Blondel, Architecture françoise, t. IV, p
teur. C'était un dessin très fini, très rendu, représentant une longue série de colonnes corinthiennes, accouplées deux à deux, et posées sur un immense soubassement. Au-dessus de l'entablement porté sur ces colonnes régnait, en guise de toit, un simple cordon de balustres à jour dont la ligne horizontale se dessinait sur le ciel. Que voulait dire ce splendide péristyle? Était-ce un jeu d'esprit pour faire valoir la main d'un dessinateur habile, un de ces plans idéalement conçus, sans condition de mœurs ni de climat, qui vous transportent en rêve devant les ruines de Balbeck et de Palmyre ? Cet édifice sans fenêtres, car ni le soubassement, ni le fond du péristyle n'étaient percés de la moindre ouverture, pouvait-il servir de frontispisce à un palais habité, et surtout à ce palais du Louvre dont il ne rappelait aucun des caractères, dont il contrariait toutes les proportions ? C'était pourtant là le projet qui, après bien des vicissitudes, comme nous allons le voir, devait, dans cette lutte, sortir victorieux. A la cour, comme à la ville, on se perdait en conjectures sur l'auteur de cette brillante fantaisie. Colbert seul savait son nom, on le lui avait dit à l'oreille.
Ce grand ministre avait le bon esprit de se
sentir novice dans les questions qu'il n'avait point apprises; peu artiste de sa nature, comprenant mieux l'utile que le beau, plus apte à diriger l'achèvement du canal de Languedoc que la décoration du Louvre, il avait, dès son entrée à la surintendance, attaché à sa personne une espèce de petit conseil secret composé de gens de lettres et d'amateurs des arts dont il se réservait de prendre les avis. L'âme de ce comité était Charles Perrault, esprit actif, un peu léger, plein de finesse et de savoir faire, qui, par ses seuls écrits semés de paradoxes et d'éclairs de bon sens, aurait eu chance de voir vivre son nom, même sans les épigrammes de Boileau. Perrault avait deux frères beaucoup plus âgés que lui : l'un, qui lui avait servi de père, et chez lequel il avait été commis pendant dix ans, était receveur général des finances à Paris; l'autre, docteur en médecine, versé dans toutes les sciences exactes, habile surtout en physique, et dessinant en perfection la mécanique et l'architecture. Charles nous dit, dans ses Mémoires, que la première pensée du péristyle était de lui, qu'il l'avait communiquée à son frère, lequel, après l'avoir fort embellie, en avait fait ce dessin dont personne ne devinait l'auteur. Ce qui peut donner crédit à cette con-
fidence un'peu présomptueuse, c'est la façon dont Charles Perrault devait travailler au succès de l'œuvre fraternelle : à ces efforts persévérants, infatigables, on reconnaît le cœur d'un père. Assurément il n'est pas douteux que c'est Claude qui a bâti la colonnade du Louvre, mais il est au moins aussi vrai que c'est Charles qui l'a fait bâtir.
Il nous apprend qu'avant l'exposition publique, il avait eu soin de montrer le dessin à Colbert, que celui-ci en fut content, charmé surtout des éloges qu'on en fit. Mais comme à ces éloges s'étaient mêlées quelques critiques judicieuses, comme les architectes, qui tous avaient blâmé le projet de Levau, n'étaient guère moins sévères pour le projet anonyme, Colbert était embarrassé. Il eut l'idée de demander à Rome les lumières qu'il ne trouvait point à Paris. Charles Perrault, comme premier commis de la surintendance, reçut l'ordre d'expédier les projets de tous les concurrents, et de demander l'avis des architectes romains. L'envoi fut fait; seulement, par une habile négligence, Perrault oublia d'y comprendre un dessin, c'était celui de son frère. Les architectes romains firent une critique foudroyante du projet de Levau, mais ne donnèrent pas une
idée. Pendant ce temps, on allait répétant aux oreilles du roi que ce n'étaient pas des avis, mais un homme qu'il fallait demander à l'Italie ; qu'on trouverait à Rome le successeur de Michel-Ange, le prodigieux génie qui avait élevé les colonnades de Saint-Pierre, la place Navone, et tant d'autres merveilles, il cavalière Bernini, ou, comme on disait alors en France, le cavalier Bernin ; que lui seul était l'homme qu'il fallait au roi ; que, s'il consentait à quitter son pays, le Louvre deviendrait le premier palais de l'Europe. M. de Bellefonds, l'abbé Benedetti, le cardinal Barberini, citaient à qui mieux mieux les miracles dont ils avaient été témoins, les traits de génie de l'incomparable artiste. Ces propos passaient de bouche en bouche, une sorte de cri public appelait le Bernin. Perrault jugea prudent de laisser passer l'orage, d'autant plus que Colbert trouvait commode d'y céder.
On entama une négociation en règle près de la cour de Rome, car c'était une grave affaire que de décider le pape à se séparer de l'artiste, et surtout l'artiste à quitter son soleil et son pays ; il était dans sa soixante-huitième année, et craignait pour sa santé. Vingt ans plus tôt, en 1644, il s'était déjà refusé aux offres les plus
brillantes et aux instances de Mazarin. Cette fois il voulut bien envoyer des croquis; mais, quant à sa personne, il persista dans son refus. On pensa qu'une lettre de la main du roi luimême pourrait seule triompher de sa résistance. La lettre fut écrite le 11 avril 10(35, et portée par l'abbé Benedetti. Le roi chargea en même temps le duc de Créquy, son ambassadeur à Rome, d'aller en sortant de chez le saint-père, et avec le même cérémonial, chez le cavalier Bernin le prier de venir en France.
Le Bernin quitta Rome; les honneurs qu'il reçut en partant, et dans les villes d'Italie qu'il traversa, dépassent toute croyance ; puis quand il fut en France, à partir du pont Beauvoisin, chaque ville où il mit les pieds lui offrit des compliments et des présents ; à Lyon même, où ce devoir n'était dû qu'aux princes du sang, on s'en acquitta pour lui. Des gens du roi lui apprêtaient à manger sur sa route, et quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel de Sa Majesté, M. de Chantelou, qui avait visité l'Italie et parlait bien l'italien, fut envoyé jusqu'à Juvisy pour le recevoir, lui tenir compagnie et le suivre partout où il irait.
On le logea dans l'hôtel de Frontenac, qu'on avait fait meubler pour lui. Outre les meubles
de la couronne on lui donna une table bien servie et des gens à ses ordres. Peu de jours après son arrivée, le 5 juillet 1665, il salua le roi à Saint-Germain en Laye et en fut admirablement reçu. Admis à présenter ses dessins, il obtint qu'il en serait fait mystère : les dessins furent tendus dans un cabinet où personne ne devait pénétrer que lui, Colbert et M. de Chantelou.
Quinze jours se passèrent sans que Charles Perrault, impatient, comme on le pense, de connaître ces dessins, pût venir à bout de les voir. Enfin, c'est lui qui le raconte, grâce à un sieur Fossier qui avait ordre de fournir au Bernin ce qui lui serait nécessaire pour dessiner, il parvint à s'introduire dans le mystérieux cabinet. « M. Colbert, dit-il, me demanda si » j'avais vu les dessins, et je lui répondis que » non. (Je puis assurer que c'est la seule fois » que je n'ai pas dit la vérité à ce ministre.) » C'est, me dit-il, quelque chose de grand. — Il y » a, sans doute, des colonnes isolées, lui répon- » dis-je? — Non, reprit-il, elles sont au tiers du » mur. — La porte est fort grande, lui dis-je? — » Non, répliqua-t-il, elle n'est pas plus grande » que la porte de la cour des cuisines. Je lui dis » encore quelque autre chose de semblable qui
» allait à lui faire remarquer que le cavalier » Bernin était tombé dans les même défauts que » l'on reprochait aux dessins de M. Levau et de » la plupart des autres architectes, et ce fut à » cette intention que je feignis de ne point con- » naître les dessins du cavalier ; ces critiques » devant avoir plus de force, ne les ayant pas » vus, que si je les eusses faites après les avoir » examinés, outre que je n'aurais peut-être pas » osé en dire alors mon avis avec autant de li- » berté. »
On peut juger par cet échantillon, quelles embuscades se dressaient, et de quelles armes on allait faire usage. Les Perrault ne conspiraient pas seuls ; Levau, son gendre et ses nombreux amis, travaillaient de leur côté contre l'ennemi commun ; puis, avec eux, une foule d'artistes n'aspirant pas à l'héritage, mais furieux de cet excès d'honneurs rendus à un étranger ; puis enfin le plus acharné peut-être, Lebrun, dont les projets de domination suprême allaient s'évanouir si un tel homme s'établissait en France. Il fallait, à tout prix, le débusquer de la cour, le ruiner dans l'esprit du monarque. Seul contre tous, que pouvait le cavalier? Le sol était miné sous ses pas. Ce petit homme, un peu trapu, de bonne mine, à l'air hardi, à l'es-
prit vif et brillant, s'était d'abord mis fort à l'aise ; beau parleur, et comme dit Perrault, « tout plein de sentences, de paraboles, d'his- *» toriettes, de bons mots dont il assaisonnait » ses réponses, » sa pantomime italienne, son enthousiasme en parlant des beaux-arts, de Michel-Ange et de lui-même, faisaient ouvrir de grands yeux à nos hommes de cour, et donnaient à ses adversaires beau jeu pour le rendre ridicule et l'affubler du nom de charlatan. Quand il s'aperçut du danger, il essaya de changer d'allures, prit garde à ses paroles, et s'observa surtout chaque fois qu'on lui faisait voir des ouvrages de nos artistes vivants ; ceuxci n'en furent que plus irrités. Lebrun disait avec aigreur : « Il n'est silencieux que devant » mes tableaux. » Ne sachant plus comment s'y prendre, le pauvre cavalier se réfugia dans le travail . Mais là ses tribulations redoublèrent. Il avait fait venir de Rome des ouvriers maçons, des muratori, s'imaginant, comme autrefois Benvenuto Cellini, qu'il venait chez des gens qui ne savaient pas même faire du mortier. Ces muratori devaient donner des leçons à nos entrepreneurs, et leur apprendre à bâtir comme à Rome. Ceux-ci ne voulurent point, prétendant que, s'ils écoutaient ces étrangers, s'ils
établissaient leurs fondations sur des moellons jetés à l'aventure, non équarris et mouillés avant d'être mis en œuvre, leurs murailles ne tiendraient pas debout. La querelle s'anima, il fallut que Colbert intervînt et ordonnât de faire un essai des deux sortes de constructions. Les muratori bâtirent, à leur manière, deux murs de six pieds de haut, sur lesquels ils firent une voûte également à leur façon ; nos maçons élevèrent des murs de même hauteur, une voûte de même forme, avec les mêmes matériaux, mais employés à la française ; puis on chargea fortement les deux voûtes, et l'italienne s'écroula. Les muratori, stupéfaits, s'excusèrent en prétextant qu'ils ne connaissaient pas la qualité des matériaux ! maison pense quel éclat de rire ce fut du côté des Français.
