadette)! quelle foi aveugle en sa mission! » (i).
A la suite de quoi, se manifeste naturellement une perversion contagieuse dans les nerfs du monde civilisé.
L'histoire de Lourdes est une « contagion de détraquement nerveux qui soufflait » (2).
Voilà donc les foules parfaitement préparées à s'halluciner, à se laisser suggestionner, s'auto-suggestionner, à s'hyperhestésier et se livrer sans gouvernail à la dérive de leur imagination délirante, vous comprenez ?
« Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de Vuniverselle joie qui devait balayer la rigide et morose conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations religieuses sont condamnées comme attentatoires au repos des esprits sains » (3).
« Dès qu'elle fut proscrite, défendue par la loi comme un délit, la religion nouvelle brûla d'une flamme inextinguible au fond de toutes les âmes » (4).
a Et alors, quelle fontaine de céleste espérance, lorsque se mettait à couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérison, de ces contes adorables, qui berçaient et gri-
(i) Première journée, V.
(2) Deuxième journée, V.
(3) Jbid.
(4) Ibid.
salent rimagination enfiévrée des malades et des inhrmes ! » (i).
Il n'\^ a plus qu'à faire de tout cela une sorte d'idéal humain, correspondant aux aspirations naturelles et animales de la foule :
« Ces roses d'or sur ces pieds nus, cette délicieuse imagination à'amoiir, cqhq floraison dévote de la chair de la femme, de quel roman de chevalerie venait-elle, de quelle histoire de catéchisme contée par l'abbé Ader, de quel rêve inconscient promené sous les ombrages de Bartrès, en répétant sans fin les obsédantes dizaines de la Salutation angélique? » 12).
Alors, tout ne s'explique-t-il pas sans effort, par le simple jeu de la nature placée dans des conditions spéciales?
Remarquez que nous avons, avec beaucoup de peine, classé méthodiquement les insinuations insidieusement dispersées dans le roman de M. Zola. Pour lui, il comptait évidemment produire une impression sur un lecteur irréfléchi, beaucoup plus que déterminer la conviction dans une tête jalouse de penser par elle-même.
Eh bien ! non, aucune de ces prétendues preuves, ni même l'accumulation de leur ensemble, ne parviendra à nous faire admettre qu'il y ait dans le culte de la sainte Vierge à Lourdes un « fétichisme barbare ».
Prétendre tout d'abord que le besoin de soulagement éprouvé par l'humanité souffrante engendre spontanément le remède, la source divine de ce remède, enfin le personnage spécial chargé par Dieu de
(i) Première journée, IV.
(2) Deuxième journée, V.
le communiquer à la terre, c'est tomber tout simplement dans une forme nouvelle de la doctrine évolutionniste, forme plus gratuite que toutes les autres : car ici, non seulement le besoin engendrerait l'organe, mais encore il créerait le remède, l'auteur du remède et même son dispensateur. Imaginez qu'un individu souffre horriblement des dents : par le fait même qu'il désirerait beaucoup être délivré de cette atroce odontalgie, il trouverait spontanément la drogue la plus capable de l'apaiser, il évoquerait immédiatement le praticien dentaire idéal, et il se suggestionnerait ainsi une guérison radicale, non seulement des nerfs, mais de la carie éburnéenne. Ce serait fort commode. Malheureusement, cela ne se passe pas si aisément. Les transformistes ont pu abuser de la simplicité de leur public en faisant appel à l'inconnu pour justifier leur imaginaire évolution spontanée des espèces animales, depuis la monère primitive, née mécaniquement des forces physiques, jusqu'au mollusque, au mammifère, au singe et à l'homme, espèce de marsupiau perfectionné : l'évidence des faits historiques et des lois naturelles, de plus en plus démontrée par la critique de la vraie science, a fini parleur faire avouer qu'ils avaient tort sur toute la ligne. Ils se sont rejetés, à titre de consolation, sur l'évolutionnisme en matière psychologique et morale, s'apercevant, avec une certaine perspicacité qui leur fait honneur, que le contrôle positif d'une étude expérimentale étant ici plus difficile, libre champ était ouvert à leurs affirmations fantaisistes et à leurs inventions transcendentales; ils ont cru que la simple crédulité du public se laisserait plus aisément circonvenir et convaincre, n'ayant pas la science pure pour l'aider à guider son discernement philosophique, tout à fait élémentaire ; ils se sont
imaginé que la prétention de rendre le besoin moral, les aspirations de la conscience vers le bonheur, capables de créer le but et le principe divin de leur complète satisfaction, serait plus aisément admise comme une conception définitive et une conquête suprême de la raison. Ils ont donc affirmé avec l'imperturbable assurance de pontifes infaillibles cette stupéfiante invention, ils ont dit : Dieu n'est pas autre chose que le rêve de l'humanité souffrante cherchant un idéal pour adoucir les plaies de son cœur et par là les plaies de sa chair. Et ils ont trouvé quelques naïfs pour les croire.
