‹ Le Louvre et le nouveau LouvreChapitre 10 sur 20 · Voir le plan, lignes ponctuées, n · texte numérisé non relu

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il fallait, pour procéder à la continuation de l'aile méridionale, abattre aussi la cour des Marbres de Charles IX, bâtie à peu près au pied de cette tour, puis raser tous les vieux bâtiments d'une ancienne basse-cour qui s'étendait du côté de l'est depuis le fossé extérieur du Louvre jusqu'au palais du Petit-Bourbon.

Démolitions, restaurations, constructions, tout cela était mené de front par Levau, aidé de son gendre François Dorbay, avec un entrain et une rapidité qui devait plaire au jeune roi. Louis commençait alors son véritable règne. Sept ou huit mois après cette reprise des travaux du Louvre, Mazarin était mort, et le roi, devenu son premier ministre à lui-même, s'adonnait avec la même ardeur et aux affaires de son royaume et à ce goût des constructions monumentales qui devait l'entraîner si loin. Il ne songeait encore qu'à son Louvre, sans se douter qu'il y aurait un Versailles. Un autre eût été troublé par l'incendie qui, au début de toutes ces entreprises, au commencement de 1661, vint dévorer la petite galerie de Henri IV et les précieuses peintures de Bunel, de Dubreul, de Porbus, dont elle était décorée ! Il n'en fut que plus animé, et ordonna de réparer immédiatement le désastre, sans se ralentir sur

aucun autre point. C'était pour lui une construction de plus à gouverner, et pour Lebrun, qui, lui aussi, était alors au début de sa royauté, une occasion de faire briller la souplesse et la variété de ses talents.

Mais parmi tous ces travaux simultanément entrepris, il n'en était pas que Levau conduisît avec autant d'amour que ceux de l'aile méridionale du Louvre. Chargé vers cette même époque, par suite du legs du cardinal, d'élever sur l'emplacement de la tour de Nesle et de ses abords, le collège des Quatre-Nations, il avait aussitôt conçu l'idée de mettre les deux édifices en communication pour ainsi dire, malgré la Seine qui coulait entre deux, en leur donnant le même axe. Le pont des Arts est venu de nos jours rendre cette communication plus réelle, mais il n'a pu rétablir l'harmonie à jamais détruite de la combinaison première, il n'a pu atténuer l'effet de cette immense façade du Louvre qui, à la fois plus rapprochée de la rivière et beaucoup plus élevée que ne l'avait voulu Levau, écrase de sa masse ce pauvre collège Mazarin, et lui laisse en apparence encore moins d'élévation qu'il n'en a. Nous verrou s tout à l'heure comment et pourquoi la façade de Levau dut, à peine achevée, être à jamais

masquée par celle qui existe aujourd'hui; nous n'en sommes pour le moment qu'à sa construction. Levau , pour prolonger cette aile méridionale, s'était assujetti, comme Lemercier pour les prolongations de l'ouest et du nord, à reproduire l'architecture de Lescot partout où l'imitation littérale était possible. Quant au pavillon central, dont le modèle n'existait pas chez Lescot, il avait, du côté de la cour, accepté l'ajustement de Lemercier, en changeant seulement quelque chose à ses cariatides, mais, du côté de la rivière, la place lui semblait trop ouverte et trop grandiose pour qu'il pût s'en tenir à l'extrême simplicité de la face extérieure du pavillon de l'Horloge ; il avait donc innové, etavait appliqué contre son pavillon central six grandes colonnes corinthiennes égales en hauteur aux deux premiers étages de l'édifice, et portant un entablement d'où s'élevaient, au milieu de riches bas-reliefs, six grandes statues sur de hauts stylobàtes. C'était la première fois qu'un ordre colossal apparaissait dans le Louvre de Lescot. Essai timide, il est vrai, invasion moins brutale qu'aux Tuileries, mais dangereux exemple. La barrière était forcée. Moins sage et moins ferme que Lemercier, Levau quittait le terrain de la résistance ;

il croyait ne pas céder grand'chose à la fausse grandeur : six colonnes sur cette façade, quelques pilastres sur les pavillons du collège Mazarin, quelques colonnes aussi à Vaux-le-Vicomte; mais ces demi-partis ne contentaient personne, et il ouvrait la porte à plus hardi que lui, comme il allait bientôt l'apprendre à ses dépens.