Colbert ne riait point : ces débuts lui semblaient de triste augure. Il avait les oreilles rebattues d'avis officieux ; c'était à qui l'avertirait qu'il prît garde à ce faux grand homme. Le roi, de son côté, perdait un peu de confiance, et commençait à le laisser voir. Charles Perrault crut le moment venu de démasquer ses batteries. Il écrivit un mémoire sur le projet de Bernin, et le fit passer à Colbert, qui était alors à Saint-Germain auprès du roi. Dans ce mémoire,
il ne se bornait pas à relever tous les défauts d'architecture qu'il avait pu décronvrir, il signalait surtout, connaissant l'esprit de son lecteur, le manque de convenance dans les distributions intérieures, l'oubli de tous les dégagements nécessaires au service du roi, minuties, disait-il, qu'un si grand architecte a sans doute trouvées trop au-dessous de lui. La première fois qu'il revit le ministre après l'envoi de son mémoire, il l'aborda d'un air inquiet et le pria de lui dire s'il y avait de l'imprudence dans la liberté qu'il avait prise. « Vous avez bien fait, dit Colbert, continuez ; on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance. Je ne comprends pas comment cet homme l'entend, de nous donner un dessin où il y a tant de choses mal conçues. » Dès ce moment, ajoute Perrault, M. Colbert vit bien qu'il s'était mal adressé ; mais il fallait soutenir la gageure.
En effet, après avoir fait venir, avec tant de bruit et d'éclat, un homme de cette renommée, pouvait-on le renvoyer avant qu'il eût rien fait ? Le jour fut pris pour poser la première pierre. Le nouveau plan n'ayant aucun rapport avec celui de Levau, il avait fallu détruire les fondations faites l'année précédente et creuser de nouvelles tranchées. Le roi y descendit en
grande cérémonie le 17 octobre 1665, prit la truelle des mains de Colbert, auquel le .Bernin venait de la présenter, et cimenta le premier fondement de cette construction, qui, comme la précédente, ne devait pas dépasser le sol.
On commença pourtant à travailler avec ardeur. Au bout d'un mois, les fondations inférieures étaient jetées sur toute la ligne, mais l'artiste était à bout de patience. Harcelé par Colbert, qui, sur les instigations de Perrault, lui demandait tantôt d'agrandir telle salle des appartements du roi, tantôt d'ajouter des logements nouveaux ou de changer les distributions convenues ; poursuivi jusque dans son propre atelier par ce même Perrault, qui profitait de son titre de premier commis de l'intendance pour s'en venir en personne contrôler ce que faisaient ses dessinateurs, il ne put contenir sa colère et déclara à M. de Chantelou « qu'il en avait assez ; qu'on le traitait en petit garçon ; que ces gens-là faisaient les habiles et n'y entendaient rien; qu'il voulait s'en aller ». Sur les prières de M. de Chantelou, il se calma d'abord; mais, vers la fin de novembre, les premiers froids s'étant fait sentir, il en fut effrayé au moins autant que des intrigues qui se tramaient contre lui, et demanda hautement qu'on le lais-
sât partir. Colbert exprima des regrets et fit quelques instances ; mais en même temps, comme s'il eût craint un changement de résolution, il courut à Saint-Germain et obtint l'agrément du roi. Louis XIV voulut faire à son hôte des adieux magnifiques. Il envoya, la veille de son départ, trois mille louis d'or avec un brevet de 12,000 livres de pension par an, et un autre brevet de 1,200 livres pour son fils. Ce fut Charles Perrault qui se trouva chargé de porter lui-même, en trois sacs, ces trois mille louis d'or, presque aussi satisfait que s'il les avait reçus.
Le Bernin s'en retournait à Rome, charmé d'être si bien sorti d'un aussi mauvais pas, et avec la promesse du roi que son projet ne serait pas abandonné. Son élève favori, Matteo Rossi (qu'on nommait chez nous Mathias) restait à Paris, chargé de continuer les travaux. Ce n'était pas le compte de Perrault. Colbert, de son côté, n'eût pas été fâché de n'avoir plus affaire à ces imaginations italiennes qui fatiguaient son esprit méthodique. Mais la promesse du roi ne permettait pas de renvoyer Matteo. Pour lever tous les scrupules, Perrault fit un nouveau mémoire, qu'il qualifie lui-même de fort pressant et fort décisif. Il priait le ministre de
vouloir bien considérer que la promesse du roi n'était que conditionnelle ; qu'on avait toujours dit au cavalier Bernin qu'il devait respecter l'ancien Louvre, l'achever, mais n'en rien détruire ; que le roi lui avait lui-même fait connaître sa volonté de ne point abattre ce qu'avaient élevé les rois ses prédécesseurs ; que dans ses premiers croquis, le cavalier semblait s'être soumis à la volonté du roi, mais que ses projets définitifs, complétés pendant son séjour à Paris, ne laissaient rien subsister du vieux Louvre, puisque, pour suivre ces plans, il fallait, d'une part, raser les dômes du milieu des façades ; de l'autre, bâtir en avant des quatre côtés de la cour de gigantesques portiques ; que, masquer ainsi les façades de Henri III et de Louis XIII, en ôter les colonnes, les corniches et tous les ornements, les convertir en murs de refend, c'était en réalité les abattre, aussi bien qu'on ruine un tableau en appliquant sur sa toile une peinture nouvelle ; que dès lors, le cavalier n'ayant point obéi au roi, le roi n'était point engagé.
L'argument parut décisif. L'hiver avait fait suspendre l'achèvement des fondations ; on attendit quelque temps ; puis, quand le printemps fut venu, Matteo, dont Perrault, on ne sait trop
comment, avait gagné les bonnes grâces, ne demanda pas mieux que de partir pour l'Italie, bien payé, et laissant là le projet de son maître désormais abandonné.
Perrault avait mis le doigt sur le défaut de la cuirasse ; le plan qu'il combattait détruisait l'ancien Louvre, mais ce n'était pas à lui d'affecter ce grand zèle pour la conservation de notre vieux chef-d'œuvre, puisque le projet de son frère, avec moins de franchise, avait, peu s'en faut, les mêmes conséquences que le plan du Bernin. Que celui-ci fît peu de cas des façades de Lescot, qu'il n'en sentît ni le charme ni la délicatesse, il n'y a rien là qui nous étonne. Il n'avait, depuis son enfance, vécu qu'en Michel- Ange ; habitué à ne comprendre la beauté que sous ses formes énergiques, et croyant, à plus forte raison, la majesté inséparable de la grandeur matérielle, pouvait-il ne pas appliquer ses principes aux façades de son Louvre, à celle de l'est, à celle du bord de l'eau et surtout à celle qui regardait les Tuileries, la plus riche de toutes dans son plan ? Dès lors c'eût été une inconséquence que de conserver, dans l'intérieur de cette cour, ces petits ordres superposés qui lui semblaient des joujoux d'enfants : en les masquant par un ordre colossal, il n'avait fait
qu'obéir, en esprit vigoureux qui va jusqu'au bout de son système, à un sentiment d'harmonie, à une juste horreur des disparates et des incohérences.