Mais ils ne parviendront jamais à en trouver un grand nombre. Le simple bon sens des masses, d'accord avec la critique philosophique la plus élevée, sera toujours invinciblement porté à admettre une puissance divine réelle derrière les effets extraordinaires de soulagement qu'elle éprouvera en croyant aux manifestations de sa miséricorde. Et ce ne sera que justice : la raison saine l'exige ; seules des passions étroites peuvent le contester, seul un parti-pris haineux et sectaire peut qualifier cette conclusion judicieuse de « fétichisme barbare ».
Ce « fétichisme barbare » ne résulterait-il pas du moins d'une contagion d'hystérie et d'une épidémie d'hallucination ? Sur ce point, les allégations de M. Zola sont nombreuses, nous l'avons vu : mais, en toute conscience, elles ne nous paraissent pas plus démonstratives.
S'il a prétendu nous révéler que les foules se rendent aux lieux de pèlerinage et spécialement à Lourdes sous l'empire d'un certain enthousiasme, porté parfois jusqu'au paroxysme, ce n'était point la peine de déployer tant d'éloquence : nous le savons très bien, et
— ho —
cela n'a jamais diminué d'un atome notre foi en Dieu, pas plus que cela ne nous a empêchés de constater le miracle lorsqu'il se produit réellement.
Mais s'il a prétendu nous faire admettre que les foules entraînées se fabriquent un Dieu par pure imagination, croient aveuglément à un être surnaturel à la première occasion qui se présente de déverser le torrent de leur besoin d'idéal, et parviennent ainsi à surexciter leur tempérament au point de produire en elles, spontanément, dans une proportion qui dépasse toute prévision scientifique, des commotions nerveuses et même organiques extraordinaires, simulant le miracle, nous n'avons plus qu'à renvoyer cet audacieux inventeur à l'étude que nous ferons bientôt de l'influence des forces occultes dans les événements dont Lourdes est le théâtre. Ce sujet est trop important pour être ici épuisé en quelques lignes : il nous faudra un chapitre entier. Nous pouvons indiquera l'avance que les affirmations de M. Zola sont avant tout gratuites, également insuffisantes atout expliquer, enfin contredites par la majorité des cas.
Auparavant, il nous faut rechercher quelle est la mesure de vérité admissible pour les deux autres accusations, graves aussi, par lesquelles il s'eftbrce d'incriminer l'histoire de Lourdes en y déversant l'odieux ou le ridicule.
Ce n'était pas assez de servir de théâtre à ce « fétichisme barbare », il fallait aussi que Lourdes fiit souillé par la « simonie » devenue « triomphante ».
Il y a, dans le roman de M. Zola, toute sorte d'histoires sous cette rubrique.
