LE LOUVRE SOUS LOUIS XIV
Il faut glisser rapidement et sur la minorité de Louis XIV et sur la Fronde. Ce n'est pas, comme on serait tenté de le croire, que, pendant ces temps orageux, on ait cessé de travailler au Louvre ; il y fut fait au contraire d'assez nombreux ouvrages, mais plutôt d'emménagement que de construction. On continua pendant les premiers temps d'ajouter, chaque année, quelques assises à l'aile septentrionale, seulement pour n'avoir pas l'air d'abandonner les projets du feu roi. Les vrais travaux n'étaient plus là. Lemercier et tout son monde ne s'occupaient que des appartements de la régente. Retirée avec son fils au palais Cardinal pour prendre possession du legs de Richelieu, Anne
d'Autriche n'avait pas dessein de s'y établir. Elle voulait être royalement logée, et au rebours de Catherine et de Marie de Médicis, c'était au Louvre qu'elle préparait sa demeure. Elle avait repris et s'était approprié les premiers projets de Catherine, c'est-à-dire la réunion du rez-de-chaussée de la petite galerie aux anciens appartements de la reine. C'est elle qui avait fait disposer les distributions intérieures de ce long rez-de-chaussée, qui, dans le plan de Ducerceau, gravé en 157G, ne forme qu'une seule salle sans aucune division. Elle en avait composé cinq beaux salons de formes diverses, et tous d'une grande magnificence, ainsi qu'on en peut juger par ce qui reste, autour des plafonds, des stucs et des sculptures des Anguier. Quant aux plafonds eux-mêmes, ils étaient l'œuvre d'un talent facile et déjà célèbre, de ce Romanelli que Mazarin allait bientôt appeler à décorer aussi la galerie de son palais. Vers cette même époque, la reine s'était fait faire, dans le pavillon du Roi, cette merveilleuse salle de bain toute tapissée d'or et de marbre, que Sauvai ne peut se lasser d'admirer et de décrire ; elle avait aussi, non loin de là, fait précédemment construire, à peu près dans l'emplacement qui forme aujourd'hui la cage
de l'escalier du Musée, une salle de spectacle dont quelques substructions se laissent encore deviner dans l'habitation du concierge, et qui servit aux divertissements de la cour jusqu'au moment où Louis XIV éleva dans les Tuileries le théâtre qu'on y voit encore.
Tous ces travaux et beaucoup d'autres de même sorte, ne peuvent être qu'indiqués par nous. Décrire les remaniements continuels qu'a subis l'intérieur de ce palais, serait une tâche infinie ; nous ne cherchons à nous rendre compte que des changements de quelque importance qui ont modifié son aspect extérieur. Or, c'est seulement en 1660 que commence sous Louis XIV, une première série de travaux de ce genre. Mazarin vivait encore, puissant et respecté ; il venait de marier le roi et de donner la paix à la France. Il voulut que, dans la capitale, le traité des Pyrénées ne fût pas célébré seulement par des fêtes et des jeux, mais par spectacle plus durable, par de grandes et belles constructions. Une autre cause avait aidé à cette grande reprise des travaux. Lemercier venait de mourir, dans la plus honorable pauvreté, après trente ans et plus de cette grande charge de premier architecte du roi. Bien que jusqu'au dernier jour il se lut occupé du Lou-
vre, et que de temps en temps il proposât des projets d'achèvement, il n'était plus d'âge à les exécuter. Son successeur, au contraire, Louis Levau, avait, quoique approchant de la soixantaine, toute l'activité d'un jeune homme. C'était comme Lemercier un artiste sérieux et instruit; plus animé, plus hardi, mais moins correct, et professant moins de respect pour nos maîtres du seizième siècle, tout en conservant en partie les traditions de leur école. Il devait sa nouvelle position à Fouquet, alors encore puissant, quoique bien près de sa chute. C'était Levau qui avait construit pour le surintendant le splendide château de Vaux-le-Vicomte. Fouquet, dès 1653, lui avait ouvert les portes de la direction des bâtiments royaux, et il mettait le comble à sa fortune en le faisant héritier de Lemercier. Nous signalons cette origine de la faveur de Levau, parce que bientôt, en devenant une des causes de sa disgrâce, elle provoquera un immense changement, une vraie révolution dans l'avenir du Louvre.
A peine entré en charge, Levau était à l'œuvre sur plusieurs points à la fois. Du côté des Tuileries, il fondait et construisait à neuf le pavillon Marsan et le corps du logis contigu ; puis il restaurait et remaniait de fond en comble
le reste de l'édifice, raccordant à sa manière et d'une façon un peu brutale tous ces styles différents, supprimant à Bullant son charmant étage supérieur, donnant au pavillon central de Delorme cette ampleur sous laquelle allait disparaître sa fine et gracieuse coupole, ampleur si regrettable, mais commandée en quelque sorte par le gigantesque voisinage du pavillon de Flore ; du côté de la rivière, il entreprenait le ravalement de la partie de la grande galerie élevée par Ducerceau, et faisait sculpter dans les frontons d'Henri IV le soleil de Louis XIV ; dans la cour du Louvre enfin il continuait cette aile septentrionale que Lemercier avait fait avancer à si petits pas depuis dix-sept ans, et en même temps il commençait la prolongation de l'aile méridionale, travail tout nouveau, qui exigeait qu'on fît d'abord disparaître la vieille tour ronde qui flanquait l'angle sud-est de l'ancien Louvre 1, et dont le toit pointu et les flancs crevassés, en s'accolant à la façade de Lescot, parallèle à la rivière, produisaient cet étrange contraste qu'expriment si finement plusieurs eaux-fortes d'Israël Sylvestre, antérieures à 1660. Outre cette tour de Charles V,