Dieu merci, on ne l'a pas laissé faire! mais on n'a pas compris non plus quel danger c'était pour le Louvre, que de faire les frais d'apprentissage d'un architecte amateur, d'un savant monté à l'art par les mathématiques, déplorable chemin qui tantôt conduit à la sécheresse, tantôt au luxe abstrait, c'est-à-dire sans raison. En lui livrant cette entrée du palais pour la couvrir de colonnes non moins grandes que celles du fougueux Italien, ne devait-on pas prévoir qu'on préparait, entre le dedans et le dehors, non seulement une discordance de style, mais une disproportion matérielle? Que ces façades intérieures, pour lesquelles on professait de si beaux sentiments, seraient bientôt comdamnées, par la surélévation de l'intérieur, à subir des additions presque aussi déshonorantes que le placage dont par bonheur on venait de les préserver? Plût à Dieu qu'on se fût lancé de nouveau dans les consultations, dans les concours; qu'on eût interrogé, écouté, gagné du temps ! Ne pouvait-on rien attendre de nos artistes de profession? Si Levau, après tous ses
déboires, était découragé, s'il lui manquait, pour une telle tâche, un peu de style et de distinction, n'y avait-il donc personne en état de mieux faire? Le projet de Jean Marot, à peine examiné dans le concours, ne reposait-il pas sur une donnée intelligente ? Conçue dans l'esprit de Lescot, sa façade, après quelques corrections de détail, ne pouvait-elle pas devenir un excellent frontispice du Louvre? N'avait-on rien à espérer non plus du vieux François Mansard, qui vivait encore, et de François Blondel, qui venait de débuter? Et si un homme supérieur à ceuxlà, selon nous, un esprit expressif et pur, égaré comme Le Sueur dans cette bruyante époque, si Libéral Bruant eût été convoqué à concourir, s'il eût vaincu cette timidité qui le tenait à l'écart, l'inspiration ne lui fût-elle pas venue, à lui qui, dans l'unique occasion qui lui ait été donnée de conduire seul un grand monument, a fait le vrai chef-d'œuvre de son temps, la grande cour des Invalides, ce cloître militaire, dont la destination est si admirablement écrite sur ces mâles arcades, sur ces sobres profils ? Mais tous ces hommes, Bruant surtout, étaient des représentants du vieil esprit français, et il était écrit que l'avenir ne leur appartenait plus. Ce qui garantissait à Perrault son triomphe, indé-
pendamment de tous les coups d'épaule que lui donnait son frère, c'était la magnificence, le séduisant éclat, l'emphase de son projet. Le roi y trouvait en partie cette splendeur dispendieuse qui l'avait charmé dans les projets du Bernin; il avait hâte de prouver au monde que, s'il avait renvoyé l'architecte et renoncé à ses projets, ce n'était point par peur de la dépense. Aussi, lorsque Colbert, quelque temps après le départ de Matteo, s'en vint à Saint-Germain demander d'après quel plan on reprendrait les fondations, s'il fallait suivre le dessin de Perrault ou bien en revenir au projet d'abord approuvé, au projet de Levau, le roi n'hésita pas, tout en faisant semblant d'interroger son ministre. Les deux dessins étaient devant ses yeux : « Lequel préférez-vous? » dit-il. — Colbert, soit calcul d'habile courtisan, qui voulait laisser l'honneur du choix à son maître, soit retour sincère à ses penchants financiers, répondit: « Si j'en avais le pouvoir, je choisirais celui qui n'a pas de galerie, parce qu'il sera moins coûteux. — Et moi, reprit le roi, je choisis l'autre, parce qu'il est plus majestueux. »
Malgré cette déclaration solennelle, rien n'était décidé ; et six mois se passèrent sans que Colbert osât prendre sur lui de confier un tel
travail à un homme qui n'avait encore rien construit. Ce qui le troublait surtout, c'était d'entendre les gens du métier soutenir tous que ce péristyle ne pourrait tenir debout, qu'il avait trop de profondeur; que les plates-bandes d'un si large plafond, surchargées par le poids des caissons qu'elles devaient soutenir, auraient bientôt poussé les colonnes au vide et jeté tout à bas. L'objection était sérieuse, sans compter que les mauvais plaisants se mêlaient de la partie, et disaient que l'architecture était sans doute bien malade, puisqu'on allait lui donner un médecin. Charles Perrault sentit que, pour ne pas tout perdre, il fallait transiger. Il fît un troisième mémoire, où il offrait un moyen de décharger le ministre de toute responsabilité : c'était de mettre son frère en tutelle sous la direction d'un conseil qui reviserait les plans, conduirait la construction, et sans l'avis duquel rien ne pourrait être fait. Le comble de l'habileté fut de demander, « par amour de la paix », que Levau fît partie de ce conseil. Dès lors, disait Perrault, tout rentrera dans l'ordre naturel ; l'auteur du plan rentrera dans l'ombre, et ce sera, comme il est juste, le premier architecte du roi qui sera effectivement chargé de construire le palais du souverain. Il demandait seu-
lement que Lebrun fût membre du comité comme Levau, que Colbert voulût bien prendre la présidence et lui permît à lui de tenir la plume en qualité de secrétaire. .
L'expédient fut adopté, et de ce jour les obstacles disparurent. Les travaux, interrompus depuis le printemps de 1666, recommencèrent à la fin de l'année. On ne fit d'abord que détruire les fondations du Bernin, comme leBernin avait détruit les fondations de Levau ; mais cette fois on allait bâtir pour tout de bon. Dès l'ouverture de la campagne, en 1667, la construction fut vivement poussée, et au bout de trois ans, en 1670, la façade était élevée, mais non sculptée. Les grosses constructions n'avaient même pas reçu leur complément ; car ce n'est qu'en 1674 que fut terminé le fronton central. Ce retard provenait de l'idée que Perrault s'était mise en tête de n'employer qu'une seule pierre pour chacune des corniches rampantes de ce fronton. Tour de force inutile, qui plaisait à son esprit inventif. Il avait fait extraire, des carrières deMeudon, deux énormes pierres, longues de plus de cinquante pieds. Il prit des peines infinies pour les amènera pied-d'œuvre ; puis, quand on voulut les hisser, ce fut chose impossible. Une machine immense imaginée
exprès, fut construite à grands frais, et, au bout de deux ans, Perrault en vint à son honneur ; les pierres furent mises en place, mais presque aussitôt la gelée les fit fendre : il eût été plus simple de les monter en deux morceaux.
Cette faute n'était ni la seule, ni la plus grave qu'on eût laissé commettre à Perrault. Il ne fallait souffrir à aucun prix qu'il corrigeât, par une armature en fer, le défaut de solidité inhérent à son projet. Les barres de fer, les tirants, les crampons, sont des moyens dont on peut faire usage dans un vieux bâtiment, pour relier tant bien que mal les parties qui se disjoignent ; mais introduire cet expédient dans une construction neuve, établir dès l'origine une solidarité nécessaire entre le fer et la pierre, ce n'est pas rendre un monument plus solide, c'est préparer saruine à coup sûr et dans un délai fatal. On a beau sceller le fer profondément, le peindre, le goudronner, la rouille y pénètre ; il s'oxyde, fait éclater la pierre, et se descelle peu à peu ; bientôt tout cède, tout s'ébranle. La colonnade en est déjà là. Il n'y a pas trois ans qu'une brèche s'est formée dans la corniche : un morceau s'en est détaché. Avec le temps, ces effets iront croissant, et Dieu sait si,
dans un siècle, même à force d'art et d'argent, on pourra maintenir debout ce splendide placage.
Levau, dans le conseil, avait vivement attaqué les armatures en fer, et Lebrun, il faut lui rendre cette justice, s'était rangé à son avis. Mais comme les Perrault tenaient tête, comme le conseil était coupé en deux, force fut à Colbert de trancher à lui seul cette question technique. Pour lever ses inquiétudes, Perrault fit faire un petit modèle avec de petites pierres et de petits tirants de fer de même figure et en même nombre que dans l'ouvrage en grand. Devant cette façade en miniature, on démontra au ministre que le fer ne portait rien, et ne faisait que retenir la poussée des architraves. C'était déjà beaucoup trop. La démonstration n'en parut pas moins suffisante à Colbert, et les armatures furent ordonnées. S'il les eût interdites, il fallait renoncer au projet ; mais alors qu'aurait dit le roi !
Cette question de solidité fut la seule qu'on agita sérieusement. Il y en avait pourtant bien d'autres tout aussi graves. Comprend-on par exemple, qu'on n'ait pas dit à Perrault: Le Louvre a quatre cent soixante-seize pieds de long, la façade que vous nous proposez en a cinq
cent quarante-huit ; voilà soixante-douze pieds de trop, soit trente-six pieds à chaque extrémités. Si nous vous laissons construire, qu'arrivera-t-il ? Votre façade fera saillie sur les ailes latérales, et vous serez conduit, pour cacher cet effet disgracieux, à construire latéralement de nouvelles façades à trente-six pieds en avant de celles qui existent. Or, vous avez dit au Bernin qu'il fallait respecter l'ancien Louvre ; profitez donc de la leçon, et remaniez votre projet. — Il n'est guère probable que Levai! n'ait pas fait cette observation ; comment n'eût-il pas vu qu'il s'agissait d'ensevelir toute vivante sa façade méridionale, son œuvre favorite ! Du côté de l'Oratoire, où aucune rue n'était encore ouverte, où le public ne pénétrait point, on pouvait se résigner, comme l'événement l'a prouvé, à rompre la symétrie et à ne pas déguiser l'étrange et inexplicable saillie de la façade de Perrault : mais du côté de la rivière, en vue de tout Paris, une telle anomalie ne pouvait être tolérée. Levau était donc certain que, s'il ne parvenait pas à faire raccourcir la façade de Perrault, c'en était fait de la sienne. Il dut, par conséquent, essayer de se défendre ; seulement il n'y réussit point, soit que Lebrun, cette fois, ne l'eût pas soutenu, soit que l'impa-
tience du roi ou la lassitude de Colbert eussent coupé court au débat.