D'une façon générale, le succès de Lourdes n'est à ses yeux qu'une immense entreprise commerciale, conduite avec un brio extraordinaire, en exploitant habi-
lement les consciences et en abusant du besoin de guérison qui tourmente les foules éprouvées :
« Si les pères de TAssomption avaient vu, d'année en année, s'élargir le succès de leurs pèlerinages, c'était qu'ils vendaient aux peuples accourus de la consolation, de l'illusion, ce pain délicieux de l'espérance dont rhumanité souffrante a une continuelle faim » (i).
Le barbier Cazaban, ce témoin immédiat des faits, dans la peau duquel se met M. Zola, non sans laisser percer le bout de l'oreille, lance contre ces choses des imprécations virulentes :
« C'est un grand dommage pour la religion (bon apôtre, va!l, de voir les révérends pères (de la Grotte) tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi, n'est-ce pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni demander mon tant pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors, pourquoi se mettent-ils à vendre de ce que je vends (des objets de piété)? Notre dernière année a été médiocre, à cause d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le monde trafique du bon Dieu à Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus du pain à manger... » {2 .
îl y en a des pages sur ce ton. M. Zola n"a déniché à Lourdes qu'une colossale entreprise de simonie.
« Depuis que Pierre était là, les souvenirs blessants de l'après-midi, les appétits voraces, la simonie impudente, la vieille ville gâtée et prostituée, s'en allaient peu à peu » (3).
(i) Première journée, IV.
(2) Troisième journée, I.
(3) Troisième journée, III.
Naturellement, comme en toute affaire commerciale, la concurrence exaspère les appétits, développe les haines, pousse aux persécutions, arme les uns contre les autres des gens qui font semblant de travailler pour la même idée, et qui cherchent à s'étouffer fraternellement, avec les apparences onctueuses des dévots et la terrible puissance occulte des sociétés secrètes.
Qui pis est, la jalousie vient ici compléter l'âpreté commerciale. Une étroite vanité de triompher chacun pour son compte, un égoïste orgueil de tout accaparer, viennent forcer les haines, diviser les efforts, ruiner les rivalités inquiétantes, finalement accumuler les ruines du vaincu auprès du superbe piédestal du vainqueur.
Deux personnages sont désignés, avec une complaisance mal déguisée sous de généreuses indignations, et avec une prolixité de développements interminables, comme les lamentables victimes du génie accapareur des pères de la Grotte, bien que ces deux personnages soient les seuls auteurs du succès dont ces bons pères bénéficient. Ce sont Bernadette elle-même et le curé Peyramale.
On a tout d'abord fait disparaître impitoyablement Bernadette. Sans doute, c'est elle qui a voulu entrer au couvent, mais :
« Franchement, je crois qu'on l'a un peu poussée, déclare le docteur Chassaigne (encore un roublard qui a étudié les choses sur les lieux, tout spécialement pour M. Zola). Elle finissait par être embarrassante; non pas qu'on redoutât de sa part des confidences fâcheuses, mais songez qu'elle n'était guère décorative, timide à l'excès, très souvent alitée. Et puis, si peu de place qu'elle tint à Lourdes, si obéissante qu'elle se montrât, elle était une puissance, elle attirait les foules, ce qui faisait d'elle
comme une concurrence à la Grotte. Pour que la Grotte restât seule, resplendissante dans sa gloire, il était bon que Bernadette s'effaçât, ne tut plus qu'une légende... Telles furent sans doute les raisons qui déterminèrent l'évêque de Tarbes, Mgr Laurence, à hâter le départ. On eut seulement le tort de dire qu'il s'agissait de l'arracher aux entreprises du monde, comme si l'on eût redouté qu'elle pût commettre le péché d'orgueil... » (i).
Quelles larmes de crocodile versées sur l'idole, alors que la pauvre Bernadette, en réalité, était tourmentée à la fois de la vocation religieuse la plus sincère et du besoin d'échapper aux obsessions delà vénération publique, fatigante pour son humilité simple et naturelle ! Mais comment M. Zola pourrait-il comprendre ces choses ? Il en voulait faire une reine de de théâtre, affublée de gloriole et enivrée d'encens :
« La Grotte serait à elle, la Basilique serait à elle. Nous la verrions trôner dans les cérémonies, sous un dais, avec une mitre d'or. Ce serait elle qui distribuerait les miracles, dont la petite main conduirait les foules au ciel, d'un geste souverain. Elle rayonnerait, étant la sainte, l'élue, celle qui seule a contemplé la divinité...