Toutefois, malgré l'introduction de ces colonnes parasites, comme la façade de Levau n'était dans les sept huitièmes de sa longueur qu'une reproduction des idées mâles et nerveuses de Lescot, elle doit exciter tous nos regrets. Par sa hauteur modérée elle se mettait en juste rapport avec les monuments de l'autre rive de la Seine, aussi bien qu'avec la galerie d'Apollon et toutes les lignes environnantes; enfin les combles apparents dont elle était couronnée, entrecoupés par ces trois grands pavillons, donnaient à sa silhouette autant de mouvement qu'il y a de sécheresse et de roideur dans les lignes droites et uniformes de cette grande décoration de théâtre qui la remplace aujourd'hui.

Telle fut l'activité des travaux, que, dès la fin de 1663, la grosse construction de cette aile méridionale était à peu près terminée, et la

sculpture très avancée, bien que l'exécution en fût, dit-on, irréprochable et le dessin d'un goût et d'une richesse qui faisait grand honneur à Levau. Le moment était donc venu d'attaquer la seule partie du palais à laquelle personne n'avait encore mis la main, l'aile de l'est. Levau, qui ne s'endormait pas, avait depuis quelque temps fait approuver au roi ses idées nouvelles. Tout en conservant à peu près le même caractère que du côté de la rivière, il donnait à sa nouvelle mode un peu plus de richesse, attendu qu'il avait l'intention, comme autrefois Lescot, d'établir de ce côté l'entrée principale du Louvre. Mais, pour que cette entrée eût quelque majesté, ce n'était pas assez d'enrichir la façade, il fallait pouvoir ouvrir aux abords du monument une grande et belle place. Or le terrain ne s'y prêtait guère, obstrué qu'il était de bâtiments d'habitation. Quelques-uns étaient d'un grand effet. C'était d'abord cet hôtel du Petit- Bourbon, immense demeure royale, palais crénelé, construit sous Charles V par son beaufrère le duc de Bourbon. Un arrêt de justice en avait commencé l'abolition il y avait plus d'un siècle, après la trahison du connétable ; la grande tour était à demi rasée en signe de félonie et la porte principale barbouillée de

cette couleur jaune dont le bourreau enduisait les maisons des criminels de lèse-majesté. Cependant après 1527, le Petit-Bourbon pouvait être démoli sans qu'il en coûtât rien à la couronne ; mais le public allait y perdre cette vaste galerie ou salle des gardes qui n'avait diton sa pareille qu'au château de Montargis, et dans laquelle on avait, fort à l'aise, trouvé moyen de construire un assez grand théâtre où se donnaient parfois des bals et des spectacles. Tout récemment le roi venait de prêter ce théâtre à la troupe de Molière. Au delà du Petit- Bourbon, pour déblayer l'accès du Louvre, il fallait acquérir à prix d'argent, comme on vient de le faire au Carrousel, d'abord le petit hôtel de M. de Choisy, puis le grand et bel hôtel du duc de Longueville, ci-devant hôtel d'Alençon, puis enfin les hôtels de Yillequier, d'Aumont, de la Force et de Créquy. Le roi donna des ordres pour que tout fût acquis, et par là le terrain redevint libre depuis le Louvre jusqu'à la rue des Poulies. On se réservait par la suite, pour donner à la place de plus nobles proportions, d'entamer le massif de maisons au delà de la rue.

Déjà on avait fait brèche au Petit-Bourbon pour bâtir le pavillon d'angle de la façade du

sud; la démolition continua, et bientôt il ne resta plus du grand manoir féodal que d'informes débris. Quant aux hôtels, ils restèrent provisoirement debout ; on abattit seulement les parties les plus voisines de la façade qu'il s'agissait de construire. Levau, pendant ce temps, s'était mis en mesure de commencer sa campagne, pressant les démolisseurs, évitant le moindre retard, comme s'il eût eu le pressentiment de ce qui allait lui arriver. Déjà il avait ouvert ses tranchées et arrasé ses fondations, quelques parties de son bâtiment étaient même élevées à huit ou dix pieds hors de terre, lorsqu'au mois de mai 1664 on l'invita à tout suspendre.