La sévérité, nous dirions presque les tracasseries du conseil et de Colbert ne portèrent que sur des points de détail. Ainsi, Perrault avait voulu ne pratiquer aucune ouverture dans son soubassement, et, son système décoratif admis, il avait certainement raison. Il se proposait seulement d'interrompre la monotonie de cette longue muraille par de grands trophées, sculptés en haut-relief au-dessous de chaque couple de colonnes. On exigea qu'il ouvrît des fenêtres, et, sous prétexte de mettre la nouvelle façade en rapport avec les parties du Louvre déjà construites, on voulut que ces fenêtres eussent les dimensions et le galbe de celles dont Lescot avait fait usage. C'était du respect mal placé ; car ces ouvertures énervent le soubassement sans l'enrichir, et rien ne se marie plus mal que le style épanoui de la colonnade et les chambranles contenus de Lescot. Enfin Perrault avait aussi dessein, et pour cause, de ne point ouvrir de fenêtres sous son péristyle ; on lui demanda d'en percer ; mais, ces fenêtres ne correspondant pas avec celles de la façade sur la cour, il fallut les boucher presque aussitôt et les remplacer par des niches et des statues. Ce
défaut de parallélisme n'eût pas été si sensible, si le corps de logis eût été double ; par malheur il ne l'était pas, et, dans ces grandes salles sans mur de refend, c'eût été le plus discordant spectacle que deux rangs de fenêtres dont pas une n'était vis-à-vis de l'autre. Bouchées pendant plus d'un siècle, ces fenêtres de la colonnade ont été percées de nouveau il y a cinquante ans, mais seulement à titre d'ouvertures postiches et n'éclairant rien. Perrault n'avait, comme on voit, oublié qu'une chose, c'est que, du côté de la cour, l'emplacement des fenêtres était invariablement fixé par la décoration de Lescot. Cet oubli prouverait, s'il en était besoin, que son projet était conçu et étudié non comme une œuvre sérieuse d'architecture, mais comme un dessin fait pour plaire aux yeux et pour briller dans un concours. De là tant de défauts, tant de lacunes que la pratique a révélés. Toutefois cette brillante conception, exprimée en pierres de taille, n'en conserve pas moins les qualités principales qu'elle avait sur le papier, elle éblouit, elle étonne, elle séduit les yeux; mais sa réputation, étourdissante au début, très grande encore pendant plus d'un siècle, ne peut aller qu'en décroissant à mesure que la réflexion aura
fait ressortir les vices de cette architecture d'apparat.
Pendant la construction, grâce à la combinaison inventée par Charles Perrault et à une certaine discrétion mystérieuse qu'il croyait politique de garder, grâce à la présence assez fréquente de Levau dans les chantiers, le public et même quelques écrivains contemporains ne surent pas exactement quel était le véritable auteur de l'édifice, si bien que Boileau put croire et soutenir de bonne foi que son adversaire se parait des plumes du paon '. Mais bientôt la vérité se fit jour, et Claude Perrault, alors âgé d'environ cinquante-sept ans, admis tout récemment comme physicien à l'Académie des sciences, prit avec plus d'éclat encore une des premières places parmi les artistes de son temps. Sans abandonner les sciences, il se donna dès
1. Ainsi Sauvai, dans son chapitre sur la colonnade, écrit probablement vers 1683, ne prononce même pas le nom de Perrault, et s'exprime ainsi en terminant : « Les travaux (de cette façade) ont été commencés en 1667 et conduits dans l'état où on les voit à présent, en 1670, par les soins et sur les dessins de Louis Levau, né à Paris, premier architecte du roi. François d'Orbay, son élève, ne contribua pas peu à la construction de ce bel ouvrage et c'est à ces deux excellents architectes à qui on doit attribuer toute la gloire du dessin et de l'exécution de ce superbe édifice, malgré tout ce que l'on a publié de contraire. »
lors presque tout entier à l'architecture. Colbert lui confia la construction de l'Observatoire, édifice savamment bâti, mais d'un aspect lourd et bizarre. Puis, après l'Observatoire, Perrault entreprit un monument à la gloire de Louis XIV, grand arc de triomphe qui devait orner l'entrée du Faubourg Saint-Antoine. Les fondements en furent jetés, mais la construction, poursuivie dès lors avec lenteur, ne tarda pas à être abandonnée.
Telle fut la vie d'artiste de Perrault. L'année même où s'achevait la colonnade, en 1670, Levau avait cessé de vivre, affaibli moins par l'âge que par ses chagrins d'architecte. On devait croire que Perrault serait son héritier; mais malgré tout le bien que lui voulait Colbert, il ne fut pas choisi. Le titre de premier architecte du roi tomba aux mains d'un jeune homme de vingt-trois ans, qui jusque-là n'avait encore rien fait que porter, il est vrai, un nom illustré par son oncle. Beaucoup d'esprit, de souplesse et d'audace, de grandes espérances de talent et l'amitié de Lebrun, valurent à Jules Hardouin Mansart cette immense faveur, origine d'une fortune plus éclatante encore.
Perrault, à cette époque, ne pensait qu'à son Louvre; malheureusement le roi n'y pensait
plus. Versailles avait depuis deux ans chassé le Louvre de son esprit. Il ne voulait d'abord que remanier et étendre le petit rendez-vous de chasse de son père, et c'était à Levau qu'il avait commis ce soin, en compensation de ses récents échecs. Levau fit là ses dernières armes. Dans les années 1669 et 1670, les travaux de Versailles prirent sous sa direction une grande importance, et les dépenses commencèrent à égaler, voire même à dépasser de trois ou quatre cent mille livres les sommes employées au Louvre dans cette même période; mais, lorsque le jeune Mansart eût pris la conduite des travaux, ce fut bien autre chose. L'ardeur du roi s'accrut de la fougue complaisante et habile de son nouvel instrument, et, dès la première année, les dépenses de maçonnerie, qui en 1669 n'avaient pas dépassé à Versailles 1,200,000 livres, qui en 1670 n'avaient pas atteint 2 millions, s'élevèrent tout à coup à 3 millions 400,000 livres, tandis qu'au Louvre elles descendirent au-dessous d'un million, tombèrent l'année suivante à 213,000 livres, et furent réduites, dès 1672, à une somme insignifiante, 58,000 livres environ.
Colbert gémissait, fronçait ses noirs sourcils, hasardait de courageuses remontrances, mais
en vain. Il avait compté sur la gloire de terminer le Louvre, il fallut y renoncer. Jusqu'en 1680, on voit encore ce mot Louvre figurer dans les comptes royaux, mais pour des sommes à peine suffisantes à l'entretien de ce qui était fait, sans rien bâtir de nouveau. Puis, à partir de cette époque, il n'est même plus fait mention des dépenses d'entretien; Versailles absorbe tout. On peut donc dire que, pour l'histoire du Louvre, Louis XIV a cessé de régner en 1680, trente-cinq ans avant sa mort.
Perrault survécut près de huit années à la disgrâce du monument où il s'était illustré; mais jusqu'à son dernier jour il composa des plans pour l'achèvement du Louvre. Une partie de ses dessins, recueillie par son frère, est parvenue jusqu'à nous et se conserve à la bibliothèque du Louvre. C'est là qu'on apprend à connaître Perrault, toujours riche et brillant dans ses élévations, subtil et chimérique dans ses plans. Quelques-uns de ses projets pris à part, et par exemple la grande chapelle qu'il voulait élever au centre du Carrousel, le grand escalier qu'il plaçait en avant du pavillon de l'Horloge, du côté des Tuileries, sont de petits chefs-d'œuvre en peinture; les lignes en sont habilement ajustées, les dessins d'un rendu se-
duisant; mais, en exécution, que deviendraient ces projets ? Quels défauts de pratique et de réflexion! Ce sont des jeux d'imagination et de calcul, des combinaisons ne visant qu'à l'effet ; ce ne sont pas des conceptions sérieuses et solides. Pour connaître exactement la portée de cet esprit, il faut jeter les yeux sur le projet d'ensemble qui contient tous les autres, sur son plan de réunion du Louvre et des Tuileries. C'est là la question capitale, le grand problème qu'il s'agit de résoudre aujourd'hui. Eh bien, nous n'hésitons pas à le dire, à la façon dont Perrault l'a tranché, il nous est impossible de regretter qu'il n'ait point eu à sa disposition les millions enfouis à Versailles. En vrai mathématicien, il ne manque pas d'attacher une extrême importance au défaut de parallélisme des deux palais. C'est là un pur enfantillage, comme nous le verrons plus loin. Pour cacher ce défaut, il s'est mis l'esprit à la torture, et jamais on ne devinerait jusqu'où Fa conduit cette horreur d'un angle un peu trop aigu. Il ne se contente pas, comme tant d'autres l'ont proposé depuis, de couper par le milieu ce vaste espace, de faire deux cours au lieu d'une, il en fait seize, non compris la grande cour du Louvre ; et dans un second projet, craignant sans
doute d'avoir été parcimonieux, il va jusqu'à dix-neuf. Ces dix-neufs cours sont de toute forme et de toute grandeur; on y voit des ovales, des octogones, desquadrangles, destrapèzes, des parallélogrammes, toutes les figures de la géométrie ; et comme ces cours sont bordées de bâtiments, comme ces bâtiments épousent leurs formes diverses, c'est un chaos inextricable d'angles qui se heurtent et se contrarient, de constructions qui s'adossent ou se. pénètrent, d'où résulte une telle masse bâtie, qu'il y a pour ainsi dire dans cet ensemble autant de pleins que de vides. Voilà pourtant où aboutit un esprit ingénieux, une vive imagination, un dessinateur consommé, s'avisant de faire de l'art à cinquante ans, sans autre guide que les mathématiques !