Et en somme, ce ne serait que justice, elle ne ferait qu'être au succès après avoir été à la peine, elle jouirait glorieusement de son œuvre... Tandis que, vous le voyez, elle est frustrée, dévalisée. Les moissons merveilleuses qu'elle a semées, ce sont d'autres qui les coupent « (2).
M. Zola nous donne ici un aperçu de son idéal religieux, basé encore une fois sur son ignorance profonde des idées chrétiennes. Pour cet homme dont toute la
(i) Troisième journée, IV.
(21 Ibid.
vie fut consacrée à rechercher une gloire, d'ailleurs très contestable, par toutes les platitudes de la flatterie à l'égard des plus vilaines passions de la bestialité humaine, un sentiment désintéressé tel que celui de Bernadette cherchant à disparaître pour laissertriompher Dieu et la Vierge est une conception inadmissible (i). Ce sentiment, dans toute l'histoire de la voyante, est pourtant la vérité historique la plus plus claire : mais M. Zola n'était pas doué de la perspicacité morale nécessaire pour le distinguer. C'est dommage pour lui. Quant aux consciences droites et aux esprits éclairés, ils ne s'y trompent pas.
Qu'il vienne ensuite s'indigner en de longues tirades de l'état de misère où l'on a laissé la demeure des Soubirous et la chambre même de Bernadette, je n'en prendrai point scandale, j'y verrai simplement un acte de négligence regrettable, excusé en partie par l'immense improvisation avec laquelle on a dû, au milieu d'un succès imprévu, pourvoir aux mille nécessités bien plus pressantes que celle-là : mais il faut être bien méchamment venimeux pour 3^ voir un calcul de basse jalousie. La piété des fidèles ne tardera pas à réparer cet oubli. Alors, M. Zola, naturellement, de se targuer, d'un air dévot, d'avoir ainsi décidé les catholiques à honorer leur petite sainte !
Son exposé de la campagne menée par les pères de
(i) M.Zola paraît avoir compris l'obsession de la curiosité publique, qui devait engager Bernadette à se soustraire au monde (Cinquième journée, V) ; mais il n'a pas le moins du monde saisi cet autre sentiment tout chrétien, et bien plus fort dans cette âme vraiment chrétienne, le sentiment de l'humilité, le sincère désir de ne pas paraître comme l'élue de Dieu, la recherche de cette vertu délicate, recommandée après Jésus- Christ par l'auteur de l'Imitation : « Aimez à être inconnu et réputé pour rien. »
la Grotte contre le curé Peyramale est plus insidieux Nous pourrons, en nous 3^ arrêtant un instant, dissiper l'accusation générale d'exploitation commerciale doublée de jalousie intrigante et d'intolérante ambition.
L'abbé Peyramale est peut-être le seul personnage auquel M. Zola cherche à rendre justice. Mais ne nous y méprenons pas : c'est afin de mettre en opposition ce caractère si droit, dont la loyauté chevaleresque ne pouvait sans danger être tenue en suspicion, avec la « perfidie haineuse » des pères de la Grotte qui finit par triompher.
L'abbé Peyramale, après avoir, par sa constance courageuse et sa confiance invincible, procuré à Bernadette, judicieusement toutefois et non sans un examen profond, les moyens de faire triompher les volontés de la Vierge dont elle était la confidente ignorée, s'était dit qu'à titre de curé de la ville de Lourdes il lui était bien permis de doter sa paroisse d'une belle église, comme il avait doté la Grotte de mille splendeurs.
« Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie par un beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant (pendant qu'elle n'était encore qu'en construction;. Ah ! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage au milieu de la lutte... » (i).