Qu'était-il arrivé ? M. de Ratabon n'était plus surintendant des bâtiments ; Colbert avait acheté sa charge et venait d'entrer en fonctions.

Colbert, depuis la mort de Mazarin, n'avait jamais songé à se rendre nécessaire qu'en matière de finances et d'administration ; mais il sentit bientôt que, dans l'intérêt même de ses grands desseins, il lui importait de diriger aussi les goûts et les plaisirs du roi. Celui-ci jusquelà s'était contenté de bâtir à la manière de. son aïeul Henri IV, aimant à faire vite et beaucoup.

L'activité infatigable et la grande pratique de Levau lui avaient parfaitement suffi ; mais, en architecture comme dans tout le reste, l'horizon commençait de lui sembler étroit. A cette vraie grandeur que Richelieu et Mazarin avaient donnée à la France, que lui-même dans son noble, esprit avait d'abord si bien comprise, allait succéder peu à peu la grandeur d'apparat. Colbert devait plus tard essayer vainement d'en arrêter les dispendieuses conséquences; à l'époque où nous sommes, il ne cherchait encore qu'à en favoriser le goût naissant.

Sans attacher trop d'importance au malheur qu'avait Levau d'avoir été l'architecte et l'obligé de Fouquet, nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que ce n'était pas un titre au bon vouloir du nouveau surintendant. Plus on fouille les secrets détails de ce moment du règne de Louis XIV, où le monde des arts, aussi bien que des lettres, se divise en deux camps, où le vieil esprit français, l'esprit trouvère, qu'on nous passe ce mot, se voit brusquement détrôné au profit du nouvel esprit de cour, plus on retrouve à chaque pas, comme une des causes accidentelles de ces déchirements et de ces divisions, la catastrophe de Fouquet. Quoi qu'il en soit, Colbert, à peine entré dans sa

charge nouvelle, ne tarda pas à inspirer au roi de grands doutes sur le mérite du projet de Levau. C'était là, disait-il, un parti trop mesquin pour un si grand morceau que l'entrée du palais d'un grand roi. L'auteur était sans doute un habile homme, mais ce qu'il proposait sentait son ancien goût. Il fallait consulter, faire examiner ce projet par tous les architectes de Paris, puis les inviter eux-mêmes à faire aussi des projets, en promettant de faire exécuter celui que le roi trouverait à son gré. — Devant un tel tribunal, Levau était condamné d'avance ; Colbert ne pouvait l'ignorer. Quant au roi, il ne résista pas longtemps ; encouragé dans son penchant, il autorisa et la consultation et le concours que lui demandait Colbert.

Nous voici parvenus à ce qu'on peut appeler la seconde série des travaux de Louis XIV au Louvre, travaux empreints du nouvel esprit du règne. Cette même pompe un peu conventionnelle, dont nos poètes même les plus exquis vont commencer à n'être pas exempts, l'art de bâtir devait s'y conformer aussi bien que tous les autres arts. Deux traits caractéristiques signaleront cette nouvelle période : d'une part, le triomphe éclatant, incontesté,

de Yordre colossal; de l'autre, la déroute complète de notre ancienne et sincère façon de couvrir nos monuments. Les combles en saillie, ces grands toits, aussi vieux que la France et son climat, vont être condamnés comme une excroissance inutile et sans majesté ; réputés bourgeois, presque frondeurs, ils seront, Dieu sait jusqu'à quand, bannis de nos constructions monumentales, et nos professeurs d'architecture, voire les plus sages et les plus modérés, ne tarderont pas à proclamer cet axiome : que, dans la décoration d'un palais, les combles apparents soiit contraires à la bienséance*. Chose étrange, cette révolution tout italienne, que Serlio et sa colonie avaient en vain prêchée à Fontainebleau, que notre école tout entière, malgré ses dissidences, avait pendant plus d'un siècle constamment repoussée, la voilà qui va s'accomplir, et par qui ? Par un médecin de la faculté de Paris !

Au nombre des projets qui furent présentés à Colbert, et qu'il fit exposer en public vers l'automne de cette même année, il y en eut un qui attira vivement l'attention. Il n'était pas signé, et personne n'en soupçonnait l'au-

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