Voyons maintenant comment ce même plan fut conçu, à première vue et d'instinct, par un artiste, nous ne voulons pas dire seulement de profession, mais de naissance, par ce Bernin, qui, quoi qu'en dise Charles Perrault, était un autre homme que son frère, un esprit gâté par le faux goût du temps, mais un esprit supérieur, un génie de décadence, mais un véritable génie, témoin ces innombrables monuments qu'il a créés et qui, même au travers de formes molles et
contournées, laissent percer presque tous un caractère d'inexprimable grandeur. Le Bernin ne faisait pas de l'architecture pour se donner occasion de dessiner des feuilles d'acanthe ; il comprenait son art en général d'armée, saisissant d'un coup d'œil les grands effets de masse et les dispositions du terrain. Autant il avait la main lourde pour tracer une élévation, autant il l'avait sûre et hardie pour j alonner les grandes lignes d'un plan. Ses projets de façades, nous l'avons déjà dit, étaient écrasants pour notre Louvre; mais quelle magnifique façon de comprendre les abords du monument ! En avant de la grande entrée, du côté de l'est, il traçait une place immense ouverte jusqu'au Pont-Neuf, et dans cette place, autour d'une statue colossale du roi, étaient groupés des bassins, des fontaines jaillissantes, et tout un système de décoration annonçant les approches d'un palais ; puis, entre le Louvre et les Tuileries, à peine avait-il vu cette grande galerie d'Henri IV se prolongeant au bord de l'eau, que l'idée lui était venue de la répéter du côté opposé, et d'opérer ainsi, non pas seulement la communication, mais la jonction des deux palais. Cette idée est de lui, comme l'atteste M. de Chantelou; sa vue avait percé cette forêt de maisons qui, depuis le
commencement du siècle, s'était interposée entre les deux édifices : il l'abattait dans sa pensée, et cet espace une fois découvert et aplani, croit-on qu'il s'amusât à le découper en petits compartiments ? — « Ce serait un crime, disait-il, que d'obstruer une partie quelconque de cette admirable place, la plus grande qui sera dans le monde. Si vous y bâtissez quelque chose, j'aime autant ce que j'y vois que ce que vous y mettrez. On ferait le tour de l'Europe pour trouver sa pareille, et vous voulez détruire cette grandeur que le hasard vous donne? Pourquoi ? Pour cacher un défaut de parallélisme ! Mais qui saura qu'il existe, ce défaut, quand une fois les maisons seront par terre ? Il n'y aura que les oiseaux qui s'en apercevront. » Voilà ce qu'une simple conjecture de génie lui. faisait affirmer, il y aura bientôt deux cents ans ; que dirait-il donc aujourd'hui !
le louvre depuis louis xiv jusqu'à nos jours
Nous venons de voir que, depuis 1680 jusqu'à la mort de Louis XIV, le Louvre était tombé dans un complet oubli. Il ne fut pas plus heureux sous Louis XV, du moins pendant les deux premiers tiers de son règne. Il y a là une période de soixante-quinze ans qui rappelle les mauvais jours du Louvre féodal, depuis la mort de Charles V jusqu'à François Ier. Aux deux époques, le monument n'est resté debout que par son poids, par sa masse, se dégradant de jour en jour, sans que personne en prît ni pitié ni souci.
Pour nous faire une idée des conséquences de ce long abandon, commençons par constater dans quel état Perrault avait laissé le Louvre.
La colonnade était bâtie et complètement sculptée, mais le corps de logis auquel elle est adossée n'était pas terminé du côté de la cour; les deux premiers étages, reproduction pure et simple de ce qui existait vis-à-vis, avaient été promptement élevés; il n'en avait pas été de même de l'étage supérieur. Là, grâce à la colonnade, on ne pouvait plus copier; reproduire l'attique de Lescot et le toit qui le surmonte, c'était risquer qu'un spectateur, placé de l'autre côté de la cour, aperçût par-dessus le toit le revers des balustres de la colonnade, ce qui eût été du plus étrange effet. Il fallait donc nécessairement composer un étage en remplacement de l'attique, et lui donner assez d'élévation pour atteindre à peu près le niveau de la colonnade ; il fallait, en outre, que ce nouvel étage ne fût surmonté d'aucun comble apparent, et qu'il se terminât, comme la colonnade, en plate-forme à l'italienne.
Perrault imagina bien des combinaisons, une entre autres qui consistait à répéter tout autour de la cour les grandes cariatides de Sarrazin ; mais cette fantaisie, dont il nous a conservé le dessin, était d'une accablante lourdeur. Tl renonça donc à ces cent quarante figures de femmes rangées sur la même ligne, et, après
d'autres essais et de longs tâtonnements, se résigna tout platement à répéter, en guise d'attique, la décoration du premier étage, plaçant ainsi l'un au-dessus de l'autre deux ordres composites d'égale importance et de même forme, diversifiés seulement par quelques détails imperceptibles à l'œil nu. Vers 1680, on pouvait déjà sentir la désespérante monotonie de cette disposition, car le troisième ordre était presque entièrement construit sur toute la longueur de cette façade, mais il n'était ni sculpté ni couvert. Perrault l'avait prolongé en retour d'équerre jusqu'au tiers environ du corps de logis du nord, et là encore les couvertures faisaient défaut. Enfin, du côté de la rivière, la nouvelle façade, commencée l'année même de la mort de Levau, avait été très rapidement montée, mais quelques pierres manquaient çà et là dans le sommet de la corniche ; les chapiteaux des pilastres, les chambranles des fenêtres, toutes les parties destinées à la sculpture, n'étaient qu'à peine épannelées; c'était une grande devanture à jour que quelques chaînes de pierres rattachaient de distance en distance à la façade de Levau. — Quant à cette façade, elle était restée intacte mais comme claquemurée, et rien ne peut donner l'idée de
l'étrange figure que faisaient son grand dôme central et les toits aigus de ses deux pavillons latéraux s'élevant au-dessus et en arrière des nouvelles constructions couvertes de leurs échafaudages. L'espoir de reprendre les travaux avait fait maintenir longtemps cette enveloppe de charpente ; mais à la fin, comme elle tombait de pourriture, il fallut l'enlever. Dès lors il n'y eut plus aucun moyen de nettoyer et d'entretenir les pierres de la nouvelle façade ; le vent, la pluie, la poussière, y firent germer tout un jardin; la colonnade, de son côté, et l'aile septentrionale, restées aussi sans couverture, ne tardèrent point à verdir. C'étaient, à perte de vue, des champs de giroflées et de tous ces feuillages qui se plaisent aux ruines.