De la lutte ? Et contre qui ?
« ... Au milieu de la lutte, au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. »
Il paraît en effet qu'il était « enveloppé d'un meurtre » (ô littérature !) par les pères de la Grotte, et que ce
il) Cinquième journée, V.
meurtre était « sourd » ! Les pères de la Grotte avaient formé le projet abominable d'empêcher son triomphe dans la vieille ville, en face de la jeune toute resplendissante. Cette opposition des deux cités est d'ailleurs une des ficelles du roman. En conséquence, les pères delà Grotte avaient décrété que les magnifiques fondations de l'église commencée par le curé Peyramale ne recevraient pas leur couronnement : et les pères de la Grotte avaient réussi, par intrigue pure, à arrêter les travaux et à faire mourir le curé. Suit une longue description, interminable comme tout Zola, des bâtisses inachevées et du tombeau où le curé repose, à peine à l'abri des pluies.
Il y a dans toute cette histoire une double calomnie : n'hésitons pas à employer ce mot pour la première fois. Ce sera la dernière, mais enfin le sujetle réclame. C'est déjà beaucoup que nous nous soyons interdit de le prononcer à propos de Bernadette.
Calomnie contre l'abbé Peyramale. Cet homme que l'on nous a décrit comme le magnanime champion des gloires de la sainte Vierge, savez-vous à quel mobile on attribue son intention de donner une belle église à a ville de Lourdes? A un bas et malpropre sentiment de jalousie cupide; puis à une étroite et mesquine préoccupation de domination personnelle :
« Son église devenait sa revanche, sa protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions pour réaliser le vœu formel de la sainte Vierge... Quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner après l'avoir bâti avec passion, d'y bénir les foules accourues de toute la terre, pendant que les sonneries volantes du clocher iraient dire à la Grotte et à la Basilique
qu'elles avaient là-bas, dans le vieux Lourdes, une rivale, une sœur victorieuse! » (i)
Oui, peut-être, si M. Zola se fût trouvé à la place de l'abbé Peyramale. Mais l'abbé Peyramale était animé de sentiments bien autrement élevés que M. Zola. Il participait à la pureté d'intention, à la simple grandeur de sa protégée Bernadette. Jamais, certainement, il ne s'écria comme M. Zola, en désignant là-bas les pères de la Grotte calomniés à leur tour :
« Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs ! Ils préfèrent envoyer des cadeaux à Rome, pour entretenir des amitiés puissantes » (2).
Comme s'ils en avaient besoin, quand de tous les points de l'univers l'enthousiasme spontané des foules les comble et leur assure l'avenir ! Comme si l'on ne devait pas leur faire honneur, au contraire, de consacrer le reste de leurs bénéfices, après avoir construit des basiliques et pourvu à tous les frais, à subvenir aux immenses nécessités du Siège de saint Pierre, du Souverain Pontife et de la Cour romaine, comme tous les catholiques s'en font un devoir!
Il nous faut pénétrer au fond de ce prétendu drame bâti par M. Zola sur les constructions inachevées de l'abbé Peyramale.
Nous sommes allé aux sources, sans nous contenter d'un simple coup d'œil de touriste. Nous avons interrogé un homme qui connaît mieux que M. Zola toute l'histoire de Lourdes, parce qu'au lieu de potiner des racontars au cours d'une rapide excursion, il a suivi
(i) Cinquième journée, V.
(2j Ibid.
pendant des années, avec l'œil d'un observateur on ne peut plus judicieux et impartial, les éve'nements historiques, en prenant part activement à plus de dix pèlerinages annuels consécutifs.
Qu'y a-t-il de vrai dans tout ce procès, lui demandâmes-nous? Il y a de vrai qu'après avoir fait cause commune, une dissension éclata entre les pères de la Grotte et l'abbé Peyramale, c'est incontestable, nous fut-il répondu. Maintenant, de quel côté pouvaient être les torts ? Il me semble que c'était plutôt du côté des pères : mais sans que leur bonne foi soit le moins du monde mise en jeu. Vous comprenez, se trouvant, par l'autorité diocésaine, préposés à l'administration de cette finance considérable due à la générosité absolument libre des fidèles, il n'était pas possible que les efforts, d'ailleurs très légitimes, de l'abbé Peyramale pour attirer une partie de ces dons en vue de construire l'église de Lourdes (ce qui était certes d'une utilité incontestable), ne dussent tôt ou tard sembler aux bureaux de la Grotte, si accablés eux-mêmes de frais immenses, un emploi moins urgent, une destination mioins fidèle des intentions générales. Ils prirent donc des mesures pour arrêter cette déviation du courant : et si les intentions du curé étaient légitimes, les leurs ne l'étaientpasmoins. Où est l'arbitre qui saura décerner à l'une ou à l'autre partie la suprême justice ? M. Zola pourrait-il nousindiquer le critérium qu'il aurait suivi en pareille circonstance ? Qu'aurait-il fait, lui, de l'argent tombé dans son escarcelle ? En admettant même que les pères aient usé d'un peu de raideur dans les procédés, seul reproche que l'histoire pourra consigner, serait-il demeuré comme eux, sous cette avalanche de millions, un excellent religieux, voué uniquement à la prospérité de l'œuvre, sans aucun profit per-
sonnel, parpuramour du culte divin, simple interprète des volontés publiques et serviteur des volontés célestes? Qu'il cesse donc ces odieuses exagérations, ce grossissement d'un grain de sable jusqu'à l'aspect d'une montagne; et surtout qu'il ne vienne plus s'évertuer à souiller du nom de simonie ce brassement d'affaires, nécessairement immense, qui est le résultat naturel et magnifique de la générosité de millions d'âmes attendries ou soulagées, témoignant ainsi de tout leur pouvoir leur reconnaissance pour la miséricorde divine, tandis que les âmes tourmentées d'une curiosité malsaine s'en vont acheter à M. Zola, de tout les points de l'univers, — triste réputation ! — la pâture de leurs instincts dépravés.
Non, mille fois non, ce n'est pas une entreprise d'exploitation des consciences, que cette immense entraînement des foules vers le lieu où sont cicatrisées les blessures de leur âme et de leur corps. C'est au contraire l'éruption de leur foi qu'un matérialisme oppresseur voudrait anéantir ; c'est le jet impétueux de l'adoration qui s'élance irrésistiblement du sein de l'humanité en face des manifestations d'un Dieu trop réel pour qu'aucune dénégation puisse l'atteindre ; c'est la conscience, que personne ne parviendra jamais à dérouter, des prodiges miséricordieux accomplis par une puissance surnaturelle, une bonté infinie, une providence positive, universelle et éternelle, sans laquelle rien ne serait explicable et tout resterait perpétuellement incompréhensible, comme nous aurons bientôt l'occasion de le démontrer.
Il est inutile, et également impossible, d'invoquer un intérêt financier, une propagande commerciale, la réclame, le charlatanisme, pour expliquer l'afflux incessant des peuples et des princes, des pauvres et des
riches, des malades et des simples croyants, vers la Grotte de Lourdes, La certitude éclairée d'une manifestation du Ciel suffit à tout expliquer, et, dans la pratique des choses, est, a toujours été, et sera constamment la cause déterminante, totale et exclusive des pèlerinages de Lourdes. Dans le monde entier le véridique et simple récit des apparitions de Marie à Bernadette est connu, étudié, critiqué avec toutes les ressources du discernement historique, admis comme la réalité la plus frappante dans sa simplicité sans apparat et sans trucs, songez-y, M. Zola. Dans les trentehuit mille paroisses de France, le prêtre dit à ses ouailles : Voilà ce qui s'est passé, voici ce qui en est résulté, essayez-en, vous vous en trouverez bien pour votre corps et pour votre àme. Et les gens viennent, et ils s'en trouvent bien, effectivement, et M. Zola n'obtiendra jamais de pareils effets d'un simple mot de sa bouche pontificale, et il ne parviendra pas à surprendre la crédulité du monde civilisé au point de lui faire admettre qu'il y ait de la simonie là-dedans.