Si du moins ce malheureux monument n'avait eu pour ennemi que cette végétation parasite et les injures du temps; mais les hommes s'en étaient emparés et l'outrageaient bien mieux encore ! Du vivant de Louis XIV cette invasion s'était contenue dans de certaines bornes. On s'était contenté de concéder des logements à quelques officiers de la couronne, et, par faveur singulière, des ateliers à quelques artistes éminents. C'était aussi une hospitalité inoffensive que celle qu'avait donnée le roi à plusieurs
corps savants, à l'Académie française, aux Académies des inscriptions et des sciences, à l'Académie de peinture et de sculpture, puis enfin à l'Académie d'architecture. Mais sous la régence et dans les vingt-cinq ou trente années qui suivirent, il n'y eut plus un rapin en faveur qui ne s'arrogeât le droit d'avoir au Louvre un atelier, pas un valet de cour qui n'y introduisît sa famille. Pour décupler les logements, il fallut entresoler presque toutes les grandes salles, les couper de deux ou trois cloisons, ouvrir dans l'épaisseur des murs des cages d'escaliers, des gaines de cheminée. De tous côtés et à tous les étages, on vit des tuyaux de poêle vomir la suie et la fumée. C'était une grande hôtellerie où chacun faisait son lit à sa façon et travaillait pour soi. Ceux qui avaient des chevaux trouvaient moyen de les loger. Le vestibule qui fait face à la rue du Coq servait de remise à cinq voitures et d'écurie à quatorze chevaux. M. le duc de Nevers avait sa petite écurie dans une des salles occupées aujourd'hui par les sculptures de la renaissance ; M. de Champlot et M. de Tessé avaient installé leurs carrosses et leurs chevaux dans la grande salle des moulages. Mais ce n'était pas tout. Pour aider à cette dégradation intérieure, on avait adossé aux fa-
çades extérieures, et plus particulièrement au soubassement de la colonnade, les établissements les mieux faits pour ronger un monument à sa base. Ainsi, dans l'ancien hôtel de Longueville, démoli seulement en partie comme nous l'avons dit, on avait transporté la poste aux chevaux et les relais du royaume. Les chevaux avaient leurs mangeoires contre le mur de la colonnade, et les poutres du hangar qui les couvrait étaient scellées dans le mur. Tout à côté, on avait placé les écuries de la reine, et sur les ruines du Petit-Bourbon s'élevaient des appentis en bois qui pouvaient à chaque instant prendre feu et calciner les pierres du voisinage. Enfin, dans l'intérieur même de la cour du Louvre, un certain nombre de barraques construites, lors de la grande activité des travaux, pour abriter les matériaux et loger les ouvriers, n'avaient pas été démolies; elles furent envahies comme le reste; douze ou quinze ménages s'y entassèrent. C'était une petite ville, une colonie, comme à Nîmes et à Arles dans le cœur des arènes. A force de tolérance, la possession s'affermissait de jour en jour, et chacun se croyant maître chez soi, consolidait, agrandissait sa demeure; on vit même, en 1750, quelques-uns de ces habitants du Louvre reconstruire en belle
et bonne pierre les parties de ces masures qui tombaient de vétusté.
Cette impudence souleva des murmures. Le Louvre, aux yeux des Parisiens, bien que déserté depuis si longtemps par la royauté, était toujours une habitation royale. On cria au scandale et à l'usurpation. Les gazettes se permirent des doléances, et de nombreux écrits, mordants et indignés, sommèrent le pouvoir de réprimer ces désordres. Un de ces écrits évoquait l'ombre de Colbert, et mettait dans la bouche du grand ministre des vérités et des reproches qui remontaient jusqu'au roi. Au milieu de cette émotion, M. deMarigny devint surintendant général des bâtiments, et se sentit le courage de chasser les vendeurs du temple. Au bout d'un an, le roi, cédant à ses prières, lui accorda l'autorisation d'entreprendre la restauration et l'achèvement du Louvre. Le 16 février 1755, les travaux furent inaugurés aux applaudissements du public.
Des deux problèmes que comprenait l'achèvement du Louvre, il en était un, la réunion des deux palais, que M. de Marigny ne songeait pas même à aborder. Toute son ambition était de rétablir le monument lui-même, c'est-à-dire les quatre côtés du quadrangle, dans l'état où
l'avait laissé Colbert, et de le terminer, s'il était possible.
Gabriel, qui, par ses façades de la place Louis XV, prenait alors dans son art un rang que Soufflot seul devait lui disputer plus tard fut chargé de conduire les travaux. Il commença par restaurer la colonnade de Perrault, tombée dans un état désolant. Les armatures en fer avaient produit leur effet ; il fallut remplacer presque toutes les pierres du plafond, fendues et éclatées. Gabriel se hâta aussi de porter secours à la nouvelle façade du bord de l'eau, il la consolida, la rattacha aux parois de l'ancienne façade en jetant aux deux étages des poutres et des planchers, mais sans avoir le temps ni de la sculpter, ni de la clore par des fenêtres, ni même de la couvrir : car la bonne volonté de M. de Marigny ne tarda pas à être paralysée. Le malaise des finances et les intrigues de cour lui fermèrent les coffres de l'État. Toutefois, pendant le peu d'années que dura sa mission, Gabriel avait fait un autre travail ; il avait restauré et non construit, comme on l'a dit et imprimé souvent, le troisième ordre adossé à la colonnade de Perrault. Ce troisième ordre, nous le répétons, est l'œuvre de Perrault lui-même. Blondel, qui faisait impri-
mer son quatrième volume en 1755, au moment même où Gabriel allait mettre la main à l'œuvre, nous dit dans quel état était ce troisième ordre, et comment, faute d'avoir été couvertes, la plupart des pierres étaient pourries ; il ajoute que pour le remettre à neuf il faudrait le détruire aux deux tiers environ de sa hauteur, et exprime le veu qu'il puisse être remplacé par l'attique de Lescot, vœu remarquable à cette époque, et chez un homme qui n'était pas fou, tant s'en faut, du style de la renaissance. Obligé de choisir, les deux ordres égaux superposés révoltaient encore plus son bon sens que les combles apparents de Lescot ne choquaient ses préjugés.
Gabriel fut moins bien inspiré, et se contenta de rétablir à grands frais ce qu'avait déjà fait Perrault ; seulement, les sculptures, qui jusque-là n'étaient qu'en ébauche, furent achevées par ses soins; mais, chose vraiment incroyable, et qui ne peut s'expliquer que par une interruption presque subite des travaux, il oublia, comme Perrault en 1680, d'assurer, soit par des feuilles de plomb, soit par tout autre moyen, la conservation de son œuvre. La maçonnerie nouvelle resta sans couverture, comme celle qu'elle avait remplacée.
Tel fut le résultat de cette grande restauration, si pompeusement annoncée, la seule qu'on ait essayée dans tout le cours du dix-huitième siècle, car il n'y a rien à dire d'une autre tentative encore plus éphémère dont M. d'Angivilliers, successeur de M. de Marigny, prit l'initiative dans les premières années du règne de Louis XVI, et qui donna occasion à Soufflot de faire encore moins que Gabriel. Tout ce qu'on avait gagné en remettant le Louvre en honneur, et en y dépensant quelques millions, c'était de l'avoir rétabli à peu près dans l'état où Colbert l'avait laissé, mais pas mieux défendu contre les assauts du temps.
Soyons justes cependant, M. de Marigny avait encore rendu un autre sorte de service ; il avait déblayé les abords du monument. Les barraques qui obstruaient le soubassement de la colonnade, les hangars de la poste aux chevaux, les échoppes des écuries de la reine, les appentis plus voisins de la rivière avaient tous été détruits ; et, dans l'intérieur de la cour, on avait impitoyablement rasé toutes les masures. Ces vigoureuses exécutions ne s'étaient pas opérées sans efforts. Ce fut bien autre chose, quand on voulut se débarrasser, non plus seulement de cette population qui bivouaquait
sous des hangars, mais de celle qui était installée dans l'intérieur du palais. La résistance fut plus vive, et souleva probablement une partie des obstacles .qui firent suspendre les travaux. Il y eut des grands seigneurs qu'on ne put faire déloger ; il y eut quelques artistes qui ne voulurent pas déguerpir ; et, par exemple, il fut impossible de débusquer Vanloo de la galerie d'Apollon, où il avait établi son atelier et même son logis.
Le moment approchait où tout à coup le Louvre allait devenir désert. En 1792, après la chute de la royauté, tous ceux qui, à un titre quelconque, habitaient ce palais, furent mis dehors. Mais bientôt la Convention, en rendant le décret qui consacrait le Louvre à V étude des beaux-arts, donna prétexte à une invasion nouvelle, bien autrement violente, et encore plus dangereuse pour le monument que celle de 1715. Les cloisons, les entresols, les escaliers, les tuyaux de poêle, dont M. de Marigny avait à si grand'peine poursuivi la destruction, furent rétablis en un clin d'oeil. Pour peu qu'on eût quelque civisme et qu'on sût manier un crayon, on venait choisir un local, et, de gré ou de force, on se logeait avec femme et enfants. Les élèves suivaient le maître, et s'in-
stallaient à leur tour. En peu de jours tout fut plein. Dans le nombre, il se glissa quelques hommes de grand talent ; mais le niveau de l'égalité fit entrer une tourbe ignorante et brutale, pour qui le Louvre était une place prise d'assaut. Il existe encore des témoins de ces saturnales ; il faut leur entendre raconter en quel état cette jeunesse avait' mis ce malheureux Louvre : de tous côtés ce n'étaient que dégradations, que débris, que décombres. Jamais l'aspect du monument n'avait été si délabré et si hideux.
Heureusement un homme apparut qui d'un geste allait rétablir l'ordre, aussi bien dans le Louvre que dans la France entière. Les premiers actes du consulat n'oublièrent pas le vieux palais de nos rois. Pour en chasser les maraudeurs, deux occasions se présentèrent : le rétablissement des corps savants, auquel on assigna quelques grandes salles qu'on fit aussitôt vider ; puis l'exposition publique des trésors de peinture et de sculpture dont nos victoires venaient de dépouiller l'Italie. Pour étaler dignement ces chefs-d'œuvre, on fit choix, au rez-de-chaussée, des anciens appartements d'Anne d'Autriche, et, au premier étage, du grand salon et d'une partie de la grande ga-
lerie. Un homme qui devait à peine survivre à cette mission, M. Raymond, fut chargé de restaurer toutes ces salles. Les artistes qu'on en fit sortir, ceux du moins qui par leur talent justifiaient leur usurpation, furent logés à la Sorbonne ou dans d'autres bâtiments de l'État. Il en restait encore bon nombre, soit derrière la colonnade, soit dans l'aile du nord, et ce n'est guère qu'en 1803 que le palais tout entier devint à peu près libre.