Connaît-il, d'ailleurs, les pères de l'Assomption, dont il parle, comme de tout le reste, sans être prêt à justifier ce qu'il en dit ? S'est-il jamais rendu compte des sacrifices immenses qu'ils assument pour mettre sur pied annuellement le pèlerinage national ? S'il s'imagine que cette entreprise leur rapporte un centime, en invoquant le chiffre de souscriptions recueillies au moyen de leur propagande, on pourrait le prier de comparer ces recettes avec les dépenses faites en faveur des malades et des pauvres : et, sans nul doute, M. Zola ne voudrait pas se charger personnellement d'unbudget ainsi équilibré, il en sortirait un peu moins riche qu'il n'y serait entré.
Hélas! les lecteurs de son roman n'en resteront pas moins persuadés que les cléricaux sont très habiles à battre monnaie sur la conscience des naïfs et sur la crédulité des foules!
La crédulité des foules : voilà encore un argument grâce auquel M. Zola prétend expliquer définitivement l'histoire de Lourdes.
C'est bien simple, n'est-il pas vrai ? Les prêtres affirmaient qu'une petite bergère avait vu le ciel. Les masses n'ont pas hésité à se jeter à la curée; « affamées d'idéal », elles ont mangé avidement de ce « pain d'illusion », elles ont bu jusqu'à épuisement ce délicieux breuvage qu'elles crevaient capable d'endormir leur souffrance. Bref, le peuple céda aux entraînements de la crédulité aveugle, de la souffrance aspirant au soulagement, et de l'ignorance des lois de la nature.
« C'était comme un retour aux temps héroïques de l'Eglise, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en remettaient, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il yPierrej pouvait se croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande dévotion publique, quand on croyait la fin du monde prochaine, d'autant plus que la foule des simples, toute la cohue qui avait assisté à la grand'messe... » etc. (i)
Avant tout, que faut-il entendre par crédulité populaire ?
La crédulité est une disposition irréfléchie à admettre sans contrôle tout ce qui flatte l'imagination; c'est aussi une propension aveugle à exagérer sans mesure
(i) Troisième journée, IV,
la portée des phénomènes sortant quelque peu de l'ordinaire. Ce serait, par exemple, un acte de crédulité remarquable, que d'accorder la moindre importance historique au roman de M. Zola, parce qu'il est totalement dénué de critique, et parce qu'il n'est pas susceptible de vous faire observer dans votre jugement la mesure exacte, il vous porte au contraire à exagérer à l'infini les choses qui déplaisent à M. Zola.
En ce qui concerne le défaut de critique et de contrôle, nous n'avons qu'à renvoyer le lecteur aux ouvrages historiques sérieux. Il verra que pas une aventure au monde n'a été plus étroitement serrée par l'examen, plus assidûment passée au crible du jugement, plus discutée dans ses détails comme dans son ensemble, par les esprits croyants eux-mêmes, et par plusieurs incrédules avant M. Zola. Et il faut être véritablement doué d'un fameux estomac pour venir nous parler à ce sujet de la crédulité publique, de la naïveté populaire. M. Zola prend pour effet ce qui est tout simplement une cause. Il considère comme produite par l'imagination une histoire qui au contraire contient en elle-même, par sa vérité absolue et inattaquable, de quoi frapper en effet l'imagination et entraîner la foi. Appuyé sur ce préjugé irréformable, d'ailleurs aveugle et irréfléchi, il peut bien insinuer, affirmer, tenter de produire lui-même sur l'imagination une illusion opposée; mais la pesante et implacable répétition de son idée sous mille formes — je devrais dire : en mille passages, mais sous des formes peu variées, — ne parviendra jamais à obséder que les imaginations faibles, les cervelles sans réflexion, les êtres névropathes prêts à exagérer sans mesure, sans logique et sans conscience, tout ce qui favorise leur courte et aveugle passion.
Quant au grandissement légendaire et homérique que M. Zola croit découvrir comme second élément de notre crédulité, il n'est qu'une insinuation abusive et sans fondement. Il y a eu accroissement continuel des masses accourues à Lourdes, de leur confiance en la bonté de Dieu, manifestée par les miracles déplus en plus nombreux : soit. Mais il n'y a pas eu le moindre grossissement en ce qui concerne les faits : et c'est là seulement que la crédulité se serait manifestée. Le monde catholique a toujours conservé dans sa simplicité intégrale l'histoire de Bernadette et de ses apparitions. Connaissez-vous un seul croyant qui, dans son imagination, ait fait de Bernadette une grande sainte à miracles, ou qui se soit plu à décorer ses visions de l'apparat théâtral qu'aurait désiré ^L Zola? Jamais. Tout reste tel que Dieu l'a fait, le monde s'en va honorer ce qui est, et pas autre chose. Il y a eu, certes, dans l'humanité, des périodes d'obscure incubation intime, où la conscience des masses en fermentation enfantait les prodiges, créait des cieux, multipliait les théophanies et glorifiait de prétendus thaumaturges, par pur besoin de « rêve et d'idéal, d'illusion et de mensonge ». Mais M. Zola ne surprendra pas notre assentiment, quand, par le simple jeu de ces mots insidieux répétés à satiété, il veut nous faire croire que la psychologie de la société catholique contemporaine accourant à Lourdes est exactement la même. Elle est tout l'opposé. Comme le siècle d'Auguste où se manifesta le Christianisme, notre siècle est une époque d'histoire et de critique, où la supercherie est impossible, où l'erreur ne peut se maintenir si elle parvient à éblouir un instant. Bien plus, les gens sont positifs, de nos jours : ils exigent des démonstrations exactes et palpables pour convaincre
leur scepticisme, pour les déranger de leur bienheureuse paresse à l'égard de toute foi. Il y a encore des catholiques très sérieux qui ne croient pas encore aux miracles de Lourdes. Mais combien d'autres, après examen attentif, ont dû se laisser convaincre par l'évidence. Et si cette évidence a échappé au regard superficiel de M. Zola, c'est qu'il cherchait simplement des tableaux à peindre ; si elle a échappé au jugement partial de M. Zola, c'est qu'il voulait seulement prouver une thèse préconçue; si elle a échappé à la malveillance maladroite de M. Zola, c'est qu'il prétendait à la face de l'univers dénaturer l'histoire!
Aussi personne ne se laissera prendre, j'imagine, à ce véritable puffisme de romancier doctrinaire, sous l'inspiration duquel M. Zola veut rendre Mgr Laurence complice de son vandalisme :
« Si Mgr Laurence était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance (ouvrant la Grotte au culte)? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de sa raison, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain de mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse ? « O mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais « descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je « vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C'est « vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure « pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô « mon Dieu, ils souffrent tant; ils ont une si grande faim « de merveilleux, de contes de fée, pour distraire leur dou-
« leur de vivre ! Vous-même, s'ils e'taient vos ouailles, « vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité « y perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre ! » (i)
En vérité!
Parmi les documents psychologiques de notre fin de siècle, je n'en connais pas de plus curieux à montrer à nos petits-neveux, que celui-ci : M. Zola dictant des prières aux évêques de France! M. Zola affublé de la chape et de la mitre pour demander pardon à Dieu de le voir trop honoré sur la terre! M. Zola abusant de l'autorité d'un évêque éclairé pour déclarer que toute l'aventure de Lourdes est un abominable mensonge! M. Zola juge de la chrétienté, prophète de nos destinées religieuses, donneur d'eau bénite et fulminateur d'excommunications! Saluez, siècles futurs!
(i) Deuxième journée, V.