Ce fut aussi vers cette époque que le premier consul, déjà presque empereur, résolut de s'occuper du Louvre, non plus seulement pour le déblayer, mais à la façon de François 1er, d'Henri IV et de Louis XIV, pour l'achever, l'orner et l'agrandir. L'entreprise convenait à ses goûts et à son système. Il aimait les grandes choses, et sentait avec son admirable instinct que c'était une tâche à la fois royale et populaire que de mettre la dernière main à l'œuvre inachevée de tant de rois. Pour remplacer M. Raymond, qui venait de mourir, il avait associé le goût élégant et fin de M. Percier à l'esprit pratique et entreprenant de M. Fontaine. Ces deux hommes de talent ont publié le récit des travaux exécutés par eux depuis 1803 jusqu'en 1812, et, ce qui n'est pas moins pré-
cieux, quelques souvenirs de leurs fréquents entretiens avec l'empereur à l'occasion de ces travaux. Est-il besoin de dire que, pour le nouveau monarque, l'achèvement du Louvre ne consistait pas à terminer seulement les quatre ailes de l'ancien palais, et que, dans son esprit, il menait de front l'autre problème, plus grand et plus difficile, que, depuis le Bernin et Perrault, personne n'avait agité : la réunion du Louvre et des Tuileries ? Mais comme il avait pour principe de ne jamais faire qu'une seule chose à la fois, aussi bien en architecture qu'à la guerre, on commença par la restauration du vieux Louvre.
La colonnade fut, pour la deuxième fois, remise à neuf. Il fallut la reprendre à peu près pierre par pierre, comme avait fait Gabriel, cinquante ans auparavant ; puis, la façade du bord de l'eau fut définitivement sculptée, close et couverte : grand travail, qui fit disparaître les vestiges, apparents jusque-là, de la façade de Levau. Enfin il fallut résoudre cette question tant de fois controversée : comment achever la partie supérieure des quatre façades de la cour? Quel plan suivre pour les rendre régulières? Celui de Lescot ou celui de Perrault? l'attique ou bien le troisième ordre ? L'attique
était déjà exécuté dans les sept douzièmes environ de la cour; le troisième ordre n'en occupait que les quatre douzièmes, et le dernier douzième n'était pas commencé. Quelque parti qu'on prît, on ne pouvait arriver à l'unité qu'en détruisant quelque chose; mais il y avait moins à détruire en continuant l'attique qu'en prolongeant le troisième ordre. Par une heureuse coïncidence, l'économie était du côté du bon goût. •
L'empereur voulut avoir l'avis, non seulement de l'Institut, mais des architectes et des artistes les plus éminents de Paris. Une grande commission fut nommée. Elle examina longuement la question, et il faut le dire à l'honneur de ceux qui en ont fait partie, malgré ce goût du faux antique, alors si répandu et si incontesté, malgré le peu de sympathie que les combles en saillie et les formes ondulées de cet attique devaient inspirer à des praticiens familiarisés seulement avec la ligne horizontale, ils furent saisis d'un certain respect traditionnel pour ces débris de l'ancien art français, et pas une voix n'osa demander que le troisième ordre fût prolongé autour des quatre façades. A une immense majorité, la commission fut d'avis (le 11 prairial an xn), que r attique déjà exécuté
au couchants et en partie au nord et au midi de la cour du Louvre* devait être continué. Il n'y eut dissentiment que sur un point : fallait-il, du côté de l'est, au revers de la colonnade et pour en dissimuler la hauteur, maintenir par exception le troisième ordre; ou bien, même de ce côté, devait-on continuer l'attique ? Ceux qui soutenaient ce dernier parti prétendaient, non sans raison, qu'il était très facile de combiner un toit qui ne serait pas visible du côté de la colonnade, et qui n'empêcherait pas sa balustrade à jour de se détacher sur le ciel. Cette question seule, encore un coup, fut sérieusement controversée ; il y eut doute et partage; mais pour le maintien de l'attique du côté du couchant, pour sa continuation au nord et au midi, c'était chose jugée. Le rapport de la commission, rédigé par Dufourny, démontrait jusqu'à l'évidence combien était absurde l'addition d'un troisième ordre égal aux deux premiers; combien serait odieuse la destruction de sculptures universellement admirées depuis trois siècles. Dès que ces conclusions eurent transpiré dans le monde des arts, elles furent accueillies avec une faveur extrême. On peut en voir le reflet dans le grand ouvrage de M. Baltard sur le Louvre, publié vers cette
époque. L'auteur cite en substance l'avis de la commission, alors tout récent; il chante la victoire de Lescot, et en remercie le chef du gouvernement, sans avoir même un soupçon qu'un autre avis pût prévaloir.
Aussi l'étonnement fut grand, lorsqu'on apprit, un beau matin, que l'empereur avait, proprio motu, donné gain de cause au troisième ordre. Il ne faisait qu'une seule concession : le maintien de l'attique du côté du couchant, comme échantillon du style de l'ancien Louvre. C'était juste le rebours de ce qu'avait demandé l'unanimité des artistes.
L'arrêt était sans appel; il fut exécuté. On jeta bas l'attique du midi et du nord, c'est-àdire, non seulement les copies de Lemercier et de Levau, mais une moitié de l'original. Les sculptures de Paul Ponce furent sciées et descendues par morceaux. Le cœur saigne en y pensant! Voyez pourtant à quoi tiennent les choses ! Voilà un monument découronné, disons le mot, déshonoré (pas un artiste qui n'en convienne), et pourquoi ? Parce que l'empereur Napoléon, malgré tout son génie, était, en architecture décorative, de l'école de Perrault ; parce que les lignes droites et les balustres plaisaient à ses instincts méridionaux. Eh bien,
si le bonheur eût voulu qu'au lieu de commencer par restaurer la cour du Louvre, il se fût occupé d'abord de la jonction des deux palais, et si, pour cet ordre de travaux, il eût fait, comme pour l'autre, acte de volonté souveraine, nous n'aurions probablement pas les mêmes regrets à exprimer; car, MM. Fontaine etPercier nous l'apprennent, il était ennemi de tout projet tendant à diviser ou rétrécir l'espace qui sépare le Louvre des Tuileries. Ses deux architectes, au contraire, préoccupés outre mesure des prétendues incompatibilités de ces deux édifices, soutenaient que, pour être bien mariés, ils avaient absolument besoin de faire ménage à part; mais, « toutes les fois, disent-ils, » qu'on proposait à l'empereur des eonstruc- » tions intermédiaires, soit pour satisfaire aux » besoins des deux palais, soit pour cacher » leurs défectuosités respectives, il regrettait » le grand espace entre les deux ailes, répétant » toujours : Il n'y a de beau que ce qui est » grand; retendue et l'immensité peuvent faire » oublier bien des défauts. » Aussi ce fut de guerre lasse qu'il se rendit, et il ne céda que devant une assertion technique, que nous examinerons plus loin : Y impossibilité matérielle de laisser à cette place toute son étendue.
Faut-il nous étonner que le même homme qui dans la cour du Louvre venait d'avoir la main si malheureuse, eût de si bonnes intentions pour la place du Carrousel? Cela s'explique aisément. Le Bernin n'avait-il pas aussi des desseins peu charitables pour les façades de Lescot, et ses idées pour la jonction des deux palais n'étaient-elles pas d'une admirable simplicité ? C'est qu'autre chose est le sentiment de la décoration, autre chose la conception des plans; dans un cas, pour prendre le bon parti il faut surtout avoir du goût, tandis qu'avec du génie on risque rarement de se tromper dans l'autre.
En adoptant, à son corps défendant, le projet de ses architectes, l'empereur voulut au moins que les constructions transversales qui devaientséparerles deux palais fussent destinées, ainsi que les subdivisions qui s'y rattachaient, à des services d'utilité publique analogues à ceux qu'il avait installés déjà dans la grande galerie et dans une partie du Louvre, c'est-àdire aux beaux-arts et aux lettres. Il écarta sévèrement tout service administratif ou militaire qui aurait pu compromettre la sûreté de nos collections ou troubler la tranquillité des travailleurs. Il ne se réservait pour lui person-
nettement que les Tuileries, et donnait tout le reste à la science et à l'étude. L'aile transversale était spécialement destinée à recevoir la Bibliothèque nationale; puis en face de l'entrée du musée et en pendant de la galerie d'Apollon devait s'élever une chapelle, pour tenir lieu de Saint-Germain l'Auxerrois, condamné à être démoli. Enfin on imposait à cette chapelle un étrange voisinage, la salle de l'Opéra, plantée isolément à deux pas de là, vis-à-vis le Palais- Royal et en travers de la future rue de Rivoli : idée doublement malheureuse, et comme aspect et comme convenance.
A la chute de l'empire, l'ensemble de ce projet n'avait encore reçu que de faibles commencements d'exécution. On travaillait depuis 1801 à déblayer peu à peu le terrain. Les hôtels de Brionne et de la Vallière, qui occupaient en partie le côté nord de la cour actuelle des Tuileries, avaient été promptement démolis, ainsi que les trois grandes masses de bâtiments de service qui encombraient d'autres portions de cette même cour. Sur la place du Carrousel les démolitions avaient été poussées jusqu'à la rue Saint-Nicaise, à l'alignement des hôtels de Crussol et d'Elbeuf. Quant aux constructions, elle ne consistaient encore, du côté des Tuile-
ries, que dans cent-trente mètres environ de l'aile septentrionale, depuis le pavillon Marsan jusqu'à la deuxième travée au delà de la rue de l'Échelle. A l'autre extrémité, du côté du Louvre, le travail était encore moins avancé : on avait seulement commencé la chapelle ; le portail, élevé à moitié de sa hauteur tout au plus, n'était qu'un amas de pierres d'attente, comme la plupart des monuments entrepris sous l'empire. Car il n'y a que les poètes et les panégyristes qui croient qu'en 1814 ces monuments étaient tous terminés. Les imaginations plus prosaïques se rappellent à quelle hauteur étaient alors parvenus et \a Madeleine, et VArc de r Étoile J et le Palais du quai d'Orsay, et tant d'autres édifices dont l'époque de l'empire ne peut revendiquer que l'honneur de les avoir fondés.
Les deux gouvernements qui, depuis 1814, ont achevé ces monuments et qui en ont donné tant d'autres à la France, en même temps qu'une prospérité et une liberté sans exemple, ont eu le tort, pourquoi n'en pas convenir, d'avoir laissé le Louvre dans l'état où ils l'avaient reçu. Cet aveu n'atteint pas les chefs de ces gouvernements, le dernier surtout, puisqu'il s'était hâté, tout le monde s'en souvient,
de provoquer l'achèvement de cette grande œuvre, et qu'il l'eût certainement poursuivi, comme à Versailles, même au prix de ces sacrifices personnels qui pèsent aujourd'hui sur sa famille. Un regrettable conflit d'attributions lui lia les mains et fournit à la malveillance un champ facile à exploiter. Déjà, lorsqu'en 1820 on avait vu la galerie d'Apollon étayêe par précaution, sans que d'année en année il fût fait aucun effort pour réparer cette ruine, des plaintes s'étaient élevées, sincères chez les uns, envenimées chez d'autres, et ni les riches travaux de décoration intérieure exécutés sous le roi Charles X, ni la création du musée qui porte son nom, ni la construction de deux ou trois travées nouvelles de l'aile septentrionale, n'avaient suffi à effacer les premières impressions du public.
Il fallait donc s'attendre qu'en 1848 on chercherait à les ranimer. Les hommes qui ne pouvaient reprocher à la monarchie que des méfaits imaginaires devaient saisir l'occasion facile de se donner un mérite qu'elle n'avait pas eu. Ils décrétèrent l'achèvement du Louvre, c'est-àdire, dans la phraséologie du temps, l'achèvement du Palais du Peuple; mais ces belles paroles s'évanouirent comme tant d'autres, et
le monument resta tel qu'il était. Ce fut seulement neuf ou dix mois plus tard que, les mots devenus moins sonores, les effets commencèrent. En décembre 1848, l'assemblée constituante, à l'instigation de ses membres les plus éclairés, consentit à s'occuper du Louvre ; et les mêmes hommes qui auraient cru la France ruinée s'ils eussent accordé au roi Louis-Philippe deux cent mille francs à dépenser dans ce palais votèrent, sans y regarder, deux millions. Est-ce à dire que cet argent n'ait pas reçu un bon et utile emploi ? Il s'en faut. C'est pour le Louvre une bonne fortune comme il n'en a pas eu beaucoup dans sa longue carrière, que les restaurations qu'il voit exécuter depuis trois ans, et sur sa face méridionale et dans la galerie d'Apollon. Ces restitutions patientes, ces harmonieux achèvements, sont des travaux ingrats, dont ceux même qui les admirent ne peuvent soupçonner la hardiesse et les difficultés. Aussi nous ne croyons pas qu'il y ait profit pour les arts à glisser légèrement sur le sérieux mérite de telles œuvres, pas plus qu'à s'appesantir, clans les salles où les travaux sont de création nouvelle, sur des détails assurément contestables, mais qui ne pèchent, en général, que par une recherche trop constante du style
et de la distinction. Voyez où mènent ces critiques qui se plaisent à grossir le mal en atténuant le bien : elles ameutent inconsidérément le public et égarent l'autorité. Certes il y avait, dans la décoration de la cour du Louvre, quelques erreurs d'exécution, mais le parti était excellent. Les erreurs pouvaient aisément disparaître, et l'artiste les eût corrigées, peutêtre même avant qu'elles lui eussent été signalées, si les architectes avaient, comme les peintres et sculpteurs, le privilège de travailler dans le silence de l'atelier. Il suffisait d'alléger les supports des candélabres à peine encore dégrossis, de supprimer les petites grilles courantes, et peut-être enfin de réunir les subdivisions centrales, pour que tout le monde comprît et approuvât sans réserve le charme de cette verdure contrastant avec l'architecture des façades, ces promenoirs obliques, tracés, pour ainsi dire, par le public lui-même, et ces bancs semi-circulaires, qui se mariaient avec tant de bonheur aux quatre angles de l'édifice. Mais on a pris à la lettre les anathèmes de la critique. Tout était détestable, donc il a fallu tout changer. Qu'en diront maintenant les vrais coupables ? Ou nous nous trompons fort, ou ils reconnaissent déjà que cette malheureuse cour
a passé de la vie à la mort. Ce n'est plus qu'une aride Thébaïde, qui tue le monument, au lieu d'une fraîche oasis qui lui servait de repoussoir.
Mais achevons notre récit. Les deux millions votés par l'assemblée constituante ne concernaient que des travaux d'ornement et de restauration. On fit un pas de plus dans l'assemblée législative : elle fut saisie, dès son début, d'un projet d'achèvement complet. C'était, quant à l'ensemble du parti, le même projet qu'on se dispose à exécuter aujourd'hui ; la destination seule différait. Dans les corps de logis que maintenant on affecte à des services administratifs, on proposait alors de placer la Bibliothèque nationale.
L'assemblée n'accorda que les crédits nécessaires au déblaiement de la place du Carrousel ; elle ajourna toute construction nouvelle. Trois raisons la décidèrent : l'état de nos finances, alors peu rassurant ; l'intérêt de la Bibliothèque, qui ne peut être bien logée que dans un local élastique, en quelque sorte, dans des constructions se prêtant, comme celles qu'elle occupe, à des agrandissements successifs, et non dans un monument d'une ordonnance régulière, symétrique et arrêtée, tel que devait
être le Louvre. Venait enfin, comme dernier motif d'ajournement, l'intérêt du Louvre luimême. Sans se prononcer sur le mérite du projet qui lui était soumis, l'Assemblée avait pensé que, si la réunion des deux palais devait être un jour consommée, il y aurait grand profit à n'avoir pris sur cette question un parti définitif qu'après le déblaiement de la place, et surtout après son nivellement, opération non moins importante, pour se rendre un compte exact de l'effet des futures constructions.
Ces conclusions modestes et expectantes furent généralement approuvées. Elles convenaient en 1849. Nous comprenons qu'en 1852 on ne s'en contente pas, et c'est pour nous un regret sincère, car nous persistons à croire que, dans l'intérêt du monument, une halte était nécessaire, mais non pas une halte inactive. Nous aurions souhaité qu'avant de s'occuper de clore le Carrousel, on fît au Louvre luimême les trois ou quatre millions d'urgents travaux que réclament et son complet achèvement et sa consolidation. Si nous disions en quel état sont les toitures, surtout celles qui n'apparaissent pas, on comprendrait notre sollicitude ! Une épaisse et lourde charpente, des poutres à moitié vermoulues, ne chargent-elles
pas les murs de face, tout en soutenant à peine les toits qui les surmontent ! Et derrière ces balustres qui ont l'air de couronner de larges plates-formes, n'y a-t-il pas des monticules et des vallées d'ardoises, où les neiges s'amoncellent et où les pluies elles-mêmes sont un danger pour le monument? Ajoutons qu'un nouveau système de couverture permettrait d'utiliser ce dernier étage, actuellement sans emploi ; car, bien qu'il soit, à l'extérieur, la répétition du premier, il n'est, intérieurement, qu'une suite de greniers délabrés. C'eût été bien débuter, à coup sûr, dans ces travaux du Louvre, que de mettre ainsi la dernière main à ce qui existe. On pouvait même achever simultanément le pavillon commencé vis-à-vis de la porte du Musée, et le prolonger au nord en pendant de la galerie d'Apollon. Il y avait là matière à dépenser encore deux ou trois millions au moins, et du travail pour un ou deux ans, sans que la question principale, la clôture du Carrousel, eût été compromise. Puis on aurait enfin attaqué ce problème, après avoir amassé les moyens de le bien résoudre ; après avoir, autant qu'il était possible, écarté les chances d'erreur.
Voilà quels étaient nos vœux; mais à quoi
bon caresser cette chimère ? Nous l'avons dit en débutant, le sol se creuse, on commence à bâtir ! Laissons donc les utopies, et passons à la réalité.